Ma grand-mère savait déjà que notre patrimoine naturel ne vaut que ce que valent ceux qui le valorisent !
Cent chroniques déjà, et une conviction tenace qui les traverse toutes : le patrimoine naturel d’un pays ne vaut que ce que valent celles et ceux qui le font vivre. Pour cette livraison anniversaire, Adrien NKoghe-Mba*, président de l’Institut Léon Mba, conjugue hommage intime, à sa grand-mère du Cap Santa Clara, et plaidoyer souverainiste. À travers cinq portraits, de Paul à Raïssa, des pavés recyclés de la Baie des rois aux actifs cosmétiques tirés de la forêt équatoriale, il dessine les contours d’un Gabon qui n’attend plus la permission de personne pour écrire son histoire économique.

Ma grand-mère m’avait élevé dans un écrin de verdure au Cap Santa Clara au nord de Libreville […] Elle ne m’enseignait pas la botanique. Elle m’enseignait l’appartenance. Elle me disait, sans jamais utiliser ce mot, que nous ne possédons pas la nature – c’est elle qui nous possède, nous façonne, nous définit. © Illustration IA / GabonReview
En 2022, j’ai reçu un appel. Ma grand-mère voyait sa fin arriver et elle voulait me voir. J’ai pris le premier vol pour rentrer au Gabon. Je ne savais pas encore que ce retour allait changer le cours de ma vie – ou plutôt, qu’il allait me révéler le cours que ma vie avait toujours dû prendre.
Ma grand-mère m’avait élevé dans un écrin de verdure au Cap Santa Clara au nord de Libreville. C’est elle qui m’avait appris à regarder la nature non pas comme un décor, mais comme un langage. Chaque arbre avait un nom. Chaque oiseau avait une histoire. Chaque souffle de l’Atlantique portait un sens. Elle ne m’enseignait pas la botanique. Elle m’enseignait l’appartenance. Elle me disait, sans jamais utiliser ce mot, que nous ne possédons pas la nature – c’est elle qui nous possède, nous façonne, nous définit.
Elle est partie. Et avec elle, quelque chose d’irremplaçable a quitté ce monde. Mais avant de partir, elle m’a transmis ce que les mères et les grand-mères transmettent depuis la nuit des temps : non pas des biens, non pas des terres, mais une façon de voir. Un regard. Une responsabilité.
Cette chronique – la centième – je l’écris pour elle. Et je l’écris pour ceux qui, comme elle, font vivre ce que nous avons de plus précieux.
Valoriser le patrimoine naturel commence par valoriser ceux qui le valorisent
Depuis ce retour en 2022, je n’ai cessé de parcourir le Gabon. Non plus comme celui qui rentre, mais comme celui qui cherche. Qui cherche à comprendre pourquoi ce pays, doté d’un des patrimoines naturels les plus extraordinaires de la planète, peine encore à en faire le moteur de sa propre prospérité. Et ce que j’ai trouvé, au fil des routes, des pistes et des rencontres, m’a à la fois brisé et rempli d’espoir.
Notre patrimoine naturel ne se valorise pas tout seul. Il ne crée pas de richesse tout seul. Il ne génère pas d’emplois tout seul. Il ne rayonne pas tout seul. Ce sont des femmes et des hommes qui font tout cela. Toujours. Sans exception. Et ma grand-mère, dans son écrin de verdure au Cap Santa Clara, était l’une d’eux – sans jamais avoir eu besoin d’un titre pour le prouver.
Je me trouvais à la Baie des rois quand Paul (REVADAC) m’a montré des pavés. Des pavés qu’il avait lui-même posés, fabriqués à partir de déchets plastiques collectés dans notre environnement, transformés, compressés, coulés en matériaux de construction solides et durables. En le regardant, j’ai pensé à ma grand-mère. À sa façon de ne jamais rien gaspiller. De voir dans chaque chose abandonnée une possibilité. Paul ne m’a pas montré des pavés. Paul m’a montré que cette sagesse-là – celle de transformer ce que d’autres rejettent en quelque chose qui dure – n’a pas disparu avec elle. Elle vit. Elle se perpétue. Elle bâtit.
À Mouila, Grâce (BamGa) construit des vélos en bambou. Le bambou pousse partout au Gabon depuis toujours. Pendant des décennies, il a poussé et personne n’en a fait grand-chose. Puis Grâce est arrivée. Elle m’a dit que le bambou est une ressource naturelle abondante, qu’il permet d’impliquer les communautés locales. Une phrase simple. Mais derrière cette phrase, il y a toute une vision du développement que les meilleures écoles de commerce du monde enseignent sans jamais vraiment la comprendre : partir de ce que la terre offre, transformer sur place, créer des emplois là où les gens vivent, construire une économie qui a des racines. Grâce n’a pas attendu que quelqu’un vienne développer sa région. Elle a regardé autour d’elle et elle a vu ce que d’autres ne voyaient pas. Elle est première. Le bambou est second. C’est dans cet ordre-là que les choses se créent. C’est dans cet ordre-là que ma grand-mère m’a appris à vivre.
Dans le Parc de la Lopé, Fidel (ANPN) est chercheur à la station d’études des gorilles et des singes (SEGC). Les gorilles, les chimpanzés, les mandrills peuplent ces forêts depuis des millénaires. Ils existaient bien avant nous et ils nous survivront peut-être. Mais sans Fidel, nous ne savons rien de précis sur eux. Nous ne pouvons pas les protéger sérieusement. Nous ne pouvons pas construire autour d’eux une politique scientifique crédible. Nous ne pouvons pas leur donner la valeur internationale qu’ils méritent. C’est Fidel qui fait le lien entre cette biodiversité extraordinaire et la connaissance qui lui donne son prix. Sans lui, nous avons des animaux magnifiques dans une forêt lointaine. Avec lui, nous avons un patrimoine vivant, documenté, défendable, valorisable. Il ne guide pas – il fonde. Et un pays qui investit dans ceux qui fondent la connaissance de son patrimoine naturel est un pays qui se prépare à durer.
Dans le Parc de Loango, Dimitri (INIVA) fait découvrir la lagune d’Iguela et l’histoire du Royaume de Loango. Il y a dans ce qu’il fait quelque chose qui me touche au plus profond à chaque fois que j’y pense. La lagune d’Iguela existe depuis des siècles. Le Royaume de Loango a façonné cette côte atlantique bien avant que le monde occidental ne commence à s’y intéresser. Tout cela existait. Mais sans Dimitri, pour celui qui arrive de l’extérieur, tout cela reste muet, invisible, inaccessible. C’est Dimitri qui donne à ce territoire sa voix. C’est lui qui fait que la nature et la culture ne font qu’un, que chaque visiteur repart non pas avec des photos mais avec une expérience qui l’aura changé, avec une histoire qu’il racontera toute sa vie. Sans Dimitri, Loango est beau. Avec Dimitri, Loango est inoubliable. Et c’est cette différence – entre le beau et l’inoubliable – qui définit la valeur réelle d’un patrimoine. Ma grand-mère, elle aussi, avait ce don. Celui de rendre inoubliable ce que d’autres ne faisaient que voir.
C’est à la Maison du Patrimoine naturel du Gabon à l’Institut Léon MBA que j’ai rencontré Raïssa (Tropicalthèque). Elle extrait des principes actifs des essences de notre forêt équatoriale pour développer des actifs dermo cosmétiques issus d’un sourcing responsable. Notre forêt regorge depuis toujours de molécules extraordinaires que les plus grands laboratoires cosmétiques du monde recherchent activement. Pendant des décennies, d’autres sont venus les chercher, les emporter, les transformer ailleurs et en tirer des fortunes considérables pendant que nous regardions. Raïssa a décidé que cela devait changer. Elle ne prélève pas – elle écoute la forêt, la comprend, la respecte, et en tire ce qu’elle offre sans jamais l’épuiser. Elle ouvre une porte que personne n’avait encore osé ouvrir complètement : celle d’une industrie cosmétique gabonaise souveraine, qui tient elle-même le stylo, fixe elle-même les termes, et fait rayonner l’origine Gabon dans les plus grandes capitales du monde. Quand Raïssa travaille, c’est le Gabon tout entier qui entre dans la pièce. Et quelque part, j’y vois aussi ma grand-mère – celle qui savait que notre terre avait des secrets, et qu’il suffisait de l’écouter pour qu’elle les révèle.
Le Gabon que nous construisons ensemble
Paul, Grâce, Fidel, Dimitri, Raïssa. Cinq Gabonais. Cinq histoires différentes. Une seule et même vérité.
Ils sont l’héritage vivant de toutes les grand-mères et tous les grand-pères qui ont su, avant nous, que cette terre était un trésor. Ils sont la preuve que ce savoir ne s’est pas perdu – qu’il s’est transformé, qu’il a pris de nouvelles formes, qu’il est entré dans les laboratoires, les parcs, les ateliers et les lodges. Ils sont la démonstration que partout où un Gabonais ou une Gabonaise est formé, soutenu, reconnu, financé et célébré, notre patrimoine naturel se transforme en richesse réelle, en emplois durables, en fierté nationale et en rayonnement international.
Nous n’avons pas besoin d’inventer quoi que ce soit. Nous avons besoin de regarder ce qui existe déjà – et de décider collectivement que cela mérite d’être amplifié avec toute la force et toute l’ambition que ce pays est capable de mobiliser.
Investir dans Paul, c’est investir dans une filière de construction durable qui peut transformer nos villes et nos villages à l’échelle nationale. Investir dans Grâce, c’est investir dans une économie verte du bambou qui peut donner du travail et de la dignité à une jeunesse entière dans des régions qui n’attendaient que cette occasion. Investir dans Fidel, c’est investir dans la science qui donne au Gabon sa légitimité et sa crédibilité face au monde sur les questions de biodiversité. Investir dans Dimitri, c’est investir dans un tourisme qui vend notre identité au prix qu’elle mérite – souverainement, fièrement, sans complexe. Investir dans Raïssa, c’est investir dans une industrie qui fait de notre forêt non plus une ressource que d’autres exploitent, mais un actif que nous maîtrisons, transformons et valorisons nous-mêmes.
Ce Gabon-là n’est pas un rêve. Il est déjà là, dans les mains de ceux qui l’ont décidé sans attendre la permission de personne. Il attend simplement que nous soyons à la hauteur de ce qu’ils ont osé commencer.
Cent chroniques. Cent fois où j’ai pris la plume avec l’image de ma grand-mère au Cap Santa Clara. Cent fois où j’ai cherché les mots pour honorer ce qu’elle m’a transmis. Aujourd’hui, je sais que cet héritage ne m’appartient pas. Il appartient à Paul, à Grâce, à Fidel, à Dimitri, à Raïssa. Il appartient à tous ceux qui, chaque jour, sans bruit, sans applaudissements, font vivre ce que nous avons de plus précieux.
Formons-les. Soutenons-les. Finançons-les. Célébrons-les. Mettons-les au centre de tout. Car notre patrimoine naturel ne vaut que ce qu’ils valent. Et ils valent infiniment.
Parce qu’un pays qui valorise ceux qui valorisent son patrimoine naturel ne dépend plus des autres pour écrire son histoire économique. Il l’écrit lui-même, avec ses propres mains, sa propre science, sa propre créativité, sa propre jeunesse et sa propre fierté.
Et un pays qui écrit sa propre histoire a un nom.
On l’appelle un pays souverain.
*Président de l’Institut Léon MBA












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