En répondant aux soupçons entourant la gestion des 7 milliards de francs CFA accordés à la Nyanga pendant la Transition, Jonathan Ignoumba a livré une description particulièrement détaillée du dispositif. Mais au-delà de sa défense personnelle, des remontées de terrain obtenues par GabonReview montrent plusieurs réalisations inachevées, défaillantes ou dont la conformité est questionnée. Des constats à manier avec prudence, mais qui donnent un relief particulier à l’audit mené sur cette dotation.

Jonathan Ignoumba face aux 7 milliards et à leurs chantiers. En arrière-plan, le chantier inachevé  de construction de deux logements, attribué à EGPS au village Malembe (Haute-Banio). © GabonReview (montage)

 

Jonathan Ignoumba voulait répondre aux accusations. Son interview, à Gabon Media Time notamment, aura surtout ouvert une fenêtre sur les conditions dans lesquelles les 7 milliards de francs CFA attribués à la Nyanga ont été utilisés. L’ancien ministre, alors responsable politique de la province, assume avoir participé au dispositif, tout en rejetant catégoriquement toute malversation.

Selon son récit, l’enveloppe avait été répartie entre les différents départements et collectivités de la province. Des comités locaux identifiaient les projets et choisissaient les entreprises. Lui se présente comme le point focal provincial, chargé notamment de signer les factures avant leur transmission au niveau national.

Mais une phrase prononcée au cours de l’entretien résume la fragilité du mécanisme décrit : «Il n’y a pas d’appel d’offres, il n’y a rien à faire.» Les marchés, explique-t-il, étaient conclus entre les comités départementaux et des entreprises locales. Ignoumba qualifie lui-même les 7 milliards de «fonds de charme», dont il assume la dimension politique à l’approche des échéances électorales.

Le circuit décrit n’aurait toutefois pas été exclusivement local. Ignoumba affirme qu’à Tchibanga, 750 millions de francs CFA auraient été prélevés sur l’enveloppe de 1,5 milliard destinée à la commune pour financer la réfection d’écoles. Selon son récit, Mays Mouissi lui aurait alors montré une facture signée par le président de la Transition lui-même, concernant une entreprise qu’Ignoumba dit ne pas connaître et dont il attribue également le choix au chef de l’État. «Tchibanga vient de perdre 750 millions», raconte-t-il avoir alors annoncé aux membres du comité local.

Cette affirmation, presqu’impossible à la vérification faute d’avoir accès à la facture évoquée, est importante : selon le récit d’Ignoumba, la Présidence serait ainsi intervenue directement dans au moins une décision d’affectation des fonds et de choix d’entreprise, au sein d’un dispositif qu’il décrit par ailleurs comme largement décentralisé.

À Mougagara, Panga et Dituba, les forages interrogent

Dans plusieurs villages de la Nyanga, des forages financés sur la dotation spéciale présentent aujourd’hui des dysfonctionnements ou des interrogations sur leur conformité. © D.R.

Des éléments transmis à GabonReview par des sources locales permettent désormais de regarder le programme depuis l’autre bout de la chaîne : celui des réalisations.

À Mougagara par exemple, un forage attribué à la société Impact Action produit effectivement de l’eau, comme le montre une vidéo consultée par GabonReview. Des villageois affirment toutefois que cette eau n’est pas potable. En l’absence d’analyse de laboratoire, cette affirmation ne peut être établie indépendamment.

À Panga, les informations recueillies font état de la réhabilitation d’un forage existant et de la construction d’un support de cuve, alors qu’un nouveau forage aurait initialement été attendu. L’installation est signalée comme non fonctionnelle. Les mêmes sources du village relèvent l’absence de batteries de stockage d’énergie.

À Dituba, l’ouvrage, également attribué à Impact Action, est présenté comme fonctionnel. Mais là encore, une réhabilitation aurait été effectuée au lieu de la construction annoncée d’un forage. Les images transmises montrent une cuve installée sur une structure en béton. La source signale une dalle déjà fissurée, l’absence de batterie et une installation insuffisamment sécurisée.

Sans documents contractuels, il reste difficile d’établir si ces réalisations diffèrent effectivement des prestations commandées et payées. C’est pourtant cette comparaison qui permettrait de passer du constat technique à une éventuelle non-conformité.

Des bâtiments à l’arrêt

À Moabi et Malembe, par exemple, des bâtiments inachevés donnent une traduction concrète aux interrogations sur l’exécution de la dotation spéciale. © D.R.

À Malembe, dans la Haute-Banio, deux logements attribués à EGPS sont signalés comme inachevés. Une photographie montre effectivement un bâtiment dont les travaux ne sont pas terminés. Selon les informations reçues, tôles, portes et fenêtres seraient disponibles sur place mais n’auraient pas encore été posées. Les villageois relient cette situation aux difficultés de logement des enseignants.

À Moabi, c’est la construction de l’école de l’EACMG, attribuée selon nos sources à GBT Infrastructure, qui est concernée. Les travaux seraient arrêtés depuis un an. La photographie consultée montre un bâtiment manifestement inachevé, entouré d’une végétation importante. La durée exacte de l’arrêt n’a toutefois pas pu être vérifiée.

Ces situations font écho aux propres explications d’Ignoumba. L’ancien ministre reconnaît l’existence de travaux non achevés et évoque lui-même, parmi les causes possibles, la TVA ou une «mauvaise appréciation du marché». Il rappelle surtout que les opérations étaient réalisées de gré à gré.

Un audit désormais bouclé

Selon des sources dignes de foi, la Task Force chargée du contrôle et de l’audit s’est également penchée sur les travaux financés par la dotation spéciale accordée à la Nyanga. Ses investigations seraient achevées et un rapport transmis aux autorités compétentes. GabonReview n’en connaît toutefois ni les constats ni les conclusions. Reste désormais à savoir ce qui a été trouvé.

À ce stade, rien ne permet d’affirmer que les 7 milliards ont été détournés. Mais entre les procédures décrites par Jonathan Ignoumba et l’état de plusieurs chantiers, une question demeure : les prestations financées correspondent-elles à celles effectivement réalisées ? Qui est le véritable responsable des manquements constatés ?

 
GR
 

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