Présentée comme une «bonne nouvelle pour le Gabon», la nouvelle loi du Colorado sur l’ibogaïne pourrait bien être tout l’inverse. Derrière les slogans rassurants de «partage des bénéfices» et de «collaboration éthique» brandis ces derniers jours par Georges Gassita, ambassadeur d’Americans for Ibogaine (AFI) au Gabon, se cache une réalité juridique beaucoup moins flatteuse : un texte progressivement vidé de ses garanties, des références explicites au Gabon effacées, des obligations transformées en simples recommandations, et des voix gabonaises écartées des discussions finales. Décryptage d’un glissement législatif qui pourrait coûter cher à la souveraineté biologique du Gabon, pendant que le Colorado, lui, bâtit déjà l’économie clinique de demain.

Patrimoine ancestral d’un côté, économie clinique de l’autre : l’iboga gabonais au cœur d’un bras de fer juridique transatlantique. La souveraineté du Gabon vacille en filigrane. © GabonReview / Illustration IA

 

Ces derniers jours, Georges Gassita, ambassadeur d’Americans for Ibogaine (AFI) au Gabon, a salué sur les réseaux sociaux la nouvelle loi du Colorado sur l’ibogaïne comme une “bonne nouvelle pour le Gabon”. Selon lui, le texte prévoirait :

* un partage des bénéfices avec les communautés liées à l’iboga,

* des collaborations éthiques,

* et une protection des savoirs traditionnels gabonais.

Ces éléments existent effectivement dans certaines formulations du texte.

Mais présenter cette loi comme une victoire pour le Gabon relève soit d’une lecture juridiquement très approximative du texte… soit d’une communication profondément trompeuse.

Car lorsqu’on étudie l’évolution réelle du projet de loi américain, on constate surtout un affaiblissement progressif des protections initialement envisagées pour le Gabon et les communautés traditionnelles liées à l’iboga.

Au départ, les premières discussions autour du protocole de Nagoya et du sourcing éthique de l’ibogaïne faisaient explicitement référence au Gabon, au consentement préalable et au partage des bénéfices liés aux ressources génétiques.

Ces questions n’étaient pas apparues spontanément dans les débats américains.

Elles avaient été portées dès le départ par l’ONG gabonaise Blessings Of The Forest (BOTF-Gabon), engagée depuis des années sur les questions de souveraineté biologique, de protection des savoirs traditionnels et de protocole de Nagoya autour de l’iboga.

Puis l’Association Nationale Maghanga Ma Nzambé a rejoint officiellement les échanges après avoir d’abord transmis, via BOTF-Gabon, sa position et sa déclaration vidéo à l’occasion de la conférence Psychedelic Science organisée par MAPS à Denver (Colorado) en juin 2025.

Cette prise de position appelait notamment au respect du protocole de Nagoya, à la protection des savoirs traditionnels gabonais et à la reconnaissance des droits des communautés liées à l’iboga.

Des échanges directs ont ensuite eu lieu avec plusieurs acteurs et autorités américaines impliqués dans le projet du Colorado autour de l’ibogaïne, notamment lors de la conférence AFI organisée à Aspen en janvier 2026.

Selon plusieurs acteurs impliqués dans ces échanges, dont Lundi Ramos et Lorey Bratten du Natural Medicine Advisory Board du Colorado, les premières recommandations adressées au bureau du Gouverneur visaient justement à aligner la future réglementation du Colorado sur les principes du protocole de Nagoya : consentement préalable, souveraineté des ressources biologiques et partage des bénéfices avec les communautés concernées.

Mais après Aspen, tout semble avoir changé.

Un nouveau projet de loi, HB26-1325, aurait progressivement pris le dessus sur l’esprit initial de la loi SB23-290.

Selon plusieurs sources proches du dossier, ce nouveau texte aurait été largement aligné avec la stratégie portée par AFI autour d’une industrialisation accélérée de l’ibogaïne aux États-Unis.

Et c’est précisément là que les protections initiales du Gabon auraient commencé à s’affaiblir.

Le Gabon a disparu de plusieurs formulations importantes, remplacé par des expressions beaucoup plus vagues comme :

“communautés autochtones traditionnellement liées à l’iboga ou à l’ibogaïne”.

Cette évolution est capitale sur le plan juridique.

Pourquoi ?

Parce qu’elle déplace progressivement le centre du problème :

* d’un rapport entre État souverain et acteurs économiques,

* vers de simples mécanismes flous de “consultation communautaire”.

Autrement dit : la souveraineté gabonaise devient juridiquement beaucoup moins claire.

Autre évolution extrêmement importante : plusieurs formulations juridiquement contraignantes ont été affaiblies au fil du processus législatif.

Dans le droit anglo-saxon, la différence entre “must” (“doit”) et “may” (“peut”) est fondamentale.

“Must” crée une obligation.

“May” laisse un pouvoir discrétionnaire.

Or plusieurs formulations fortes liées au partage des bénéfices et aux principes internationaux ont progressivement glissé vers des formulations facultatives du type : les acteurs “peuvent considérer” certains principes internationaux.

Autrement dit : ce qui pouvait ressembler au départ à des garanties fortes est progressivement devenu un simple cadre éthique non contraignant.

C’est exactement la raison pour laquelle plusieurs experts américains impliqués dans le dossier ont publiquement tiré la sonnette d’alarme.

Dr Christine Diindiisi McCleave, experte des droits autochtones ayant contribué au groupe de travail officiel du Colorado sur les communautés autochtones dans le cadre des politiques sur les médecines naturelles, a averti les législateurs américains que le “partage des bénéfices” risquait de devenir vague, symbolique et sans effet concret si les garanties n’étaient pas renforcées.

À la demande du bureau du Gouverneur du Colorado et de l’Indigenous Medicine Conservation Fund (IMCF), elle a même participé à la rédaction des sections liées à la réciprocité et au partage des bénéfices dans le nouveau projet HB26-1325.

Elle a proposé plusieurs amendements visant à renforcer :

* les obligations de consultation,

* la traçabilité du sourcing,

* la protection des savoirs traditionnels,

* et les garanties réelles de partage des bénéfices.

Mais précisément, le fait que ces protections aient dû être proposées séparément démontre qu’elles n’étaient pas suffisamment garanties dans le texte initial.

Plus préoccupant encore : plusieurs de ces recommandations ont finalement été affaiblies, édulcorées ou laissées dans des formulations non contraignantes dans la version finale adoptée.

Même inquiétude chez Lundi Ramos, ancien président du Natural Medicine Advisory Board du Colorado, directement impliqué depuis 2023 dans la construction du système réglementaire américain autour des médecines naturelles.

Son analyse est sans ambiguïté : le cadre actuel ne garantit absolument pas de bénéfices réels pour le Gabon ni pour les communautés Bwiti.

Plus grave encore : Lundi Ramos affirme publiquement que plusieurs acteurs ayant tenté d’alerter sur les droits des communautés gabonaises ont été marginalisés au cours du processus législatif.

Les ONG gabonaises Blessings Of The Forest et l’Association Nationale Maghanga Ma Nzambé, pourtant impliquées dès les premiers échanges autour du protocole de Nagoya et de la protection des intérêts gabonais, auraient progressivement été écartées des discussions finales.

Selon plusieurs sources impliquées dans le dossier, même une déclaration écrite concernant les droits des communautés gabonaises, qui devait être relayée lors des auditions par Lundi Ramos, n’aurait finalement pas été autorisée dans les discussions finales du Sénat du Colorado.

Si cela est exact, alors nous ne sommes plus face à un simple débat technique.

Nous sommes face à un problème politique majeur.

Car comment prétendre construire un modèle “éthique” autour de l’iboga tout en empêchant précisément les représentants gabonais ayant défendu les droits des communautés d’être entendus jusqu’au bout ?

Pendant ce temps, le Colorado construit :

* des programmes pilotes,

* des infrastructures de recherche,

* des financements,

* des mécanismes de licences,

* et une future économie clinique autour de l’ibogaïne.

Mais aucun accord juridiquement contraignant n’oblige réellement ces futurs systèmes économiques à redistribuer proportionnellement leur valeur au Gabon.

Plus inquiétant encore : le texte légalise explicitement des voies “semi-synthétiques” pour l’ibogaïne.

Autrement dit, demain, certains acteurs pourraient produire industriellement de l’ibogaïne à partir de sources alternatives comme le Voacanga africana, ou potentiellement se tourner vers d’autres pays comme le Cameroun ou le Congo si le Gabon défend trop fermement ses exigences souveraines liées au protocole de Nagoya.

C’est précisément le danger dénoncé aujourd’hui par plusieurs experts américains eux-mêmes : séparer progressivement la molécule des peuples, des territoires et des traditions qui lui ont donné sa valeur.

Le problème n’est donc pas l’absence de discours éthique.

Le problème est qu’un système peut parfaitement se présenter comme “respectueux”, “collaboratif” et “durable” tout en organisant juridiquement une captation scientifique, médicale et économique de l’iboga hors du Gabon.

L’histoire africaine des ressources naturelles nous a déjà appris une chose : les formes modernes d’extraction ne se présentent presque jamais comme hostiles.

Elles se présentent comme des partenariats.

ONG Blessings Of The Forest – Gabon (BOTF-Gabon)

 
GR
 

0 commentaire

Soyez le premier à commenter.

Poster un commentaire