Le dernier message à la nation d’Ali Bongo a interpelé Michel Ndong Esso. L’enseignant de philosophie au lycée national Léon Mba à Libreville y a vu une confession de la part du président de la République sur «l’échec collectif de la classe politique». Seulement, pour y remédier, l’analyste politique estime que les discours seuls ne suffisent plus, et le jeu des chaises musicales non plus. Il appelle au «devoir d’exemplarité» et à l’acceptation de ce que la politique consacre le sacrifice des intérêts personnels pour les promus.    

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Michel Ndong Esso. © Gabonreview

Conçu et forgé dans les ateliers de la civilisation occidentale, l’art politique peine à s’adapter à notre univers tropical. Si les Grecs en ont fait un instrument au service du bien commun, sa finalité reste à questionner chez nous autres Africains. Au Gabon en particulier, la légitimité de la politique soulève de nombreux débats au sein de l’opinion. Victime de l’amalgame entre les domaines public et privé, elle suscite davantage de doutes qu’elle n’apporte des réponses. Il faut le dire, à rebours de ce qui se fait ailleurs, la gestion de la cité se démêle difficilement de l’étreinte du patrimonialisme. Plutôt que servir le peuple, nos gouvernants se servent et s’arrogent l’État comme patrimoine.

Tel un signe du temps, le Chef de l’État est allé de son commentaire dans son dernier message à la nation, pointant du doigt la faillite de notre modèle de gouvernance. D’un air lucide et sans rhétorique, Ali Bongo Ondimba a surtout confessé l’échec collectif de la classe politique. Morceaux choisis: «La classe politique dans son ensemble, loin d’assumer son rôle de prise en charge de l’intérêt général, s’est fourvoyée.» Et de poursuivre, comme pour se libérer la conscience: «Au Gabon, les politiciens songent d’abord à leurs intérêts égoïstes, à leurs carrières comme à leurs enrichissements personnels, avant de penser à faire le bien de la population.»

Manifestement, ce discours en dit long sur la fracture sociale dans notre pays. Venant du Chef de l’Exécutif lui-même, il révèle la profondeur du fossé qui sépare les Gouvernants du peuple. Ce faisant, Ali Bongo Ondimba a dit tout haut ce qui se murmure dans les quartiers populaires et périphériques de Libreville. Exaspéré par des choix approximatifs et fantaisistes, le peuple ne croit plus en son élite politique. Comment peut-il en être autrement, lorsque l’accès pour tous à l’eau potable est renvoyé pour 2025? Comment avoir confiance en nos gouvernants s’ils ne peuvent plus garantir l’emploi à nos jeunes gens? Que dire de nos écoles et de nos routes aux antipodes de la civilisation moderne? Le constat est sans appel. Nos politiques publiques ont échoué. Il faut changer de cap, sans délai.

En l’occurrence, le changement de cap doit s’inscrire au-delà du jeu des chaises musicales. Il ne suffira pas de déshabiller Pierre pour habiller Paul. Les remaniements successifs du Gouvernement n’ont apporté jusque là que des réponses évasives à la misère du peuple. Cela d’autant plus que le vice a la réputation d’être retors. À moins d’attaquer le mal à la racine, la corruption et la gabegie auront encore de beaux jours devant elles. Attaquer le mal à la racine, c’est substituer l’intention à l’action. Les leviers de l’Exécutif que sont le Président de la République et le Premier ministre doivent aller au-delà des déclarations d’intentions. Ils doivent œuvrer pour restaurer la justice sociale par la permanence des lois. Et pour convaincre, ils doivent impulser l’exemple depuis le sommet de la hiérarchie. La confiance du peuple est à reconquérir à ce prix.

En effet, ceux qui ont en charge les affaires de la cité doivent se soumettre, en premier, à l’exigence de transparence et s’engager à rendre compte de leur gestion de la chose publique. C’est cela le devoir d’exemplarité. Sous d’autres cieux, les politiques sont des justiciables au même titre que le reste des citoyens. D’où la notion de l’État de droit qui garantit l’égalité de tous devant la loi. Il nous faut donc briser la muraille de l’immunité des hommes politiques, laquelle compromet dangereusement l’efficacité des politiques publiques. C’est là la bataille fondamentale que doit mener le sommet de l’Exécutif.

Bien entendu, l’enjeu de cette bataille se déroule d’abord sur le terrain de la morale. Il s’agit, en amont, de redonner à la politique ce qu’elle a de plus essentiel : l’amour de la patrie et le sacerdoce qui va avec. L’amour de la patrie, c’est cet attachement inébranlable à notre histoire commune. Dit en d’autres mots, c’est le sentiment d’être engagé dans une communauté de destin. C’est ce paradigme qui a fait la gloire des plus grands Empires. Si nous aspirons nous aussi à l’émergence, la politique ne peut plus être un fourre-tout. L’on ne doit y retrouver que des compatriotes dévoués à l’intérêt général. Exit les marchands et les carriéristes. L’on ne vient pas en politique pour s’enrichir, mais pour enrichir le peuple. À l’évidence, ceux qui s’engagent à servir la nation doivent lui faire allégeance au sacrifice de leurs intérêts personnels : La politique est un sacerdoce.

Par Michel Ndong Esso, analyste politique, diplômé en Philosophie morale et politique, enseignant au lycée national Léon Mba

 
 

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