Tous les chefs d’Etat du continent ont prétendu œuvrer à l’installation de la démocratie et au progrès social pour leurs peuples. Mais, les causes de la vente aux enchères d’hommes noirs sont à rechercher d’abord dans leur gouvernance. 

Les chefs d’Etat du continent ont toujours affirmé être au service de leurs peuples. © lecourrier-du-soir

 

Pendant plus de 50 ans, les chefs d’Etat africains se sont présentés en militants de la liberté et du développement. A grand renfort de formules toutes faites, ils ont mis en œuvre une propagande de légitimation. “Progressistes” ou “Modérés“, ils se sont invariablement posés en “guides éclairés“. “Révolutionnaires” ou “Libéraux“, ils ont tous prétendu au monopole du patriotisme, se targuant d’être les seuls à pouvoir conduire les peuples vers les prairies d’abondance. Depuis maintenant une semaine, tous ces discours sont contredits par une réalité au-delà de la fiction : la vente aux enchères de Négro-africains en Libye. Inimaginable il y a quelques jours encore, cette réalité suscite indignation et révolte. Certains Etats ont officiellement protesté. D’autres ont affirmé devoir organiser des ponts aériens pour rapatrier leurs ressortissants. Mais, à ce jour, ni Fayez el Sarraj ni Khalifa Haftar n’ont eu la décence de réagir. Si le gouvernement d’union nationale basé à Tripoli a annoncé l’ouverture d’une enquête, l’homme fort de Cyrénaïque se mure dans le mutisme.

Des Etats sans influence sur la scène internationale

Comme l’a rappelé le secrétaire général des Nations-Unies, l’esclavage “n’a pas sa place dans notre monde“. Ses conséquences et sa justification sont une négation de la dignité humaine. Mais quid de ses causes ? Il faut les rechercher dans la gouvernance des leaders négro-africains. Comment combattre la marchandisation de l’homme quand on se montre arrangeant avec des Etats où les travaux forcés sont encore de saison ? Comment demander aux Libyens un meilleur traitement pour les nôtres quand on laisse la Mauritanie établir une insidieuse hiérarchie entre les humains ? Comment comprendre l’indifférence face aux cas Moussa Biram et Abdallahi Mattalah, emprisonnés depuis plus d’une année pour s’être opposés à la pratique de l’esclavage dans leur pays ? Quel sens donner à la complaisance face aux mariages forcés ? Où l’on en vient à s’interroger sur le rôle de l’Union africaine, cette organisation d’intégration fonctionnant à la manière d’une auberge espagnole. Plus prosaïquement, on en arrive à se demander comment exiger la dignité pour les siens quand on leur dénie, soi-même, toute souveraineté. On en vient aussi à se demander comment susciter le respect d’autrui quand organise soi-même la faillite de son pays, semant la misère et la mort, suscitant la tentation de Venise parmi les siens.

Au demeurant, l’esclavage en Libye souligne l’échec des leaders négro-africains. La bien-pensance ambiante aura beau décrire l’Afrique comme le continent d’avenir, les destins des peuples y sont confisqués par une poignée de personnes. Ces derniers ont, du reste, nourri tous les préjugés sur l’homme négro-africain en entretenant quatre maux : la non-acceptation du principe d’alternance, la négation de la liberté d’expression, la corruption et, le clientélisme. Dans bien des cas, la non-acceptation du principe de l’alternance a débouché sur la transformation des armées en milices privées et le discrédit de la démocratie. A l’illégitimité des dirigeants s’est ajoutée la faillite des élites et des institutions. Fonctionnant vaille que vaille, les Etats se sont retrouvés en incapacité de défendre les droits fondamentaux de la personne humaine. Militairement, politiquement et diplomatiquement, leur influence sur la scène internationale n’a jamais été établie.

Pauvreté intellectuelle

Partout sur le continent, le jeu politique a privilégié les hommes au détriment des idées. Cette pauvreté intellectuelle a fait le lit du mensonge et de la délation. Les médias publics, notamment les télévisions, ont transformé la novlangue officielle en ligne éditoriale. Plus grave, les renseignements généraux sont devenus des polices de la pensée, réprimant toute idée dissidente. Tout cela a fermé la porte aux vrais débats. Là où on avait besoin d’éducation populaire et de promotion de l’esprit civique, on a eu droit à la propagande partisane. Quand il fallait parler de la conduite des affaires publiques, on a préféré les éloges panégyriques. Au final, tout cela a gêné le développement d’une idéologie négro-africaine, ouverte au monde et adaptée aux mutations en cours. A contrario, les prébendes et le pillage des ressources ont été érigés en techniques de gestion. Dans cette atmosphère de corruption, les Etats se sont appauvris. Parfois, ils ont même été réduits au statut de mendiants, s’adonnant à la génuflexion pour un bol de riz, comme jadis face à Kadhafi. Comment inspirer le respect quand on demande l’aumône ? Comment les populations peuvent espérer s’en sortir quand tout fonctionne au piston ? Comment peuvent-elles croire à leur émancipation quand la soumission et l’allégeance sont des gages de réussite sociale ?

Les dirigeants négro-africains ont toujours affirmé être au service de leurs peuples. Ils ont systématiquement prétendu œuvrer à l’installation de la démocratie et au progrès social. Malheureusement, leurs actes contredisent leurs discours. A l’épreuve des faits, ils ont mené leurs pays vers des impasses, couvrant leurs concitoyens d’opprobre et suscitant le mépris des autres. Ils pourront toujours se réfugier derrière l’absence d’Etat central en Lybie ou encourager une relecture de l’ère Kadhafi. Mais, cela ne les exonèrera jamais de leur responsabilité.

 
 

13 Commentaires

  1. gaboma dit :

    tu as les mots qu’il faut roxane.

  2. gaboma dit :

    **Là où on avait besoin d’éducation populaire et de promotion de l’esprit civique, on a eu droit à la propagande partisane. Quand il fallait parler de la conduite des affaires publiques, on a préféré les éloges panégyriques.** tu as les mots qu’il faut roxane.

  3. Matho dit :

    Voilà qui est bien écrit. Merci Roxane!

  4. NGOMO Privat dit :

    Très bon texte.

  5. MEYE dit :

    Moi, je dirai à Roxane de dire publiquement se sont ces chefs d’état qui ont signé l’acte de la mort de Kadhafi. Il faut le dire. Pourquoi ne pas reconnaitre que ce qui se passe aujourd’hui dans ce pays, vient là ? Comme disait le Président Jean PING, il ne pas regarder le mal, il faut plutôt regarder l’origine du mal. L’origine du mal libyen est à deux niveaux.
    1- la mort de Kadhafi
    2- la mal gouvernance démocratique, économique et sociale de nos pays par des régimes cinquantenaires et de père en fils.
    C’est tout.
    Aka ?

  6. MONSIEUR A dit :

    Bizarre! vous avez dit bizarre? comme c’est bizarre… J’espère que vous vivez de votre plume Mme (ou Mlle) Roxane BOUENGUIDI, car du talent vous en avez.

    Cette affaire de vente aux enchères publiques ou esclavage des noirs (venant du sud du Sahara) en LIBYE est très étrange et bizarre…

    Les médias africains, ainsi que CANAL+AFRIQUE nous abreuvent d’informations tous les jours, mais c’est un média Américain qui vient dévoiler le scoop… Vraiment bizarre cette affaire…

    Vraiment merci pour cet article. Mais, sincèrement, je crois que nos leaders négro-africains étaient bien au courant de cette affaire, d’où le silence RADIO et TV…

  7. kolomabele dit :

    Très bel article.
    Les services secrets des pays occidentaux peuvent détecter une aiguille dans un foin. Ils avaient vu les armes de destruction massive cachées par Saddam Hussein en Iraq et le massacres des populations libyennes par Kadafi. Mais ils n’ont pas vu les traitements ignobles imposés par les islamistes libyens aux migrants africains. Vraiment!
    Les services secrets et les ambassadeurs africains à Tripoli n’ont rien vu. Il fallait que CNN donne l’information pour que l’indignation soit planétaire. Et nos dirigeants sortent de leur léthargie. L’esclavage des jeunes africains en Libye est une honte pour toute l’Afrique noire. C’est une preuve de notre incapacité congénitale de nous prendre en charge.
    Dans les pays du Golfe, les multinationales occidentales exploitent le pétrole. Les caisses de ces Etats sont pleines et les citoyens trouvent leur compte. Chez nous, les mêmes multinationales exploitent le pétrole, les minerais, les forêts et nos terres. Les comptes du trésor public sont vides et les populations vivent dans une misère abjecte. Les miettes qui sont versées dans le trésor public n’y arrivent pas. Elles passent dans les poches de l’élite politique qui se gave, laissant à l’abandon les populations.
    L’esclavage de Noirs, c’est pas seulement en Libye. C’est aussi en Mauritanie, c’est aussi celui des gosses dans certains pays de l’Afrique de l’Ouest, le mariage précoces des gamines et l’excision…Personne en Afrique ne semble s’en indigner.

    L’élite africaine jouit du confort toutes les commodités du monde moderne. Elle n’a aucun souci des masses populaires paysannes déguenillées,faméliques ou celles des bidonvilles.

    • koumbanou dit :

      Arrêtez de vous acharner sur les multinationales qui mettent en valeur nos pays! serions-nous plus prospères si elles n’étaient pas là ?
      Remercions ceux qui apportent leurs compétences, qui risquent leur argent pour notre développement, avec une juste rétribution.

  8. LURON DE MAYE dit :

    Cette affaire d’esclavage est le révélateur de l’échec d’un continent noir.Nos chef d’Etats buvaient du champagne et mangeaient du caviar pendant les réunions de l’UA, iLS n’étaient pas ému par le nombre de subsahariens morts dans la méditerranée, Soudain comme frappée par un éclair de lucidité, Ils réagissent au problème de l’esclavage qui est le résultat de la gestion catastrophique du dernier des continents. Etre noir c’est une malédiction? les enfants de l’Afrique noir se font humilier et meurent en fuyant leur matrice incapable donner l’espérance d’une vie meilleur. Voler,mentir, tuer, voila l’image des nègres négligents et paresseux à l’excès…

  9. AIRBORNE dit :

    Roxane, votre articles ne souffre d’aucune ambiguite. J’espere que les leaders africains prendront connaissance du texte,au lieu de condamne comme vient de le faire BOA par son son porte parole Ike alias Ngouoni qui oppresse son peuple qui finira un jour par immigre des la prise de pouvoir par le prince heritier son fils qu’il prepare au bord de mer, puisque sa fille est le debute plebiscite de Bongoville, futur presidente du Palais Leon Mba. Les gabonais verront que du feu, les acteurs politiques ne verront pas le coup arrive.

  10. RABBI JACOB dit :

    encore un petit effort et on va se souvenir de l’esclavage arabo musulman qui existe depuis kala kala. Et les même diront “on ne savait pas”…

  11. diogene dit :

    N’oublions pas l’esclavage dans nos rues, cuvettes sur la têtes, majoritairement jeunes femmes, battues et violées, vendues et humiliées sous nos yeux qui se détournent.
    Aux armes !

  12. Vous écrivez : “Mais, à ce jour, ni Fayez el Sarraj ni Khalifa Haftar n’ont eu la décence de réagir. Si le gouvernement d’union nationale basé à Tripoli a annoncé l’ouverture d’une enquête, l’homme fort de Cyrénaïque se mure dans le mutisme”. Et pour cause… ce sont tous deux des hommes mis en place par les bombes occidentalo-golfico-sionistes. L’ascendant de Fayez el Sarraj était dans l’entourage du roi fantoche, Idriss 1er. Khalifa Haftar est un homme de la CIA.
    La Révolution du 1er Septembre 1969, effectuée – sans effusion de sang – par un groupe de douze jeunes Libyens appuyés par une centaine de civils et de militaires, avait permis au peuple libyen d’accéder au pouvoir. Contrairement à ce qui a été dit et redit dans les médias-menteurs, il y avait un État en Libye, l’État des masses, que les chefs des États bourgeois français et états-unien et que les chefs des États monarchiques anglais, qatari et saoudien, ont voulu détruire.
    Les États-Unis d’Afrique. Vous en avez entendu parler, je suppose… C’est aussi cela que les chefs des États occidentalo-golfico-sionistes ont voulu empêcher.
    Vous écrivez : “Comme l’a rappelé le secrétaire général des Nations-Unies, l’esclavage “n’a pas sa place dans notre monde“.” L’ONU est mal venue pour donner des leçons : la résolution 1973 a été bafouée, en 2011, sans qu’elle trouve rien à redire ; la guerre menée contre le peuple libyen ne l’a pas gênée outre mesure. Il ne faut pas oublier que l’ONU a laissé mourir 500.000 enfants irakiens lors de l’embargo “Pétrole contre nourriture”, et qu’elle a décrété un embargo, contre le peuple libyen, qui a duré une dizaine d’années… L’ONU n’a cessé d’acquiescer et ne cesse d’acquiescer à la politique des États-Unis, lesquels se sont construits sur l’esclavage des Noirs déportés d’Afrique vers les Amériques pendant… des siècles !
    Vous écrivez, à propos de certains Africains : “Parfois, ils ont même été réduits au statut de mendiants, s’adonnant à la génuflexion pour un bol de riz, comme jadis face à Kadhafi.” Muammar Gaddhafi a appelé les chefs des autres États africains à la création des États-Unis d’Afrique : des institutions devaient être mises en place. Il était question de créer une armée commune, une monnaie commune (le dinar-or), d’instaurer une politique et une économie de solidarité entre les pays africains, etc. Est-ce la faute de Muammar Gaddhafi si certains chefs d’États africains, soumis aux chefs d’États occidentaux, ont traîné les pieds ?
    Je vous convie à voir les articles que j’écris sur la Libye et sur l’Afrique dans
    http://www.unefrancearefaire.com
    Bien cordialement, Françoise Petitdemange

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