Cité Émeraude : ce que les lumières de la nuit ne disent pas
Une ville dans le noir, une cité administrative vide dans la lumière : l’image sature les réseaux depuis des jours et dit, à elle seule, tout ce que le gouvernement tait. La Cité Émeraude flamboie chaque nuit grâce à sa propre centrale, quand les quartiers de Libreville replongent dans les délestages, et nul, au sommet, n’ose rappeler que ces façades éclatantes n’abritent encore ni bureau ni fonctionnaire. À quoi sert une cité qui éclaire le néant quand la capitale, elle, s’éteint par intermittence ?

Illuminés chaque nuit avant l’inauguration d’août, ces bâtiments n’abritent pourtant encore ni service ni fonctionnaire. © DR / réseaux sociaux
Les images saturent les réseaux sociaux : la Cité Émeraude embrasée chaque nuit, vitrine éclatante suspendue au-dessus d’une capitale rendue à l’obscurité. L’inauguration est promise pour août. Pourtant ces façades n’abritent encore aucun service, aucun fonctionnaire, aucune administration en état de marche. Ce que l’on éclaire, à grand renfort de projecteurs, ce sont des coques vides.

L’Émeraude déjà illuminée de nuit alors que le chantier était très loin d’être achevé : ici, le décor a précédé le bâtiment. © Appelle-Moi Kevin Baledoura
Le contraste n’a rien d’une figure de style. Tandis que les délestages sont revenus en force dans Libreville, replongeant quartiers et foyers dans le noir, l’enclave administrative, elle, brille sans interruption, grâce à la centrale électrique dont le dossier technique la dote pour lui garantir une «autonomie énergétique». L’État se construit ainsi un îlot soustrait à la pénurie qu’il n’a pas su régler pour les autres. Le symbole est brutal : la lumière publique ne manque pas, elle a simplement choisi son adresse.
Une facture qu’on n’éclaire jamais
On martèle, chiffre en bandoulière, près de 30 milliards de francs CFA d’économies annuelles sur les loyers privés. Le calcul tourne en boucle. L’addition, elle, reste introuvable : aucun coût global consolidé, aucune ventilation par lots, aucune transparence sur la nature des contrats ni sur les critères qui ont désigné les entreprises attributaires. On communique sur l’épargne promise ; on verrouille la dépense engagée. Une opération vendue comme un acte de rigueur budgétaire devrait, par cohérence, commencer par rendre ses propres comptes.
Un décor en quête d’inauguration
Le calendrier trahit la mise en scène. Livraison annoncée «dans quelques mois» dès 2024, repoussée à mars 2026, désormais réamorcée pour août : ces illuminations nocturnes ne sanctionnent pas la fin d’un chantier, elles répètent une cérémonie. Allumer des façades vides ne fait pas une administration ; tant que le plan de déménagement des ministères demeure introuvable, le pays applaudit une apparence. Et il faut, pour finir, nommer ce que les projecteurs n’éclaireront jamais : les tombes exhumées sur l’emprise du site, la mémoire des morts déplacée pour que s’élève la vitrine des vivants. Derrière les coques embrasées, ce n’est pas l’État stratège que l’on s’apprête à dévoiler. C’est un décor, et un décor, si éclatant soit-il, ne tient que le temps que durent les projecteurs.
En août, ce n’est pas un État stratège que l’on inaugurera : c’est un interrupteur. Reste à savoir ce qui s’éteindra le premier : les projecteurs de la cité, ou la promesse qu’ils éclairent.













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