Pendant qu’ils regardent les étoiles, nous avons notre patrimoine naturel !
Dans la nuit du 10 au 11 avril, des millions de regards étaient tournés vers le ciel pour suivre le retour d’Artemis II, première mission habitée à frôler la Lune depuis 1972. Mais c’est une tout autre trajectoire qu’emprunte cette chronique. Adrien NKoghe-Mba*, président de l’Institut Léon MBA, part de Jeff Bezos et de ses 50 000 voyageurs prêts à débourser 200 000 dollars pour onze minutes d’apesanteur, pour nous ramener à une question plus proche, et peut-être plus vertigineuse : le Gabon, avec ses éléphants dans l’Atlantique et ses gorilles qui vous regardent droit dans les yeux, est-il prêt à construire une offre à la hauteur de ce qu’il possède déjà ?

La prochaine grande frontière de l’expérience humaine n’est pas à 406 000 kilomètres d’ici. Elle est chez nous, où on peut notamment passer une nuit sur la plage de Mayumba, seul avec un guide et une tortue luth de 700 kilos qui remonte du Crétacé pour pondre à vos pieds. © GabonReview
Dans la nuit du 10 au 11 avril, je regardais le direct de la NASA. La capsule Integrity rentrait dans l’atmosphère à 38 000 kilomètres par heure, le bouclier thermique chauffé à 2 700 degrés, six minutes sans aucune communication avec l’équipage. Six minutes de silence absolu retransmises en direct dans le monde entier. Puis la voix du commandant Reid Wiseman, calme, presque désinvolte : « Nous vous entendons parfaitement. »
J’ai soufflé. Et je suis resté là, devant mon écran, à réfléchir à ce que je venais de voir. Artemis II venait de ramener quatre astronautes de la Lune – la première mission habitée à s’aventurer aussi loin depuis Apollo 17 en 1972. Record absolu : 406 778 kilomètres de la Terre.
Incapable de dormir, j’ai enchaîné sur un documentaire que j’avais mis de côté depuis quelques semaines : Musk vs Bezos – La nouvelle guerre des étoiles. Deux heures plus tard, j’avais un chiffre en tête que je n’arrivais plus à chasser.
Un chiffre qui change tout
Ce chiffre, c’est celui-ci : chaque année, 50 000 personnes dans le monde sont prêtes à dépenser 200 000 dollars pour un vol suborbital à bord de la fusée New Shepard de Jeff Bezos. Onze minutes dans l’espace. Le vide, l’apesanteur, et la Terre vue de loin.
50 000 personnes. 200 000 dollars chacune. Par an.
J’ai fait le calcul sur un coin de table : 10 milliards de dollars par an. Un marché entier, structuré, solvable, qui existe déjà – des gens qui ont l’argent, qui ont décidé, qui attendent juste leur tour. Et ce que ces gens cherchent, ce n’est pas le luxe classique. Ce n’est pas un palace à Dubaï ou un yacht en Méditerranée. C’est quelque chose de plus rare et de plus difficile à nommer : une expérience qui les sort d’eux-mêmes. Quelque chose qu’ils seront les seuls à avoir vécu.
C’est là que j’ai pensé au Gabon.
Des éléphants dans l’Atlantique
Je connais le Gabon. Je connais ses forêts, ses parcs, ses lagunes. Et depuis que je travaille sur son patrimoine naturel, une image ne me quitte pas – une image que j’essaie d’expliquer à des gens qui ne me croient jamais du premier coup.
Au Gabon, dans le Parc National de Loango, des éléphants de forêt et les hippopotames descendent se baigner dans l’Atlantique au lever du soleil.
Pas dans un documentaire animalier. Dans la réalité. Sur une vraie plage, face à un vrai océan. Des éléphants. Dans l’eau salée. Avec l’horizon en fond.
Le Gabon, c’est 88 % de forêt tropicale primaire couvrant un territoire grand comme le Royaume-Uni. Treize parcs nationaux. Des gorilles de plaine et des mandrills qui n’ont pas encore appris à craindre l’homme. Des lagunes où les hippopotames glissent entre les racines des palétuviers. Des plages de sable noir où les tortues luth – des créatures de 700 kilos héritées du temps des dinosaures – viennent pondre sous la Croix du Sud. Et au large, des baleines à bosse qui choisissent ces eaux chaudes pour mettre bas.
Notre pays reçoit chaque année moins de touristes étrangers que le château de Versailles n’en accueille un dimanche d’août. Non pas parce qu’il n’a rien à offrir. Mais parce que personne n’est encore allé le raconter aux bonnes personnes.
Cette nuit-là, devant mon écran encore allumé sur les images d’Artemis II, j’ai compris quelque chose.
À nous de construire une expérience unique
Ces 50 000 voyageurs que Bezos a su identifier et séduire – je les connais, ce profil. Ce ne sont pas de simples riches. Ce sont des gens qui ont déjà fait les Galapagos, l’Antarctique, le Bhoutan. Qui cherchent la prochaine case vide sur la carte de leur vie. Ce qui prouve leur disposition à dépenser 200 000 dollars, ce n’est pas leur fortune – c’est leur désir. Le désir d’une expérience incomparable. De revenir différent. D’avoir une histoire que personne d’autre ne peut raconter.
Ce désir, le Gabon peut le satisfaire. Mieux que l’espace, à mon avis. Parce qu’au Gabon, l’expérience n’est pas passive. On entre dans la forêt de Lopé avec un primatologue qui suit la même troupe de gorilles depuis vingt ans – et qui vous laisse vous approcher à quinze mètres d’un mâle dominant qui vous regarde droit dans les yeux. On passe une nuit sur la plage de Mayumba, seul avec un guide et une tortue luth de 700 kilos qui remonte du Crétacé pour pondre à vos pieds. On navigue au crépuscule sur la lagune de Fernan Vaz, dans un silence que seul le souffle d’un hippopotame vient déchirer. On remonte l’Ogooué en pirogue jusqu’à Lambaréné, là où Albert Schweitzer a choisi de passer cinquante ans de sa vie à soigner des inconnus au bord d’un fleuve africain – et on comprend pourquoi cet endroit retient les hommes.
Mais voilà où je veux en venir, et c’est peut-être la partie la plus importante de ce que j’écris ce soir.
La question n’est pas de savoir si ces voyageurs pourraient dépenser 200 000 dollars au Gabon. Ils pourraient. La vraie question – celle qui me tient éveillé autant qu’Artemis II – c’est : est-ce que nous, Gabonais, sommes prêts à construire une offre à la hauteur de ce qu’ils cherchent ?
Parce que Bezos n’a pas attendu que les touristes veuillent aller dans l’espace. Il a d’abord construit l’expérience. Il a scénarisé chaque minute, chaque sensation, chaque souvenir. Puis il a fixé le prix. Puis les clients sont arrivés.
Nous avons quelque chose qu’il n’aura jamais : une forêt vivante, des animaux sauvages, un océan intact, une culture millénaire. Des matières premières d’exception pour construire des expériences qui justifient n’importe quel prix – à condition d’avoir l’ambition de les concevoir, de les opérer et de les raconter avec la même exigence que lui.
Ce soir-là, en éteignant enfin mon écran, ce n’est pas Artemis II qui m’avait le plus impressionné.
C’était l’idée que la prochaine grande frontière de l’expérience humaine n’est pas à 406 000 kilomètres d’ici.
Elle est chez nous. Et c’est à nous de l’ouvrir.
*Président de l’Institut Léon MBA
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