Intervenant à Libreville, le 1er juin dernier, dans le cadre d’une conférence-débat organisé par Imagine-Gabon sur l’avenir du Franc CFA au sein de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), Cedric Mbeng Mezui, économiste, analyste financier et membre du think tank FinanceAfrika, auteur de «Libérer le potentiel de l’Afrique – des idées d’Alexander Hamilton» aux éditions St Honoré à Paris, revient dans cet entretien sur cet débat qui déchaine les passions : la permanence du Franc CFA.

Cedric Mbeng Mezui. © D.R.

 

Gabonreview : À la faveur d’une conférence débat sur l’avenir du franc CFA en zone Cemac à Libreville, vous avez livré une communication. Quelle était la substance de votre intervention ?

Cedric Mbeng Mezui : Merci de l’intérêt que porte Gabonreview à mon exposé. Vous me donnez l’opportunité de réaffirmer mon opinion sur ces questions. J’ai pensé que pour discuter de l’avenir du FCFA dans la Cemac, il était indispensable d’analyser les développements possibles que pouvait connaître la Cemac elle-même. Sera-t-elle la continuité de la CEDEAO (Communauté de développement des Etats de l’Afrique de l’Ouest) ou devrait-elle se construire dans la CEEAC (Communauté économiques des Etats de l’Afrique centrale) ? Elle doit faire face à une dynamique démographique sans précédent dans ses frontières et avec ses voisins immédiats, elle doit faire face à une forte urbanisation, elle doit faire face à la question de la sécurité au niveau du Sahel et à l’Est de l’Afrique. Elle doit faire face à un chômage endémique au sein de sa jeune population active.

Mon point de vue est que l’objectif fondamental des politiques économiques est d’améliorer la vie des populations, créer de l’espoir et donner des opportunités au plus grand nombre. L’expérience montre que c’est l’industrialisation, notamment l’essor des industries manufacturières qui permet d’atteindre plus rapidement ces objectifs.

Aperçu de Cedric Mbeng Mezui lors de son exposé, le 1er juin 2019, à Libreville. © Gabonreview

En 2019, nous importons encore de la viande d’argentine alors que le Tchad a le 3e Cheptel d’Afrique. Nous importons du poisson de Chine alors que le patrimoine halieutique de nos pays est immense. Nous importons des œufs, du miel, du poulet, de la tomate concentrée, du lait, des yaourts, etc. Si on regarde les données de l’International trade statistics (ITC), les six pays de la zone Cemac (environ 51 millions d’habitants) importent pour près de 400 millions d’USD par an pour les viandes et abats comestibles ; pour plus de 490 millions d’USD par an pour les poissons et crustacés ; pour 187 millions de dollars par an en moyenne pour les produits de la laiterie, œufs d’oiseaux, miel naturel, produits comestibles d’origine animale ; pour 256 millions d’USD par an pour l’importation de papiers et cartons ; pour plus de deux milliards d’USD par an en importations de machines, etc. Quels sont les biens manufacturés qui s’échangent entre les pays de la Cemac (on parle de moins de 3% du commerce entre pays) ? Quels sont les projets industriels communs à nos pays. La construction d’Airbus en Europe pourrait nous inspirer… Nous dépensons nos réserves de change pour des biens dont le coefficient de capital est dérisoire… Cette situation est inacceptable ! Pendant ce temps, les étudiants de l’Université de Makere, en Ouganda, viennent de concevoir et fabriquent des voitures hybrides (essence et électricité) …

La question fondamentale est celle du vivre ensemble en tant que Cemac ou CEEAC… La monnaie n’est qu’un instrument pour la réalisation de cette volonté !

Pour certains, il est nécessaire de maintenir cette monnaie du fait de sa stabilité. Pour d’autres, sortir du franc CFA faciliterait le développement des Etats. Qu’en pensez-vous ?

La stabilité ne doit pas être un objectif ou un préalable, c’est sur le chemin de l’industrialisation qu’on atteint la stabilité macroéconomique… l’enjeu est qu’on ne peut pas développer un secteur manufacturier compétitif avec une monnaie indexée sur une devise dont les fluctuations reflètent le dynamisme de la zone euro, de l’Allemagne en particulier… C’est le même problème que pose les Etats européens dont la France. La monnaie n’est pas une œuvre d’art pour qu’on s’appesantisse sur sa beauté, sa pureté ou même son éternité. Elle n’est qu’un instrument au service de la politique économique, elle doit donc être modulable, ajustable, dynamique aux fins de création de la prospérité pour le plus grand nombre.

J’ai fait quelques propositions pour l’avenir du FCFA. D’abord, il faudrait renoncer sur une période à la convertibilité et à la libre transférabilité du FCFA… cela permettrait de maximiser la captation de l’épargne domestique et de soutenir les objectifs de moyen terme sur la production des industries légères que nous pouvons consommer et/ou vendre aux autres pays africains dans le cadre de la ZLEC (Zone de libre échange africain). Quand deux ensembles sont reliés par une monnaie convertible et librement transférable, l’épargne quitte l’ensemble le moins stable (l’Afrique) vers le plus stable (la zone euro). Ainsi, on voit sur une longue période que les dépôts annuels des résidents de la Cemac à l’extérieur sont de l’ordre de 6 milliards de dollars selon la Banque des règlements internationaux. De plus, la convertibilité peut favoriser les sorties de capitaux via les transferts de fonds, l’augmentation du crédit peut être un appel d’air à plus d’importations (donc sorties de devises). Certes, il est souvent considéré que les flux de capitaux favorisent l’investissement et la croissance mais il n’y a pas d’évidence empirique sur les bénéfices d’un compte de capital «ouvert/libéralisé» pour la croissance économique des pays en développement (lire par exemple The Committee on the global financial system, de la BRI de janvier 2009 … “Capital flows and emerging market economies”). Ensuite, au regard des expériences des économies devenues émergentes, on pourrait envisager une monnaie indexée à un panier de devises en phase avec nos objectifs d’industrialisation en tenant compte de nos accords externes tels la Zone économique de libre échange africaine (ZLEC) et la Francophonie économique. En termes de soutien aux efforts actuels sur l’efficacité de la politique monétaire, il serait utile de soutenir le fonctionnement du marché interbancaire via la mise en place de taux interbancaires flottants de référence et d’inciter les banques à s’échanger de la liquidité sur le marché interbancaire tout en limitant les financements intragroupes de court terme. Deux types de taux d’intérêts pourraient être crées : le Xafonia (XAF Overnight index average) et le Xafibor (XAF interbank offered rate). La mise en place de tels taux de référence aurait de nombreuses répercussions positives sur le marché financier domestique de la Cemac et la gestion de trésorerie. Ils permettront de stimuler l’innovation financière avec l’apparition de nouveaux produits financiers tels que les émissions obligataires à taux flottants, les swaps de taux d’intérêts et les options de taux d’intérêts.

Vous estimez que le débat sur le franc CFA doit être sous-tendu par une intégration communautaire parce que la Cemac sera tôt ou tard entourée de grands ensembles. Qu’est-ce à dire ?

Tout à fait, il faut comprendre les enjeux à venir. Le Nigeria aura dans 25 ans environ 400 millions d’habitants soit presque la population de l’Union européenne. Toute la Cedeao va compter environ 1 milliard d’habitants pendant que la RDC sera à environ 200 millions d’habitants. Il faut anticiper sur les mouvements de populations en cours, les problèmes de sécurité au Sahel dont les effets sont déjà perceptibles en Afrique centrale et bien d’autres défis. Dans un tel contexte, comment envisager l’avenir de la Cemac si sa gestion reste fragmentée ? La Cemac ou la CEEAC devrait définir une stratégie d’industrialisation qui vise l’essor d’un secteur privé domestique… produire d’abord ce que nous consommons. C’est à partir de cette approche régionale qu’il faudrait définir des actions au niveau national et non l’inverse. Il ne s’agit pas de juxtaposer des stratégies d’industrialisation. L’industrialisation doit impacter une stratégie régionale pour le développement des villes et des territoires au regard de l’urbanisation galopante, une politique régionale agricole, une stratégie de défense régionale et un plan régional du développement humain. Elle doit faire un séquençage entre les industries légères et les industries lourdes…

Panélistes lors du débat du 1er juin 2019, à Libreville. © Gabonreview

De plus en plus, des voix demandent la création des monnaies nationales. Qu’en pensez-vous ?

Vous comprenez bien qu’avec ce que je viens d’indiquer avant, une monnaie nationale c’est aller à contrecourant des ambitions de l’Afrique pour ce siècle. En Afrique de l’ouest, les pays se regroupent dans la Cedeao pour être plus intégré, pour mieux commercer et pour cela ils auront besoin d’une monnaie commune pour baisser les fluctuations des prix des biens et services à échanger. C’est le même agenda dans la communauté des pays de l’Afrique de l’Est (EAC) ainsi que dans l’Afrique australe (SADC). Un proverbe africain dit que pour aller vite, on peut aller seul, mais pour aller loin il faut aller ensemble. Oui, il y a des défis que nous rencontrons dans le cadre de l’intégration régionale, mais comme dans toute famille il peut y a des difficultés, la solution n’est pas de quitter la famille mais de se mettre autour de la table et trouver des solutions ensemble. En tant que panafricain, je vois que notre avenir à moyen terme est dans la Cemac et la CEEAC. L’agenda est de penser le vivre ensemble en tant que Cemac ou CEEAC pour mieux préparer l’Etat fédéral africain.

Il ne faut pas sous-estimer le chemin parcouru. Les sous régions Cemac et UEMOA (Union monétaire oust-africaine), font partie des rares ensembles au monde à vivre dans un espace économique et politique intégré… Une monnaie unique, une banque centrale commune, un seul superviseur bancaire, une banque de développement régionale et de bien d’autres institutions dont les missions visent d’améliorer et de consolider l’intégration régionale. Le règlement communautaire prime sur les décisions nationales. Les Chefs d’Etats se réunissent régulièrement pour décider sur les questions d’intérêts communs… Rien que pour souligner le rôle de la BEAC (Banque des Etats de l’Afrique centrale) et de la BCEAO (Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’ouest), elles contribuent à structurer des projets régionaux… par exemple elles jouent un rôle central dans la construction des marchés financiers régionaux… ce sont des lieux d’expertise sur lesquels les pays et les autres institutions peuvent compter. Nous devons bâtir sur ces acquis et non casser la maison.

Comme solutions, vous proposez par exemple d’envisager l’usage de crypto monnaie, … de renoncer à la convertibilité. Ce qui évitera le recours au compte d’opération. Expliquez un peu tout cela.

Je crois que j’ai été mal compris. J’ai souligné les innovations à venir en m’interrogeant sur la capacité de la gestion monétaire sous régionale à s’adapter à l’essor de la crypto monnaie et de la technologie blockchain… c’est aussi cela l’avenir.

On parle de plus en plus de «de-risking»… En effet, la détérioration des conditions macroéconomiques des États affecte la perception de risque de solvabilité des pays via les dégradations des notations financières (rating). Cette situation impacte tous les acteurs de l’écosystème économique national. Les banques sont également affectées du fait de leurs relations avec les banques internationales dans le cadre du financement du commerce et le réseau des banques correspondantes. Ce dernier requiert des relations contractuelles entre banques locales et étrangères afin que l’une puisse fournir des services de paiements pour l’autre et vice versa. Ce type de relations est central à l’effectivité des transactions transfrontalières.

Pour l’Afrique, la valeur de la demande non satisfaite pour le financement du commerce est estimée à 120 milliards d’USD, soit un tiers du marché du financement du commerce du continent. De plus, le renforcement de l’exigence prudentielle dans le cadre de «Bâle III» aura un impact sur les prix des services bancaires, particulièrement pour les pays dont le rating n’est pas «Investment grade», soit 93% des pays africains. On a vu que J.P. Morgan a élargi ses paiements via le blockchain à plus de 75 banques en 2018. D’autres grands établissements bancaires sont sur la même tendance. Cela permettra d’accélérer et de sécuriser davantage les transactions bancaires. Le blockchain va réduire le rôle des intermédiaires et permettra d’augmenter des échanges de manière sécurisée.

Panélistes au terme du débat du 1er juin 2019, à Libreville. © Gabonreview

Autre chose, vous parler de la population comme un atout. Suffit-il d’avoir une démographie galopante et une jeunesse pour être une puissance économique ? 

J’ai plusieurs paragraphes sur ce point dans mon livre «Libérer le potentiel de l’Afrique – des idées d’Alexander Hamilton» sorti en mars 2019. L’économie n’est qu’une composante de la géopolitique… C’est cette dernière qui permet de planter le décor et de comprendre les enjeux… De plus en plus, la croissance de la population africaine est au centre des discussions et des enjeux géostratégiques. C’est pourquoi à l’entame de mon propos j’ai choisi d’insister sur la dynamique démographique en cours sur le continent… Dans les années 1950, la population du continent était d’environ 300 millions d’habitants sur plus de 30 millions de km2 (très faible densité), elle est de plus de 1.2 milliard (faible densité) actuellement donc elle a quadruplé… En 2050, la population de l’Afrique sera d’environ 2.5 milliards d’habitants (faible densité), soit une multiplication par 8 en 100 ans… Vingt-huit pays africains verront leur population doubler. Or, la densité est un facteur clé dans le développement d’un pays. En effet, le niveau de densité de la population favorise davantage une meilleure gestion administrative des territoires et l’organisation de l’activité économique. Il est prouvé que la proximité physique de la production, des personnes et des entreprises dans les zones densément peuplées crée un environnement qui facilite les économies d’échelle, l’accès aux ressources, le progrès technologique, les transferts des flux d’informations, d’idées et l’efficience du marché du travail.

Cet essor démographique est sans précédent dans l’histoire de l’humanité… c’est l’expression de la résilience des populations africaines quand on connait l’histoire de ce continent… Pour les moins de 18 ans, la population infantile africaine était 10% de la population infantile mondiale en 1960, elle est actuellement de 25% soit 4 fois celle des européens et dans 25 ans environ 1 enfant sur 2 sera africain.

Il est utile de rappeler que la richesse créée dans les pays repose d’abord sur les comportements des individus en termes de consommation, de production et d’épargne/investissement. Ainsi, l’évolution de la population africaine est porteuse de croissance vu qu’elle augmente le nombre potentiel de travailleurs, de consommateurs et de capitaux. La classe moyenne passera de 375 à 500 millions de personnes. En effet, avec un âge médian d’environ 19 ans, c’est une opportunité pour les institutions financières comme les banques, les fonds de pension, les compagnies d’assurance, etc. d’accumuler l’épargne domestique pendant plusieurs décennies sans avoir la pression des paiements/remboursements que l’on observe dans des économies matures qui ont une population vieillissante. Comme dit le proverbe africain, «le meilleur moment pour planter un arbre c’est 20 ans plutôt, le second meilleur moment c’est maintenant»… Let’s get it done !

 
 

3 Commentaires

  1. Bkl dit :

    Tres bonne intervention, il faudrait que nos etats comprennnent la nécéssité de d évoluer dans une economie sous regionale participative et inclusive, cela facilitera les échanges commerciaux et renforcera notre zone monetaire. L enjeu est de créer de la richesse en mettant en place une reele polique d investissement strategique qui prendra en compte les besoins de chaque pays de la sous region.

  2. Ikobey dit :

    Je suis totalement d’accord, mais là il s’agit d’un constat de la situation actuel. Ce constat est juste.
    Maintenant ya plus ka ….mais koi ?

  3. Oyane dit :

    Le débat est tout autre en zone cemac.notre problème c’est la gouvernance ,on peut financer les projets pour une meilleure rentabilité. Les fond seront toujours détourné, surtout en ce qui concerne le Gabon.

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