Alors que la réforme de l’État semble un passage obligé vers une société plus juste, plus productive et plus efficace, nécessaire à la politique prônée par la résidence et le gouvernement, elle ne se traduit dans les faits que par des proclamations et des rapports de séminaires, aussi inutiles qu’inappropriés. Ce que Fabrice Nfoule Mba, Chercheur à l’IRSH-Cenarest définit comme une approche «incantatoire».

La réforme de l'État pour le moment s'apparente surtout à la remise de rapports et conclusions de séminaires, aussi vite oubliés que remis - © D.R.

La modernisation de l’’État appelle une transformation en profondeur des services et organismes publics. Les réformes engagées dans ce sens questionnent aussi bien les moyens techniques et matériels que la gestion des ressources humaines et le cadre budgétaire mobilisés à cet effet.

Emprunté aux disciplines relevant de la science administrative, de la gestion ou de la finance publique, le concept de modernisation ou de réforme de l’État repose sur trois principales d’inspirations théoriques : l’approche «traditionnelle», l’approche «libérale» et l’approche «moderniste».

La première approche, dite «traditionnelle», restreint la modernisation de l’État dans les réformes du service public ayant vocation à accroître la capacité à satisfaire les besoins collectifs. La seconde, qualifiée de «libérale», identifie la réforme de l’État dans la réduction de la gestion étatique, qu’elle indexe comme étant par définition ruineuse, inopérante et sclérosée. Elle a tendance à transposer dans le secteur public les éléments du management des entreprises ou de la gestion dans le privé. La troisième, positionnée comme «moderniste», recherche les modalités d’une adaptation de l’État, à travers ses structures, son organisation et son fonctionnement aux évolutions de la société.

Ces trois approches théoriques imprègnent peu ou prou la réforme de l’État au Gabon. Partant de là, on peut définir globalement la modernisation de l’État comme étant un processus de transformation structurelle non seulement des organes et autres institutions, mais aussi des services publics dans le but de mieux répondre aux demandes et aux préoccupations de la collectivité.

Pour autant, en dépit de la volonté politique souvent affichée, force est de remarquer qu’aux plans technique et opérationnel, des pans entiers de la réforme de l’État demeurent cantonnés dans une posture «incantatoire».

La nécessité de transcender l’approche incantatoire de la modernisation

Théorisée par Bernard Abate, dans La nouvelle gestion publique, la modernisation par l’incantation consiste en l’évocation permanente de la thématique de la réforme de l’État sans que celle-ci ne se matérialise véritablement dans les faits.

Certains spécialistes n’hésitent pas à considérer «l’incantation» comme une des théories de la modernisation de l’État. Mais, à bien observer, cette approche correspond plus à une étape de la réforme encore au niveau de la conception, de l’élaboration et des préconisations théoriques et juridiques ou réglementaires.

Pour le cas spécifique du Gabon, il est courant d’indexer une approche essentiellement théorique, voire élitiste de la modernisation de l’État. Le grief théorique consiste, parmi d’autres, en l’organisation des forums et autres symposiums d’experts et de managers de renom dont les recommandations tombent rapidement aux oubliettes. Outre, le fait que les techniciens, les praticiens et autres citoyens-usagers des services publics ne sont pas souvent suffisamment impliqués, nombre des conclusions ainsi émises ne cadrent pas avec les réalités du terrain. Le risque d’une transposition des modèles extérieurs est alors important. Ainsi, bien que venant renforcer un argumentaire politique et un corpus technique bien huilés, les conclusions arrêtées participent peu de la concrétisation de la modernisation de l’État et restent engluées dans des considérations trop technocratiques ou savantes.

Au plan de l’élitisme, si le personnel gouvernemental, la haute administration et autres experts semblent bien au fait des contours et autres dispositifs des réformes initiées, il n’en est pas de même pour des strates subalternes du service public. Alors que les secrétaires, inspecteurs et directeurs généraux n’ont de cesse d’affiner leurs formations en matière de management public, de gestion des ressources humaines, d’exécution de budget, plusieurs agents d’application et d’exécution, notamment en province demeurent, pour ainsi dire, en marge des processus de renforcement des capacités techniques. En conséquence, les échelons d’exécution des services publics, chargés en principe de l’application des réformes engagées, ne sont pas souvent édifiés quant aux mécanismes, portées et contenus de la modernisation de l’État. Il n’est donc pas étonnant que la réforme de l’État ait du mal à se matérialiser.

Aux yeux des usagers-citoyens, les réformes engagées dans le dessein de moderniser l’État éprouvent beaucoup de difficultés à prendre corps. Plusieurs écueils d’ordres déontologiques, organisationnels et fonctionnels demeurent. Cela réduit la modernisation ainsi projetée dans une posture essentiellement «incantatoire». Se limitant aux discours et autres exhortations marquant une volonté politique sur fond de juridisme et d’élitisme, la modernisation se concrétise difficilement.

Empêtrées dans les méandres de la théorie, voire de la technocratie, les actions initiées pour atteindre des buts souvent généreux donnent alors l’impression de bafouiller. Le temps passant, les plans présentés pour incarner et matérialiser la modernisation de l’État, diffèrent, voire se contredisent les uns des autres sur des points parfois cruciaux.

Pour importante qu’elle soit en termes de maturation de la réflexion, de confrontation et d’inspiration des expériences précédentes ou étrangères, il s’avère nécessaire de dépasser les étapes discursives, théoriques et juridiques afin de passer résolument à la phase pratique. Cette étape franchie, l’attention devrait donc être plus portée sur le renforcement des capacités opérationnels des services ou organismes d’État et de leurs agents pour une plus grande accessibilité et efficacité du service public. Á ce propos, le perfectionnement ou le recyclage des compétences au niveau des échelons d’exécution de l’administration apparaît primordial.

On peut, entre autres, évoquer la simplification des textes, la facilitation des procédures et leurs explications aux usagers, l’accélération du traitement des demandes des citoyens-usagers et l’amélioration de la qualité du service et de l’accueil au public. Pour autant, poser objectivement le problème de l’équité et de la justesse des rémunérations des agents publics, de l’amélioration des structures et cadres de travail de même que celui de la mobilisation des mécanismes opérationnels et techniques dans le service public… ne parait pas inopportun au processus de réforme de l’État. Cela est d’autant plus pertinent que c’est à ce niveau que se dessine, pour une grande part, la matérialisation dans les faits de la modernisation de l’État et ses impacts.

Fabrice Nfoule Mba

 

Fabrice Nfoule Mba,
chercheur à l’IRSH-Cenarest

 
 

3 Commentaires

  1. CLG dit :

    Libreville des forums et séminaires qui ne servent pas à grand chose, si n’est qu’à donner l’occasion à certains de passer du bon temps à se pavaner à la télé

  2. ni lire ni écrire dit :

    Bravo encore pour cet excellent article avec lequel GabonReview s’impose de plus en plus, non seulement comme le seul espace de débat, mais encore comme le lieu de réflexion le plus mature du pays. (euh… oui, en même temps, quand on voit le niveau, parfois, c’est assez triste à dire).
    La conduite du changement et une meilleure efficacité de l’administration aurait du être des préalables au travail de réformes et de mise à niveau des infrastructures. C’est un chantier de longue haleine, et le raccourci choisi (les agences) montre aujourd’hui ses limites, en reproduisant les même erreurs que l’administration traditionnelle.
    Cet article pose d’excellentes bases théoriques. On aimerait que lui réponde des réflexions pratiques, appliquées au cas Gabonais, administration par administration. Comment expliquer par exemple que l’essentiel de la politique d’infrastructure et de logement soit paralysée par l’inefficacité chronique des services du cadastre? Et la dispersion des administrations compétentes en matière d’utilisation des surfaces? Comment attirer des investisseurs, si la propriété du sol est soumise à un tel aléas juridique?
    Comment expliquer qu’on traite de la même manière, en matière de visas et de carte de séjour les experts pointus dont le pays a besoin faute de formation adéquate et les milliers de miséreux attirés par le niveau de vie et la paix du pays?
    Comment expliquer que la politique touristique, source de devises fraiches et peu couteuses soit freinée par l’inefficacité chronique des services consulaires gabonais (que ce soit pour la promotion, ou pour la délivrance des visas) dans les pays à fort intérêt pour le tourisme vert?
    Ce ne sont que des exemples. Mais je sais que les responsables lisent ceci, et j’aimerais qu’ils s’expliquent !

  3. Lalala-Mont Bouët dit :

    Bravo, aussi bien pour l’auteur que pour ceux qui ont réagit. Le pays dispose donc de ressources humaines pouvant l’amener vers les prairies du bien-être social et, pour ce cas précis, d’une administration plus efficace, plus efficiente. Je ne me veux pas censeur mais je sais applaudir quand c’est pertinent et porteur.

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