[Tribune] Cancer du col de l’utérus : plaidoyer pour redéfinir l’algorithme de dépistage au cours de la campagne Octobre rose
Le cancer du col de l’utérus représente un fléau qui, dans les pays d’Afrique subsaharienne, continue de décimer les femmes dans la fleur de l’âge. Il s’agit de l’un des cancers féminins avec la plus grande incidence, à l’instar du cancer du sein avec qui il rivalise pour la première place en fonction des années et des régions. Initiée depuis plus de 10 ans au Gabon, la campagne Octobre Rose a pour vocation la sensibilisation des populations à l’importance du dépistage de ce cancer afin qu’elles adhèrent aux différents examens disponibles. Cependant, l’efficacité de cette campagne, animée entre octobre 2014 et octobre 2022 par la Fondation Sylvia Bongo Ondimba (FSBO), n’a jusque-là pas encore été démontrée en termes de réduction de l’incidence ou de la mortalité qui y est associée, malgré les sommes importantes qui ont été mobilisées tout au long de ces années. Suite à une brève mise en contexte, Dr Gérémy Abdull Koumbadinga, médecin et enseignant-chercheur, abordera dans cette tribune les aspects techniques des examens de dépistage de ce cancer et tente de démontrer dans quelle mesure la campagne Octobre Rose n’atteindra jamais ses objectifs à moins de redéfinir urgemment l’algorithme de dépistage.

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Dr Gérémy Abdull Koumbadinga. © Photo personnelle
Le mois d’octobre, dans plusieurs pays d’Afrique, est dédié à la lutte contre le cancer du sein et celui du col de l’utérus, contrairement aux pays du nord qui centrent ce mois uniquement sur le cancer du sein. Sur le plan historique, cet évènement a été initié aux États-Unis d’Amérique en 1985 sous la dénomination de Breast Cancer Awareness Month (Mois de sensibilisation au cancer du sein). La période du 1 au 31 octobre de chaque année visait deux objectifs essentiels : la sensibilisation des populations au cancer du sein particulièrement, et la récolte des fonds dédiés à la recherche biomédicale. Cette année, la France célèbrera la 31e édition de ce mois particulier aussi avec un accent sur le cancer du sein qui, dans ces pays, représente de loin la première cause de mortalité chez les femmes, tandis que celui du col de l’utérus occupe la 10e place.
Au Gabon, la campagne Octobre Rose a été animée pendant près de 8 ans par la Fondation Sylvia Bongo Ondimba. Si la mobilisation des populations vis-à-vis de cet événement s’est faite progressivement grandissante au fil des années, aucun rapport n’a jamais été produit ni par le Ministère de la Santé ni par la FSBO en vue de faire état du réel impact de celui-ci dans la lutte contre cette maladie. De ce fait, aucune évaluation de l’efficacité de la campagne de sensibilisation, notamment en termes du nombre de candidates dépistées au fil des années, du nombre de femmes porteuses de l’agent pathogène responsable de ce cancer, les stratégies de leur surveillance, ou encore du nombre de nouveaux cas de cancers du col de l’utérus réellement diagnostiqués. À ce jour et au risque de nous tromper, nul ne peut réellement établir le coût financier mobilisé au cours des différentes éditions, surtout lorsqu’on sait que plusieurs institutions publiques et/ou privées ont été sollicitées en vue d’un apport multiforme pour soutenir la FSBO dans cette campagne.
Pourquoi pensons-nous que nous n’obtiendrons jamais les résultats escomptés dans le cadre de la lutte contre le cancer du col utérin ?
Sur le plan purement technique, le test de dépistage utilisé au cours des différentes campagnes n’est pas celui approprié pour atteindre les objectifs visés.
En effet, il existe classiquement trois (3) types de tests disponibles. Notamment le test de la coloration au Lugol et à l’Acide acétique (complété par la colposcopie si indiquée) en gynécologie, le frottis cervico-vaginal (FCV) en cytopathologie et enfin le test PCR (Polymerized Chain Reaction) en biologie moléculaire, tous complémentaires les uns aux autres. Le test à l’Acide acétique et au Lugol (IVA/IVL) permet la détection des lésions précancéreuses et cancéreuses sur la base d’une coloration suspecte détectée au site d’application (l’exocole utérin). Selon certaines études, ce test présente une spécificité et une sensibilité supérieures à 80%. Ce qui justifierait certainement le choix de celui-ci au cours de la campagne octobre rose au Gabon. Cependant, il présente de nombreux inconvénients à savoir :
- Qu’il peut être positif en cas d’inflammation sévère sans présence de lésions précancéreuses. De fait, plus de 90 % des prélèvements de biopsies du col reçus dans nos laboratoires en Anatomie pathologique au cours de cette campagne sont négatifs. Tout en considérant que la réalisation d’une biopsie est un acte invasif et douloureux, l’expérience vécue par ces patientes les invites à ne plus jamais se présenter aux campagnes suivantes, faisant d’elles de potentielles candidates à un diagnostic positif dans les années à venir d’autant plus qu’un col traumatisé représente une porte ouverte aux infections pouvant donner naissance au cancer.
- Ce test ne permet pas la détection d’autres types d’infections pouvant être d’origines bactériennes, parasitaires ou fongiques et qui sont connues comme étant des cofacteurs jouant un rôle prépondérant dans la survenue du cancer du col utérin.
- Il ne permet pas la détection de l’agent pathogène responsable du cancer du col (le virus du papillome humain) lorsqu’il est aux stades les plus précoces et, donc, ne laisse aucune possibilité d’assurer une surveillance efficace des patientes infectées et à risque.
Pour ces raisons, le test IVA/IVL ne devrait pas l’examen de première intention pour le dépistage du cancer du col de l’utérus. Il montre par contre son intérêt uniquement dans le cadre d’une colposcopie pour repérer les lésions précancéreuses en vue d’une biopsie guidée sur un col suspect. À cause de sa simplicité et son coût de réalisation peu élevé, il prend une importance particulière dans les pays ne possédant pas le plateau technique nécessaire pour la réalisation d’un frottis utérin ou d’un test PCR (OMS).
Quel serait le test idéal pour un dépistage efficace ?
Une étude menée par les chercheurs du Service d’Anatomie pathologique de l’Université des Sciences de la Santé, actuellement en cours de publication, a porté sur 1000 femmes âgées de 15 à 70 ans et suivi entre 2020 et 2024 à Libreville pour diagnostic d’infections génitales par frottis cervical (Pap Smear Test). Les résultats ont montré la présence du virus du papillome humain (VPH) chez près de 40 % de patientes, soit 4 femmes sur 10, qui développeront un cancer du col de l’utérus dans leur vie si une surveillance étroite de ces dernières n’est pas initiée. Cette surveillance passe également par le diagnostic, par cette même technique, d’autres types d’infections génitales pouvant être d’origine bactérienne (32 % à Gardnerella vaginalis témoignant d’une vaginose bactérienne), fongiques (12 % à filaments mycéliens et levures), parasitaires à Trichomonas vaginalis (2,3 %) ou polymorphe (2 %), comme l’a montré l’étude.
En 2017, une équipe de ce service a adressé une correspondance à la FSBO afin de lui proposer son expertise quant à la mise à disposition du frottis cervical pour la campagne Octobre rose, en lui présentant les nombreux avantages qui caractérise ce test de dépistage : il est non invasif, il présente une bonne spécificité et sensibilité (supérieur à 70 %), il permet de suivre l’évolution de l’infection au papillomavirus à chaque stade de développement du processus d’initiation du cancer du col utérin partant d’une simple koïlocytose (le stade d’infection le plus précoce) à une dysplasie cervicale de haut grade (dernier stade de lésions précancéreuses) et permet ainsi de catégoriser les patientes selon l’urgence du suivi afin d’arrêter l’évolution de la maladie au stade précancéreux. Enfin, il permet le diagnostic d’autres infections génitales qui sont des cofacteurs qui contribuent à augmenter la susceptibilité de certaines femmes à développer le cancer du col utérin.
Pour finir…
Cet article doit être vu comme un plaidoyer d’abord adressé aux consœurs et confrères médecins, aux chercheurs, afin de redéfinir l’algorithme du dépistage du cancer du col par une démarche de médecine basée sur les preuves et surtout adapté à notre contexte socio-économique et sanitaire. Ensuite au gouvernant, afin qu’une partie des fonds récoltés pour ce mois d’octobre soit consacrée à la Recherche épidémiologique, biomédicale et clinique devant permettre d’établir des paramètres mesurables qui jugeront de l’efficacité des politiques mises en place pour lutter contre l’un des cancers féminins les plus meurtriers de notre temps.
Dr Gérémy Abdull KOUMBADINGA, MD., Ph.D., M.Sc
Médecin, Enseignant-Chercheur
Biologie vasculaire et Physiopathologie des Cancers
Service d’Anatomie pathologique – Université des sciences de la santé (USS)
Institut International de Recherches biomédicales et de Biotechnologie CARLES KAMBANGOYE (IRBK), Université Internationale de Libreville BERTHE et JEAN (UIL-BJ)













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