Invité de l’émission «Et si vous me disiez toute la vérité» sur TV5Monde, Mays Mouissi a évoqué la situation politique du Gabon. Du dernier remaniement ministériel au rôle de Marie-Madeleine Mborantsuo dans la gestion actuelle du pays, en passant par le silence de l’opposition et l’Union africaine sur ce qui se passe au Gabon, l’analyste économique livre sa part de vérité. «A force de tirer sur la corde, l’on pourrait créer des situations inextricables», a prévenu Mays Mouissi dans cet entretien retranscrit par Gabonreview.

Pour l’analyste économique, le dernier prêt du FMI au Gabon est clairement un «plan d’ajustement structurel». © D.R.

 

TV5Monde : Quelle appréciation faites-vous du dernier réaménagement ministériel ?

Mays Mouissi : Je note pour le regretter qu’il y a comme une forte instabilité au sommet de l’Etat. Et le réaménagement du gouvernement seulement une dizaine de jours après sa mise en place en est la preuve la plus flagrante. Qu’est-ce qui a bien pu se passer en deux semaines pour que les ministres de la Défense, des Mines et de l’Agriculture qui ont été nommés une dizaine de jours auparavant, soient mis de côté ? Quel risque l’on veut prendre lorsqu’on sait que dans ce pays, trois semaines auparavant, il y a une tentative de coup d’Etat ? Il faut rappeler quand même qu’une telle situation ne s’était plus produite depuis 1964. Ce réaménagement ministériel est une sorte d’amateurisme qui ne dit pas son nom, et envoie un très mauvais signal aux observateurs, aux personnes qui investissent dans ce pays et aux Gabonais eux-mêmes, sur la gestion et le pilotage de l’Etat au plus haut sommet.

Réputée proche de Marie-Madeleine Mborantsuo, Rose Christiane Ossouka a été nommée à la Défense. La présidente de la Cour constitutionnelle apparaît de plus en plus comme la régente…

L’on constate tous qu’il y a comme deux présidents de la République dans le pays. Nous avons Ali Bongo dont on a finalement peu de nouvelles et, Marie-Madeleine Mborantsuo qui est la présidente de la Cour constitutionnelle. L’on constate effectivement qu’un certain nombre de ses proches accèdent à certaines responsabilités stratégiques.

N’est-ce pas le noyau dur du clan Bongo qui resserre ses rangs ?

Ça s’apparente à cela ! D’autant que nous sommes dans un mélange de genres. J’aime à rappeler que Marie-Madeleine Mborantsuo est la présidente de la Cour constitutionnelle. Et, à ce titre, elle devrait se limiter au cadre de ses fonctions. Or, la République gabonaise selon l’article 5 de la Constitution, est organisée selon le principe de la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Sur l’année 2018, l’on a constaté que la Cour constitutionnel qui est le pouvoir judiciaire, s’est auto attribuée des pouvoirs qui relèvent de l’exécutif et du législatif. Notamment, en modifiant l’article 13 de la Constitution, en réécrivant la loi fondamentale, ce qui est une prérogative du pouvoir législatif et du constituant ; mais aussi en début d’année, en démettant le gouvernement, qui une prérogative du président de la République. Et donc, l’on se retrouve avec une sorte d’institution hybride.

On nous explique que madame Marie-Madeleine Mborantsuo et son institution le font pour préserver la Constitution et le République. Mais, je constate que nous sommes face à une préservation de la Constitution à géométrie variable. Il y a quelques jours, le président de la République a pris des décrets par lesquels il nommait l’ancien Premier ministre au poste de médiateur. Il me semble que l’article 20 de la Constitution est tout à fait clair : les nominations dans la haute Fonction publique émanent de décrets pris en conseil des ministres. Or, nous n’avons pas eu de conseil des ministres au Gabon depuis le 16 novembre 2018, soit plus de deux mois. Oui, cela laisse penser que madame Marie-Madeleine Mborantsuo se comporte comme une régente et, qu’il y a comme une volonté de préserver, resserrer les rangs autour du clan Bongo pour faire main basse sur le pouvoir exécutif. Et c’est regrettable !

Le dernier conseil des ministres a été présidé par le vice-président de la République. Pensez-vous qu’il a encore mandat pour tenir le prochain conseil ministériel ?

Si on lit l’article 13 de la Constitution, modifié et réécrit selon les vœux de madame Marie-Madeleine Mborantsuo, il n’en a pas le droit. Pour présider à nouveau un conseil des ministres comme cela s’est fait le 16 novembre dernier, le gouvernement doit repartir vers la présidente de la Cour constitutionnelle, présenter un ordre du jour que celle-ci doit préalablement valider. Vous voyez une cour de justice qui valide l’ordre du jour d’un conseil des ministres qui est la réunion au sommet de l’exécutif ? Cela fait un peu désordre. Il y a une autre possibilité, selon laquelle le président de la République donne une habilitation express au vice-président de la République. Mais tout cela, voyez-vous, dénote d’une difficulté qui, de mon point de vue, devrait faire en sorte que les responsables de ce pays s’asseyent un instant, acceptent qu’il y a une vacance du pouvoir au sommet de l’Etat. L’on ne peut diriger un pays par WhatsApp, par une télécommande depuis Rabat… Le fonctionnement normal d’un pays nécessite une présence de tous les instants. Et personne ne peut croire que dans un pays comme le Gabon, un pays complexe, où les attentes des populations sont aussi importantes, un homme fusse-t-il Ali Bongo, puisse diriger ce pays depuis plusieurs mois en étant quelque part à Rabat où il poursuit, et c’est son droit, sa convalescence.

Deux mois après les élections législatives, l’Assemblée nationale, majoritairement acquise au Parti démocratique gabonais (PDG), a été installée. Quel rôle peut encore jouer cette chambre du Parlement dans un contexte politique aussi délétère ?

C’est une question extrêmement pertinente. Du point de vue de la Constitution, l’Assemblée nationale a trois missions : voter la loi, consentir l’impôt et contrôler l’action du gouvernement. Dans les conditions actuelles, que ce soit l’Assemblée nationale ou le Sénat, elles ne sont pas en capacité d’assumer leurs missions. Etant entendu que nous avons une question, que je crois la plupart des Gabonais se posent et sur laquelle ces deux chambres sont incapables de se prononcer : la présence du chef de l’Etat dans ses fonctions au quotidien et ses prérogatives. Les bureaux de ces deux chambres, leurs présidents et les parlementaires qui s’y trouvent, font comme si le pays fonctionne normalement ou que tout va bien.

Comment expliquez-vous le mutisme de l’opposition, y compris celui de l’Assemblée nationale ?

Il faut reconnaître que l’opposition est sortie très affaiblie des dernières élections (législatives et municipales, ndlr). Et à l’Assemblée nationale, il n’y a aucun leader charismatique de l’opposition. Jean Ping n’est pas à l’Assemblée nationale, Guy Nzouba non plus…

Mais ce dernier y est bien représenté avec 11 députés…

Je ne me prêterais pas au jeu de positionnement au sein de l’opposition, pour savoir qui est leader et qui ne l’est pas (…) Ce qui m’importe et que je constate, c’est que les responsables de l’opposition ont manqué à leur devoir en étant incapables d’asseoir un minimum d’unité, pour faire converger leur vue vers celle des populations.

Qu’aurait-il fallu faire ?

Je n’ai pas de solution magique. Mais on m’a appris que vaut mieux être à plusieurs pour affronter un régime comme celui-là avec toutes les violations constitutionnelles que l’on peut constater, que d’être isolé, chacun dans son coin. Je constate aussi que ces leaders lorsqu’ils se sont mis ensemble au moment de l’élection présidentielle (août 2016, ndlr), ils ont réussi à ébranler le régime. L’on parle d’un pays extrêmement complexe. En 2009, la dette du Gabon est était de l’ordre de 1200 milliards de francs CFA à peu près. Au moment où je parle, cette dette se situe autour des 5000 milliards. Cela signifie que la dette de l’Etat a été multipliée quasiment par cinq. Les responsables du gouvernement nous disent que la dette est bien gérée. Or, ce sont les mêmes qui disent qu’il faut réaliser un audit de la dette. Je ne comprends pas pourquoi il faut auditer une dette si celle-ci est bien gérée. C’est en cela que j’interpelle les uns et les autres à prendre leurs responsabilités, pour faire en sorte que ce pays ne finisse  pas en lambeaux.

Quid du silence de l’Union africaine et des organisations sous-régionales sur la situation au Gabon ?

Avez-vous le souvenir que l’Union africaine a déjà pris une décision courageuse lorsqu’il s’agit de défendre la démocratie dans les pays d’Afrique centrale ? On a l’impression que nous avons des syndicats de chefs d’Etat qui sont là, et l’Union africaine est complètement inaudible. L’on peut dire la même chose de la France ou de la communauté internationale. J’ai acquis une conviction, le destin africain et les solutions aux problèmes africains, ne viendront que des Africains eux-mêmes (…) Pour moi, l’Union africaine a échoué. Si cette institution avait une quelconque compétence en matière de démocratie au Gabon, en RDC ou au Cameroun, ça se saurait. Pour l’instant, lorsqu’on parle de l’Union africaine, c’est toujours pour regretter son silence comme aujourd’hui. Je pense que les problèmes gabonais, ce sont les Gabonais eux-mêmes qui vont y apporter une réponse.

Quelles solutions pour sortir de l’impasse gabonaise ?

De mon point de vue, la première réponse est le respect de la Constitution. C’est le ciment de la Nation. Aussi imparfaite soit-elle, c’est l’élément de base sur lequel on construit notre vivre ensemble. Respecter la Constitution veut dire, accepter que lorsqu’il y a une situation exceptionnelle comme l’absence du président de la République, on le constate…

Vous vous souvenez quand même qu’il y a un déni à ce sujet…

Je ne répondrai pas en disant : Gabonais, prenez les armes et aller déstabiliser votre pays. Non, ce n’est pas ma façon de faire. Je pense qu’il y a un minimum de patriotes, du moins je l’espère, qui sont en capacité de faire entendre raison aux gens présentés comme des jusqu’auboutistes. Je rappelle que le Gabon n’a pas connu de coup d’Etat depuis 1964. Le président actuel qui a failli être renversé par un putsch, n’a même pas pris la peine d’adresser un message de félicitations à son armée pour avoir préservé son pouvoir. Et on nous dit que c’est normal. Je n’ai pas le souvenir d’un pays en Afrique où une telle situation se soit produite. A un moment donné, il faut s’arrêter. Il s’agit de la vie des Gabonais, de l’avenir de la Nation. Madame Mborantsuo joue un rôle important dans le pays. Cette dernière, les personnes en situation de responsabilité dans le pays, que ce soit le Premier ministre, le directeur de cabinet d’Ali Bongo ou les responsables de l’opposition, à un moment il faut arrêter. Il faut trouver des solutions pérennes et définitives.

Tous reconnaissent pourtant qu’il y a une vacance du pouvoir, or ils ne s’entendent pas sur ce terme-là…

Je crois que madame Mborantsuo, le Premier ministre et tous les autres, ne sont pas plus idiots que les autres. Je pense que chacun est conscient que nous sommes en situation de vacance de pouvoir. Je vais d’ailleurs souligner que nous avons tout eu dans cette période, y compris les mensonges d’Etat. Parce que, on nous a dit qu’Ali Bongo avait une fatigue sévère, puis une fatigue légère… avant que les Gabonais apprennent par le biais de la presse internationale que le président a fait un AVC. Cela s’appelle mensonge d’Etat. Lorsqu’on aspire à diriger un peuple, il y a des bases et la vérité n’est pas la moindre. Je ne demande pas que X ou Y soit mis au cachot. Je demande que l’on respecte la Constitution et le peuple gabonais. Parce que, à force de tirer sur la corde, l’on pourrait créer des situations inextricables. Et personne ne veut cela.

Interview retranscrite par Stevie Mounombou

 
 

3 Commentaires

  1. Michel BOUKA RABENKOGO dit :

    Il est parfois nécessaire comme la sagesse africaine nous l’indique, de laisser celui qui ne veut pas s’instruire de l’expérience enrichissante de l’autre, vivre et subir sa propre expérience. BWETE. /

  2. Paul Bismuth dit :

    Je suis d’accord avec tout ce qu’il dit sauf sur l’incapacité de la cour constitutionnelle à créer du droit. Un juge peut créer du droit, lorsque la loi est silencieuse. On dit des règles ainsi créées qu’elles ont un caractère supplétif et elles s’imposent jusqu’à ce que le législateur (ou le constituant, dans notre cas) comble le vide juridique. Prenez par exemple la constitution française : il y a la constitution de 1958 (le texte en lui-même) et autour des principes de création prétorienne (donc créés par le juge, ce sont les principes à valeur constitutionnelle) qui, avec d’autres textes, font partie de ce qu’on appelle le bloc de constitutionnalité. Mbrorantsuo n’a pas outrepassé ses prérogatives, si on se fonde sur ce qu’on observe dans d’autres démocraties. Mais sa solution est,à mon avis, homéopathique en plus de témoigner, une fois de plus, de son esprit partisan dans l’approche de ses prérogatives. La solution la plus évidente et la plus républicaine est la constatation de la vacance, et ce même si la constitution ne prévoit pas de délais.

  3. Mezzah dit :

    Très bonne analyse.
    Je rappelle juste qu’on peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps.

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