Un manuscrit dormait depuis 1954 dans l’obscurité d’une langue que peu savent encore lire. Une chercheuse l’a exhumé, traduit, rendu au monde. Pendant ce temps, des universitaires rouvrent le dossier brûlant de l’identité fang et démontent, preuves à l’appui, des décennies d’amalgames hérités de la colonisation. Le 6 mars, à l’Université Omar Bongo, le CRAHI n’a pas organisé un simple vernissage, il a rendu à des peuples entiers une parole qu’on leur avait volée.

L’auteure de l’œuvre sur la migration, et le directeur du CRAHI, le professeur Mathurin Ovono Ébé, au bout de la table.© GabonReview

 

C’est dans le silence studieux, mais brisé pour la circonstance, de la bibliothèque de l’Université Omar Bongo que la littérature scientifique a repris voix, le vendredi 6 mars 2026. Le Centre de recherche afro-hispanique (CRAHI) y a organisé un vernissage consacré à deux publications majeures venues enrichir le patrimoine intellectuel gabonais.

Instantanés du vernissage et l’auteure avec l’œuvre dans ses mains. © GabonReview

La cérémonie a réuni chercheurs, universitaires et passionnés de culture autour d’une ambition commune : rendre accessibles des savoirs enfouis, renouer avec des mémoires fondatrices et interroger, sous un angle scientifique rigoureux, des questions identitaires que l’histoire a trop souvent simplifiées à l’excès.

Un double hommage à la fondatrice et aux origines

La première publication est le numéro 3 des Actes du Colloque international de Libreville, dédié à la mémoire de Gisèle Avome Mba, fondatrice du CRAHI. Le directeur du centre, le professeur Mathurin Ovono Ébé, en a restitué la portée avec clarté : «Dans ce numéro 3, il est question de subalternité et de colonialisme, des problématiques toujours d’actualité. Il était donc important de revenir sur ces réflexions à travers cette publication.»

La seconde publication constitue une véritable révélation. Écrit en langue fang du Cameroun et publié en 1954, le texte «La migration des enfants d’Afri-Kara» accède aujourd’hui à une nouvelle vie grâce à la traduction française intégrale de la professeure Théodorine Nto Amvane. Trois années de travail patient auront été nécessaires à redonner voix à un manuscrit longtemps silencieux.

L’auteure en retrace la genèse avec une modestie désarmante : «Ce qui m’a inspirée, c’est un peu le hasard des chemins. J’ai découvert un document écrit en mboulou du Cameroun. Comme je comprends cette langue, je me suis proposé de le traduire en français, d’autant plus que beaucoup de personnes ne lisent pas nos langues endogènes.» Elle définit l’ouvrage comme «un mythe fondateur qui s’adresse à toute personne intéressée par la culture gabonaise et, plus largement, par les cultures du monde.»

Le professeur Ovono Ébé, quant à lui, souligne l’enjeu identitaire au cœur du texte : «À travers cette œuvre écrite en fang, on se rend compte que tout ce que nous appelons Fang ne l’est pas forcément. Il existe d’autres groupes que l’on a souvent englobés dans cette même appellation.»

Cette mise au point n’est pas anodine. Elle touche au cœur même des enjeux identitaires qui structurent une partie de l’Afrique centrale, où la colonisation a souvent redessiné les appartenances à la hâte et à la convenance des cartographes. Que la recherche académique gabonaise s’empare de cette question avec autant de nuance est, en soi, un signal fort.

Un texte disponible, un héritage accessible

«La migration des enfants d’Afri-Kara» est désormais disponible à la librairie de l’Université Omar Bongo, au prix de 15 000 FCFA. Un tarif délibérément accessible pour une œuvre qui, par sa nature même, se veut passeur de mémoire entre les générations et les cultures.

À travers ce double vernissage, le CRAHI confirme sa vocation profonde : celle d’un centre de recherche qui ne se contente pas d’archiver la pensée, mais qui la remet en circulation, qui la traduit, qui la transmet. En honorant Gisèle Avome Mba et en ressuscitant un texte enfoui depuis plus de soixante-dix ans, il accomplit ce que toute institution culturelle vivante doit accomplir : faire en sorte que les morts continuent de parler aux vivants, et que les origines restent un horizon, non un fossile.

Thécia Nyomba

 

 
GR
 

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