Le Gabon et la Norvège ont signé, le 22 septembre, à New York, un accord de 150 millions de dollars (90 milliards de francs CFA) dans le cadre de l’Initiative pour la forêt de l’Afrique centrale (Cafi). Cet accord étalé sur dix ans et qui fait du Gabon le premier État d’Afrique à recevoir des paiements pour la préservation de sa forêt suscite des interrogations. Le Gabon a-t-il renoncé à sa politique de préservation de l’environnement et aux engagements pris à la Cop 21 ? Franck Ndjimbi estime que c’est le cas. Dans cette interview accordée à Gabonreview, l’ancien directeur de la valorisation et de la communication à l’Agence nationale des parcs nationaux s’interroge sur les réelles motivations de cet accord.

Le consultant en Gestion des ressources naturelles, Franck Ndjimbi. © Gabonreview

 

Gabonreview : Le Gabon a obtenu le 22 septembre 90 milliards de francs CFA, pour ses sobres émissions de CO2 dans le cadre de la Cafi. Comment appréciez-vous cet accord entre Gabon et la Norvège ?

Franck Ndjimbi : En 2015, le ministère des forêts avait fait l’objet d’une perquisition policière au terme de laquelle, une bonne partie de la haute administration avait été interpellée. Peu importe notre appréciation des méthodes utilisées, le gouvernement avait prétexté une opération de lutte contre la corruption. Tout récemment, le scandale des fameux 353 conteneurs de kevazingo a défrayé la chronique, entraînant le limogeage du ministre en charge de la forêt. À travers ces faits, le Gabon pointait de graves dysfonctionnements dans la gestion de son massif forestier. Il avouait que la gouvernance du secteur forestier est hérétique et caractérisée par la corruption. On peut donc se demander si c’est cette corruption qui est aujourd’hui récompensée. Est-on en train de dire que toutes ces révélations étaient fausses ? Ou bien, s’agit-il d’accorder une prime à la corruption ?  Parce qu’on a du mal à comprendre les motivations de ce don, on finit par penser qu’il ne s’agit que d’une opération de communication. Mais, pourquoi la Norvège se lance-t-elle dans une telle opération de communication ? L’avenir nous éclairera. Pour l’heure, nous n’avons toujours pas de réponse.

En l’espace de deux ans, le Gabon bénéficie de deux financements norvégiens. Cependant, le premier financement n’est toujours pas décaissé. Quelles peuvent être les conséquences de ce retard pour le Gabon ?

Théoriquement cela doit entraîner la mise en œuvre de réformes de fond, puisque le Gabon devra remplir les conditionnalités pour rendre les décaissements de fonds effectifs. Si le Gabon n’y parvient pas, normalement, le projet devra s’arrêter. N’empêche, on est un peu surpris de constater qu’un projet dont la phase 1 n’a toujours pas démarré ouvre déjà une phase 2. En tout état de cause, en intégrant Cafi, le Gabon a renoncé à sa politique et aux engagements qu’il avait pris à la Cop21. À Paris en 2015, le Gabon avait annoncé qu’il allait lui-même mettre en œuvre un plan climat, et un plan national d’affectation des terres, qu’il devait supprimer le torchage du gaz naturel au large des côtes, qu’il allait se lancer dans le recyclage des ordures et des eaux usées. Aujourd’hui, chacun constate qu’on ne parle plus de tout cela, que le Gabon se rallie finalement à une politique qu’il a jusque-là combattue.

Voulez-vous dire que Cafi ne participe pas à la préservation des forêts et à faire du pays un des pionniers de l’économie verte en Afrique subsaharienne ?

Contrairement à ce qu’on pense, l’économie verte ne repose pas que sur la forêt. Elle s’appuie essentiellement sur le capital naturel et elle vise quatre objectifs : le bien-être humain, l’équité sociale, la limitation des risques de dommages à l’environnement et la limitation des risques de rareté des ressources. L’économie verte implique une transformation complète des modes de production. Elle touche à plusieurs secteurs en même temps (habitat, énergie, transport, agriculture, assainissement…). L’économie verte demande un investissement massif dans certains secteurs comme la petite agriculture, l’approvisionnement en eau salubre et potable, l’assainissement, les énergies renouvelables, l’écotourisme…

Elle demande aussi de réduire les dépenses publiques dans les domaines qui épuisent le capital naturel comme la pêche industrielle, l’agriculture à grande échelle ou l’exploitation forestière anarchique. Elle fait aussi appel à une politique fiscale et certains instruments économiques qui permettent de promouvoir l’innovation et le verdissement de l’économie. Dire que le Gabon est un pionnier dans l’économie verte est, à ce stade, prématuré et même hasardeux ou mensonger.

À quel niveau, l’initiative Cafi présente-t-elle des limites pour la promotion de l’économie verte ?

Le Cafi s’occupe essentiellement de la préservation des forêts. Il ne touche pas à l’ensemble des secteurs concernés par l’économie de verte. Par exemple, le Cafi ne parle pas des politiques urbaines, des transports, de l’énergie. Hormis la politique forestière, le Cafi concerne la politique environnementale, et la politique agricole. Des politiques, qui sont liées au marché carbone puisqu’elles peuvent créer des crédits-carbone.

Comment est réalisé le calcul de l’empreinte carbone au Gabon ?

Le prix du carbone repose sur le principe pollueur-payeur. Il s’agit de faire en sorte que ceux qui émettent des gaz à effet de serre puissent eux-mêmes supporter les dommages causés par leurs émissions. Tout part de l’empreinte carbone. Maintenant, le calcul s’appuie sur certains instruments tels que le Protocole de Kyoto ainsi que les politiques publiques, notamment énergétiques. Or, le Protocole de Kyoto classe les grands pays industrialisés et émetteurs en annexe 1. En s’engageant dans le Cafi, le Gabon reprend à son compte tout ce qui est prévu dans le Protocole de Kyoto et se soumet aux mécanismes prévus. Ce n’est donc pas le Gabon qui va calculer le prix du carbone, qui sera fixé par les pays de l’annexe 1, conformément au Protocole de Kyoto et à leurs politiques publiques. Les pays de l’annexe 1 proposeront le prix du carbone au Gabon. Au plan purement technique, ce calcul se fait selon des modèles mathématiques assez complexes qui font appel aux équations à variables multiples.

 
 

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