Comme annoncé par la bande, un Fang de l’Estuaire a succédé à une M’pongwé à la tête du conseil municipal de la capitale. Comme si la “géopolitique” chère au Parti démocratique gabonais (PDG) n’avait pas été dénoncée par la Conférence nationale de 1990.

Géopolitique surannée : comme toujours, un Fang de l’Estuaire succède à une M’pongwé à la mairie de Libreville. Les compétences technocratiques ne revêtent aucun intérêt pour le PDG. Comme si le destin de la commune passe après les petits calculs d’arrière-boutique. © Montage Gabonreview

 

C’est peut-être l’information la plus sensationnelle du week-end écoulé. Comme annoncé par la bande longtemps à l’avance, Léandre Nzué a été porté à la tête du conseil municipal de la capitale (lire «Léandre Nzué, nouveau maire de Libreville»). Comme toujours, un Fang de l’Estuaire y succède à une M’pongwé. Malgré les réserves motivées par son image de caïd, le Parti démocratique gabonais (PDG) en a fait son cheval. En dépit des railleries sur ses états de service, les conseillers PDG ont voté de façon mécanique. Comme s’ils avaient, individuellement et collectivement, perdu tout libre arbitre. Comme si les compétences technocratiques ne revêtent, à leurs yeux, aucun intérêt. Comme si le destin de la commune passe après les petits calculs d’arrière-boutique.

Anachronique mode de recrutement des élites

Depuis janvier 1976 et la nomination de Lubin-Martial Ntoutoume Obame, une règle non écrite réserve la mairie de Libreville à deux groupes ethniques : Fang et M’pongwè. De façon alternée, des ressortissants de ces deux communautés s’y succèdent. La mairesse sortante étant M’pongwè, seul un Fang pouvait valablement lui succéder. Du moins, au regard de la grille de lecture PDG. Pourtant, l’ex-parti unique ne manque ni d’intelligences ni d’énergies autrement plus novatrices, venues des quatre coins du pays. Biberonnés et sevrés dans un environnement où les calculs ethniques à la petite semaine font loi, les conseillers municipaux n’ont pas osé déroger à la règle.

Abusivement appelée «géopolitique», l’attribution des postes selon l’origine ethnique ou provinciale reste la marque de fabrique du PDG. Peu importent les compétences techniques ou l’envergure politique, les fonctions sont réservées à certaines catégories. Par effet de vases communicants, elles sont interdites à d’autres. A quelques exceptions notables près, un natif de la Nyanga en remplacera toujours un autre, un Kota succèdera toujours à un Kota, un ressortissant d’Etimbwé prendra toujours la place d’un des siens. Les choses sont ainsi et devraient le rester, malgré les frustrations engendrées. Dénoncé durant la Conférence nationale de 1990, cet anachronique mode de recrutement des élites a déjà administré la preuve de ses limites. Pourtant, près de trois décennies plus tard, il est toujours de saison. Même si la Constitution reconnait à tout citoyen «le droit de fixer librement son domicile ou sa résidence en un lieu quelconque du territoire national et d’y exercer toutes les activités», les fonctions de maire ou président de conseil départemental sont réservées aux seuls autochtones.

Manipulation identitaire

En vigueur depuis un peu plus de 50 ans maintenant, l’idéologie dominante légitime cet état de fait. Selon elle, le pays est un village et l’Etat un «gibier» à partager. Par voie de conséquence, les fonctions doivent être réparties par groupes ethniques et provinces. Pour les militants PDG, ce mode de faire est un mal nécessaire : il donne à chacun des raisons d’espérer ou des chances de pouvoir en bénéficier un jour. En leur entendement, ce mécanisme est le plus sûr moyen de gravir les échelons de la société. Autrement dit, l’ascenseur social fonctionne à la revendication ethno-provinciale et non à une quelconque forme de compétence. Se revendiquant «parti de masse», le PDG se prétend ouvert et en prise avec la société. Naturellement, son mode de fonctionnement dérive de cette définition. Vouant à ses chefs un quasi-culte, il pèche néanmoins dans la formation et l’encadrement de sa base. Du coup, une conception archaïque, généralement inspirée de pratiques culturelles mais pas toujours en phase avec les exigences de la République, irrigue sa pensée.

Et pourtant, au sein de l’appareil d’Etat, les fonctions sont encadrées. Dans la majorité des cas, des lois fixent des critères objectifs et des mécanismes d’accession. Parfois, ils sont sous-entendus ou implicites. Mais, sous la dictée des élites politiques et administratives, généralement issues des rangs du PDG, ces dispositions sont trop souvent contournées, détournées voire ignorées. Dans un tel contexte, le clientélisme prospère, sur fond de manipulation identitaire, au risque de ruiner l’idéal national. Autant le dire : le vote de dimanche dernier n’en était pas un. Il était la simple expression de la perpétuation de la préférence ethnique, notion peu compatible avec l’idéal républicain et la pleine citoyenneté. Jusqu’à quand ?

 
 

6 Commentaires

  1. Ikobey dit :

    Beaucoup de vrai dans cet article, mais qu’aurait-on dit si le nouveau maire avait été Obamba ou Téké ?
    Beaucoup d’exagération dans cet article, Mpongwé ou Fang sont-ils synonyme d’incompétence ? c’est portant ce que l’article suggère.
    Dénoncer le tribalisme ainsi, n’est-ce pas l’encourager en jetant en pâture 2 ethnies ?
    Attention à ne pas passer la ligne rouge : nommer des ethnies “défavorisées”.
    Ne jouons pas avec le feu, personne n’y gagnera.

    • Massala dit :

      Je comprends votre position..cependant cet article n a jamais suggere que la competence avait quitté les ethnies citees…juste qu en republique il faudrait que la competence prime sur le fait ethnique…c est la comprehension que j ai de cet article…. il faut certes avoir les mots justes pour denoncer certaines pratiques au risque comme vous le disiez de passer la ligne rouge….mais ne rien dire et accepter comme tel ce mode de fonctionnement qui limite notre sentiment d appartenance à un destin commun est encore plus dangereux…

    • Moussavou Jacques dit :

      @Ikobey. Tu crois vraiment que si Nzue Leandre n’était pas Fang de l’Estuaire, il aurait été maire de Libreville ? Tu crois vraiment que Nzue Leandre à l’envergure politique et intellectuelle de cette fonction ? Regarde le cas Ossiuka : comme il fallait un Mpongwe et qu’Ali Bongo ne voulait pas de Barro Chambrier comme maire de Libreville, ils sont allés chercher quelqu’un qui était en 8e position sur une liste battue. Au finish, on aurait eu le 8ème sur la liste battue qui était maire avec pour premier adjoint Assele, la tête de liste victorieuse. Est-ce démocratique tout ça ? Quelqu’un respect pour les électeurs qui avaient préféré la liste conduite par Assele à celle où Ossouka était 8ème ?

  2. Abieri dit :

    Parler de “préférence ethnique” et que certains seraient privés de la “pleine citoyenneté” est ordurier.

  3. Matho dit :

    Que peut on, sans hypocrisie, reprocher à cette article?

  4. Sorcier wozzo dit :

    Le jour ou nous verrons un non-fang, maire à oyem… un myènè, maire à Lébamba… etc. Vous pourrez reposer ce genre de thème. Ça n’a rien à voir avec la technocratie ici, il ne s’agit pas d’élèction présidentielle… en quoi élire maire de Libreville quelqu’un qui se revendique de Makokou (par exemple) et y passe toutes ses vacances à de plus judicieux que d’élire un ressortissant (qui y vit et se revendique de…) de Libreville ? Faut pas voir la géopilitique partout… un maire, tout comme un député, sont des élus communaux, donc, par principe issu des communautés qu’ils représentent… fait éviter de mélanger torchons et serviettes.

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