Surfant sur les outils de l’Ecole de Francfort mis en pratique par Hannah Arendt dans une étude sur le Pentagone, *Sylvère Mbondobari Ebamangoye dissèque le mensonge en politique pour démontrer que la «communication autour de l’état de santé du chef de l’Etat est symptomatique des régimes autoritaires œuvrant à la dissimulation de la vérité». Il indexe une «presse publique tournée vers la manipulation de l’information» mais aussi et surtout les «artistes menteurs» du Gabon qui élaborent des mensonges au «contenu pseudo-scientifique sans toujours être eux-mêmes conscients des contradictions de leur propre discours». Pour l’universitaire gabonais, les «oligarques transformés pour la circonstance en “spécialiste de la solution des problèmes” donnent par tous les moyens les gages d’une stabilité des institutions, essentielle à leurs yeux pour maintenir le statu quo.»

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Sylvère Mbondobari Ebamangoye, Germaniste. Maître de conférences en littérature générale et comparée, enseignant à l’UOB et à l’Université de la Sarre (Allemagne). © D.R.

En ces temps d’incertitude et d’inquiétude, les faits et gestes des hommes politiques doivent être scrutés surtout lorsque les enjeux dépassent les individus et engagent l’avenir de toute une Nation. Pour s’en rendre compte, il suffit de regarder comment les auteurs des contes merveilleux d’août 2016 quittent progressivement la scène laissant de plus en plus transparaître qui leur confusion qui leur malaise alors que d’autres, auréolés par la réussite de ce coup de maître, s’empressent d’occuper l’espace et cherchent à réitérer une prouesse depuis rentrée dans l’histoire politique continentale. Le débat autour de l’état de santé du chef de l’Etat gabonais et, par conséquent, autour de la vacance du pouvoir n’est pas uniquement une question institutionnelle au sens où une interprétation rigoureuse de la Constitution permettrait d’en sortir, il est devenu avec l’implication des nouveaux médias et des acteurs divers, une question de société qui touche à ce que la philosophe juive allemande naturalisée américaine, Hannah Arendt, a appelé le « pouvoir du mensonge en politique ».

La haine de la démocratie

Qu’il s’agisse des nouveaux acteurs de la scène politique ou des anciens apparatchiks du régime, ils ont en partage la haine de la démocratie (Rosanvallon) et une aversion profonde pour la vérité. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, la stratégie de conservation du pouvoir par tous les moyens légaux et illégaux n’a pas fondamentalement changé, elle s’est même sophistiquée au point où les nouveaux-anciens acteurs s’apparentent de plus en plus à ces « artistes menteurs » dont parle Hannah Arendt. La philosophe, auteur de plusieurs ouvrages sur les formes autoritaires du pouvoir, explique que le mensonge en politique s’adapte au public en ce sens que les tenants du pouvoir écartent intentionnellement tous les faits et réalités qui ne cadrent pas avec l’image et les discours qu’ils entendent véhiculer. C’est ce qu’elle appelle la nature adaptative et anticipative du mensonge en politique. Fortement influencée par l’Ecole de Francfort (Adorno, Horkheimer, etc.), elle établit un lien entre le mensonge, la politique et l’art, et définit des catégories d’« artistes menteurs », qui sont, au moment de son étude sur le Pentagone, les experts en relations publiques, d’une part, et les « spécialistes de la solution des problèmes », d’autre part. Pour Hannah Arendt, « les spécialistes de la solution du problème ont quelque chose en commun avec les menteurs purs et simples : ils s’efforcent de se débarrasser des faits et sont persuadés que la chose est possible du fait qu’il s’agit de réalités contingentes ». En politique, ce n’est pas rien.

Dissimulation de la vérité

La communication autour de l’état de santé du chef de l’Etat est symptomatique des régimes autoritaires tournés essentiellement vers la dissimulation de la vérité où les dirigeants ont « l’omnipotence de Louis XIV, la cruauté de Torquemada et parfois la démence de Néron et de Caligula » (Monénembo). Au lieu de rassurer, « les experts » ont renforcé le scepticisme et la méfiance vis-à-vis d’une communication institutionnelle extrêmement approximative. Complètement déconnectés des réalités de l’espace public mondialisé, ces « artistes menteurs », pour reprendre l’expression d’Hannah Arendt, ont en permanence procédé par ajustement et réajustement de l’information, disons pour être juste, du « mensonge ». En moins de quelques semaines, les masques des premières certitudes sont tombés, les confortables grilles de lecture derrière lesquelles s’était réfugiée la communication officielle dévoilaient elles-mêmes ses propres limites renforçant par là même l’impression fortement répandue d’une presse publique tournée vers la manipulation de l’information. Mais ce n’est là qu’un épisode de ce long feuilleton.

La tentative de coup d’Etat de Kelly Obiang

La défaillance de cet acteur majeur de la communication d’Etat a été depuis lors compensée par un type particulier de « spécialistes de la solution des problèmes », qui, comme le montre Hannah Arendt pour le cas américain, non seulement élaborent des mensonges, mais en donnent un contenu pseudo-scientifique sans toujours être eux-mêmes conscients des contradictions de leur propre discours. Nous en sommes là aujourd’hui. L’accélération du processus de mise en place d’un nouveau parlement, les manœuvres autour de l’investiture du nouveau gouvernement, la tentative de coup d’Etat de Kelly Obiang, la sortie spectaculaire de M. Assélé et la réaction non moins spectaculaire des « vandales », le remaniement inopiné d’un gouvernement mis en place quelques semaines auparavant sont autant d’événements qui illustrent la frilosité de l’oligarchie au pouvoir. Totalement centrés sur eux-mêmes et tournés uniquement vers le maintien de certains privilèges, les oligarques transformés pour la circonstance en « spécialiste de la solution des problèmes » donnent par tous les moyens les gages d’une stabilité des institutions, essentielle à leurs yeux pour maintenir le statu quo. Or ce positionnement est marqué, comme le dit Tierno Monénembo, par trois types de légèreté : légèreté d’âme, légèreté de pensée, légèreté de comportement. Même s’il est vrai que le modèle coercitif a fait la preuve de son efficacité dans la tourmente de 2016, il n’est pas sorti tout à fait indemne. Plusieurs lignes de fracture sont apparues au grand jour. La première concerne les luttes internes qui ont laissé l’image d’une classe politique fortement divisée, dont le seul dénominateur commun est la dilapidation des richesses nationales. Ce phénomène n’est pas récent, mais il s’est accentué depuis le 24 octobre 2018. Autre faille du modèle, le manque d’adhésion populaire ; le taux de participation à la dernière élection législative en dit long sur l’absence de confiance dans un système d’élection non concurrentielle. Mais la principale faille est l’incapacité de faire taire la diaspora gabonaise de France et de solder les comptes de l’élection de 2016 qui témoigne d’une déliquescence du système. Elle témoigne d’une profonde fracture entre une société d’allégeance pyramidale où règnent l’omerta et une société de conviction dans laquelle les acteurs aspirent à la transparence, à la justice et au bien-être pour tous. C’est dire que cette illusion de stabilité est une bombe à retardement particulièrement dangereuse en période de marasme économique et de chômage endémique.

La bombe n’a pas encore explosé et les tractations vont bon train. Reste à savoir quels chemins vont prendre les « artistes menteurs » dans les semaines et les mois à venir : celui de la banalisation encore accentuée de la crise ou celui du retour à la sagesse, au respect de la Constitution. Les stratégies ne sont pas nouvelles, les acteurs non plus. Seuls les contextes et les mentalités ont évolué. Wait and See.

*Sylvère Mbondobari Ebamangoye, Germaniste, maître de conférences en littérature générale et comparée, enseignant à l’UOB et à l’Université de la Sarre (Allemagne). Dernière publication : “Villes coloniales, métropoles postcoloniales” (Narr Verlag, 2015).

 
 

11 Commentaires

  1. Henry Falcoz dit :

    Excellente analyse, le Gabon a encore des penseurs, des gens qui scrutent l’horizon et qui donnent matiere a reflechir.
    Je retiens la trityque ”légèreté d’âme, légèreté de pensée, légèreté de comportement”…en sommes legerete d’humanite.

  2. Obama nang dit :

    Finalement le Gabon n’est pas fait que d’idiots.

  3. Ikobey dit :

    Mbondo barrit comme un éléphant ou plutôt comme un éléphanteau.
    Bravo, elle récite bien sa leçon. Voilà à quoi sert l’argent de l’Etat gabonais, payer pendant des années des bourses d’étude pour former de Maîtres de conférence qui enseignent chez nos ex-colonisateurs.

    Elle est le résultat du pire de la colonisation:
    1) Le post-colonialisme se sert des plus “talentueux” anciens colonisés pour s’en servir chez eux.
    2) Le post-colonialisme se sert des enfants des ex-colonies pour continuer la domination des esprits et ainsi de leurs anciennes possessions.
    3) Le post-colonialisme font de nos propres enfants des super colonisateurs de leur pays d’origine.

    Mais revenons sur le fond du pamphlet, en particulier sur les élucubrations des “artistes menteurs”, le terme même ne veut rien dire, par définition un artiste dépasse la réalité sans mentir. Mais affubler ce terme à nos dirigeants est insultant. Le chef de l’Etat est le capitaine du navire “Gabon” qui résiste tant bien que mal à la tempête, à la trahison de certains lieutenants, à la félonie de certains matelots .
    Bien sûr cet éléphanteau est agacé par ce qu’elle appelle “les 3 légèretés” et que nous appelons : sens de l’état, service à la Nation, amour de la Patrie.
    Laissons Mbondo barrir dans sa lourdeur, la loi de la pesanteur est dure mais c’est la loi.

  4. Mimbo dit :

    M.obam nang ,en voici un (Ikobey)qui semble vivre dans une situation insulaire pour extérioriser une telle réflexion.Heureusement “rien n’est permanent sauf le changement”.

  5. Yannicius dit :

    Excellente analyse, qui combine remarquablement les réalités socio-politiques du Gabon et un exigeant mais clair usage conceptuel. Ce qui semble dérouter Ikobey; d’où inéluctablement sa logorrhée! Détricoter la notion d'”artistes menteurs”, alors que Mbondobari en donne la source et la signification ne serait-il pas un témoignage de la “légèreté de pensée” évoquée dans le texte-support? Là où l’on s’attendait à une critique de fond, l’on a découvert sous ce label un calembour formé à partir du patronyme de l’auteur de l’article. Rigoureuse réflexion! Autant dire qu’Ikobey n’a rien eu à dire, sauf sa “défense et illustrations” de ses constellations à coups de crédos nationalistes d’un autre âge!

    • Abieri dit :

      Ikobey est-il le seul à défendre le Gabon ?
      C’est devenu un sport national de dénigrer le pays, ses institutions, son peuple.
      N’en déplaise à ce Maître de conférence le Gabon est bien une démocratie, et son gouvernement est toujours soutenu par une grande majorité de la population.
      J’ai peu fréquenté les Maîtres de conférence, encore moins les Universités étrangères et je ne parle même pas l’allemand. Mais je sais qu’Annah Arendt dont l’auteur de l’article se fait le disciple a aussi eu une vie trouble, maîtresse d’Heideger qui fut encarté au parti nazi de 1933 à 1945 , elle a également défendu Eichmann instigateur de la Solution Finale….
      Bon enfin, il aurait beaucoup à dire…cet article n’est pas brillant et d’un “savoir” mal digéré, et contrairement à Ikobey je préfère que ce genre d'”intellectuel” reste loin de chez nous.

      • Akébé Vite !!! dit :

        « etre le seul à défendre le Gabon » ça veut dire quoi exactement ? Précisez votre mensonge svp.Jusqu’à plus ample informé, cautionner et encourager la confiscation par le maroc et la france de notre souveraineté économique et politique ce n’est “pas vraiment défendre le Gabon”ou bien ??

  6. La force de la conception dit :

    j’ai juste du mal à percevoir la nouveauté dans ce qui est dit. ce n’est pas parce qu’il y a un assemblage de formules prétendument intellectuelles que l’on pourrait dire que ces quelques paragraphes de généralités donc de banalités, constitue une analyse à la pertinence inattaquable. ce qui est dit ici est ce que monsieur tout le monde dit tout le temps et dans tous les bistrots de libreville. je suis donc un peu déçu de lire ce que tout le monde dit. je ne suis ni contre ni pour mais je cherchais la nouveauté, un argument ou un raisonnement qui aurait inscrit l’auteur dans la liste des penseurs. Ici, je crois qu’il s’agit plus d’une sorte de débrouillardise intellectuelle indigne du niveau intellectuel qui est avancé par l’auteur. merci de publier mon commentaire

  7. Mboung dit :

    ce qui est (encore?) surprenant chez les PD Gistes c’est leur vision binaire et étriquée de la société Gabonaise. Tout ce qui n’est pas dans la louange béate et maboule à leur macchabée préféré est mauvais( avec le mépris manifeste et la morgue baveuse qu’ils ont pour quiconque constate leurs erreurs et les leur souligne). C’est vrai que tellement facile et rassurant de dénigrer ce que l’on ne comprend pas. Quant à la haine on a vu (encore?)ici de quoi ils étaient capables avec leurs messages plein “d’empathie” et de “subtilité” pour ceux qui n’ont pas besoin d’eux pour vivre Pffff !!!!

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