Acteur, réalisateur, père du cinéma gabonais, Philippe Mory s’est suicidé, ce mardi 7 juin, chez lui à Nzeng-Ayong dans le 6e à Libreville. Le réalisateur de «Les tamtams se sont tus», s’est tiré une balle de fusil à pompe dans la bouche. Les larmes de la rédaction et de quelques autres.

Philippe Mory dans «Le collier du Makoko». ©

Philippe Mory dans «Le collier du Makoko». © D.R.

 

Il avait cette gouaille, cette attitude tonitruante qui le faisaient remarquer partout il allait. Il avait ce franc-parler lui faisant asséner des vérités qui parfois dérangeaient les autorités. Est-ce pour cela qu’il n’était pas listé, le 27 mai dernier lorsque le président de la République a reçu les acteurs culturels, artistes et écrivains ? Il en a peut-être pris ombrage, comprenant sans doute, à 81 ans, que son œuvre, son action pour les arts et la culture gabonaises ne serait plus jamais prise en compte et pourrait être reléguée au rebut.

Philippe Mory dans «On n’enterre pas le dimanche» de Michel Drach (1959). © collections.forumdesimages.fr

Philippe Mory dans «On n’enterre pas le dimanche» de Michel Drach (1959). © collections.forumdesimages.fr

Fusil à pompe

Philippe Mory aura en tout cas marqué son époque, même si, tombé dans une sorte d’indigence artistique, il n’a pas reçu, au soir de sa vie, la reconnaissance officielle qu’il méritait. Mais, pour les gens de culture, pour une grande majorité du peuple, il était, tout au long de sa vie, le maître, le monument du 7e art gabonais, celui qui a posé les normes, impulsé cette facture si moderne, caractéristique du cinéma gabonais, qu’envient bien de cinéastes de nombreux autres pays africains. Le réalisateur et acteur de «Les tamtams se sont tus» ne laissait en tout cas personne indifférent, partout où il passait.

Ainsi qu’on l’a écrit ici, ce 7 juin 2016 vers 19 heures, ses voisins ont entendu un coup de feu puis le bruit sourd de quelque chose tombant lourdement. Ayant accouru, ils ont constaté que le Robert De Niro gabonais des «Couilles de l’éléphant» s’était barricadé chez lui avant de se donner la mort. Il s’est tiré une balle de fusil à pompe dans la tête… à travers la bouche disent certains témoins, dans la gorge soutiennent d’autres. Ainsi que l’a écrit un lecteur de Gabonreview, «les tamtams se sont définitivement tus dans une détonation».

Un rappel de sa biographie est pour l’heure inutile, tant la chose abonde sur la toile mondiale. On peut en trouver une version synthétique ici, «Philippe MORY», ou ici, «Ciné club de Caen», mais aussi cette version aussi édifiante que relativement complète : «Philippe Mory, Père du cinéma gabonais». Et il y a le livre du Pr Daniel Franck Idiata, «Le prix de la liberté, vérités sur Philippe Mory, l’icône gabonaise du cinéma africain», chroniqué ici : «Liberté et vérités pour Philippe Mory !».

A droite sur la chaise roulante, dans «Les couilles de l’éléphant» d’Henri-Joseph Koumba (2000). © Rolland Duboze

A droite sur la chaise roulante, dans «Les couilles de l’éléphant» d’Henri-Joseph Koumba (2000). © Rolland Duboze

Énigme et auto-mise en scène

Comme un séisme, la mort de Philippe Mory a en tout cas secoué le Landerneau culturel et bien au-delà. Et tout le monde se demande comment un homme, si bon vivant, a-t-il pu se donner la mort ? Était-il gravement malade ? Avait-il un chagrin caché ? Personne ne le saura plus en tout cas. Toujours est-il qu’il avait récemment été diagnostiqué d’une cataracte et qu’il était convenu qu’il se fasse opérer des yeux, le week-end prochain, à l’hôpital de l’Alliance chrétienne de Bongolo, à 3 Km de la ville de Lébamba, dans la province de la Ngounié. Tout était prêt et il n’attendait que de s’y rendre.

Certains de ses proches assurent que Philippe Mory avait coutume de dire qu’on ne le verra pas grabataire, qu’il n’acceptera pas de devenir un mollasson ou un légume et de se faire donner la cuillérée comme un enfant.  A-t-il donc mis à exécution ce souhait qu’il annonçait depuis toujours ? Rien en tout cas, ce 7 juin, ne laissait présager qu’il allait se suicider. Joint au téléphone, Henri-Joseph Koumba Bididi, actuel patron de l’Institut gabonais de l’image et du son (Igis), a laissé entendre qu’il l’avait appelé il y a quelques jours, en vue de s’informer sur la fameuse opération de la cataracte. Le maître lui avait laissé entendre que tout allait bien, que tout était prêt. De même, l’un de ses neveux assure avoir été avec l’acteur trois heures avant son suicide et que tout allait bien, rien ne laissait présager ce qui allait advenir.

Dans «Les Tam-tams se sont tus». © boutique.arte.tv

Dans «Les Tam-tams se sont tus». © boutique.arte.tv

Provoc et héritage

Philippe Mory laisse beaucoup d’enfants, héritiers naturels, héritiers spirituels, héritiers culturels, parmi lesquels Imunga Ivanga, cinéaste lui aussi, précédemment directeur de Gabon Télévision, à qui il a été demandé, au téléphone, s’il avait une petite idée de ce qui a pu conduire le géant du cinéma gabonais à se suicider. La voix tremblotante d’émotion, l’ancien directeur de l’Igis a laissé entendre : «Que voulez-vous que je vous dise ? Sinon, que je le croyais éternel, immortel et il nous en a fait la preuve. Il ne s’est donc pas tué. Demain, il fera les titres de la presse nationale et internationale. Rappelez-vous de la chanson de Franklin Boukaka : «Les Immortels». Connaissez-vous beaucoup d’Africains, qui plus est artistes, qui se suicident à plus de 80 ans ? Mory n’était pas un homme ordinaire. Et libre, il l’était véritablement. Mais, un artiste ne meurt pas… il s’est peut-être arrangé pour soigner son entrée dans l’au-delà et éventuellement épater ceux qui l’y attendent».

Interrogé, à brûle-pourpoint sur l’héritage de Philippe Mory, Imunga Ivanga a lâché, toujours dans l’émotion : «son œuvre est à nous : ses frères, son pays. Il est l’enfant de sa terre. Et il lui a tout donné. Sans rien attendre en retour sinon de l’Amour. Mais lui, il est à sa famille, à ses amis ordinaires, à ses femmes, à ses excès, à sa passion de la Vie. Il a de nombreux enfants, 18 normalement. Mory est aussi ma famille. En se suicidant, tout catholique qu’il était il sait qu’on ne lui fera pas de messe. Si ce n’est pas de la provoc sublime.» Quoi de plus éloquent ? Quoi d’autre pour résumer Philippe Mory ?

 

 
 

15 Commentaires

  1. Kem Wr dit :

    « L’homme est une histoire sacrée … » Libre, il a vécu. Librement, il sort de ce monde pour qui il restera toujours un grand incompris. Une valeur artistique et humaine incomprise. Inaccessible. Un ton impétueux et non conformiste. Un regard à travers lequel se lie des mondes au-delà du monde. Au-delà même des convenances. Il s’est laissé tomber sur le sol de sa réclusion de Nzeng Ayong dans un bruit sourd comme un vers libre jeté sur du papier froissé et jauni par les intempéries. Une image de lui ponctue une autre. Les percussions des tamtams cèdent le jeu à la détonation sauvage d’un fusil à pompe. Le doute passe la main au mystère. Les pistes se brouillent de plus belle. Qui saura ? Ferdinand Oyono a au moins eu la présence d’esprit de faire honorer son vieux nègre d’une médaille de pacotille alors que celui-ci était encore en vie. Pour Philippe Mory, la médaille d’or posthume du 7ème art gabonais arrive-t-il un peu sur le tard ? Peut-être que si. Peut-être que non. L’immortel échappe aux limites du temps car l’éternité est son partage. Dans l’éternité, il n’est jamais ni trop tôt, ni trop tard. Tout moment est le bon moment. Une reconnaissance de pacotille de son vivant n’aurait peut-être pas rendu les honneurs et la gloire que mérite un tel Grand Esprit. Philippe Mory rejoint ainsi le panthéon des grands noms mondiaux de l’Art et de l’Ecriture. Charles Baudelaire, pour ne pas le citer, n’a connu la reconnaissance de ses contemporains qu’après avoir été emporté par la Syphilis le 31 Août 1867. Lui, aussi est demeuré longtemps un grand incompris avec sa poésie dérangeante et provocatrice : « Les fleurs du mal ». Recueil de poèmes publié après sa mort. Les grands esprits se rencontrent. Le spleen les réunit désormais pour l’éternité. Pour l’un la syphilis. Pour l’autre un fusil à pompe … Points de suspension. Quoi de mieux pour rendre hommage à cette vie qui n’est pas détruite, mais transformée tout en se poursuivant en pointillées … RIP l’Artiste !

  2. LeCaiman dit :

    RIP père du cinéma Gabonais.

  3. guidouma dit :

    Tu resteras eternellement gravé dans nos memoires, à Dieu l’artiste.

  4. Le Sankariste dit :

    Pourquoi Philippe MORRY? Pourquoi?

  5. Charles Auleley dit :

    Plus jeune, je l’ai croise pour la première fois à Plaine-Niger. Il rendait visite a la mère d’un ami et voisin. Par ses fréquentes visites, j’appris de mes aînés qu’il entretenait une relation avec elle.
    Arrivées théâtrales, une voix claire et haute, les tournures de phrase maniées avec habilité et humour, la taquinerie et la coquinerie s’entremêlaient. Assis sur les marches d’escaliers d’en face, nous étions séduits, conquis et en redemandions. Et il le savait. Quand il parlait en langue, mis a part ses envolées crues et directes, il fallait, par contre, savoir traduire ses nombreuses déclarations osées énoncées au sens figuré. Il usait de ce myene propre à l’Ogoue-maritime qui pour moi de l’Estuaire est plus direct et expressif quand il s’agit des secrets de l’alcove.

    Par contre, en compagnie de Simon Auge, ancien DG de la RTG, Philippe Maury a connu les geôles en subissant de plein fouet les foudres de “Zeus”, le père de l’actuel locataire du Palais du bord de mer durant les années 90 avec la conférence nationale. Ses déclarations osées, directes et gênantes lors de leur procès avaient suffi pour déranger ses geôliers et leur contraindre à trouver une façon de le libérer sans l’irriter davantage. Le CENACI fut crée. Et j’en passe.

    Pour moi, Il était plus qu’évident qu’aucune reconnaissance pour son immense contribution au 7e art ne lui aurait été attribuée sous le magistère du faussaire émergent en chef. Un tel petit faux en tout n’aurait même pas pu distinguer ce géant tant l’ombre de son tout haut enveloppait Sa petitesse majesté. Passons.

    Par ton départ explosif, je reste choqué et admiratif comme au premier jour.
    Bonne continuation, l’Artiste.

  6. Lafayette dit :

    Petit rectificatif: Philippe Maury était né en 1930 et ne pouvait donc plus avoir 81 ans comme mentionné dans le texte. Merci.

  7. léandre Ndambo dit :

    René Paul Sousathe et moi étions sur un projet dédié à cet icône du cinéma africain…suicide vous dites!?

  8. MOUKAGA dit :

    A Dieu grand homme, que la terre te soit légère.

  9. Milangmissi dit :

    “L’immortalité c’est de travailler à une oeuvre éternelle.”Ernest Renan
    Philippe Mory n’est pas mort car son oeuvre est éternelle.
    Cette mort fait tellement penser à celle de Romain Gary ( Emile Ajar, Roman Kacew). Les êtres d’exception ne font rien comme les autres.
    Bonne traversée

  10. mouss dit :

    Apres ce suicide, il est maintenant face à la réalité de jésus christ. je crois qu’il cherche a vouloir revenir à la vie mais il est trop tard

  11. LIBOTA WONGO dit :

    Vas en paix Grand Esprit. Que la pirogue qui t’accompagne dans ta traversée vers l’autre rive te conduise à bon port. Que les tam-tam continuent de résonner dans les oreilles du sourd, et cela pour l’éternité.

  12. Mengué Mba dit :

    l’enfant gâté du bord de mer et son équipe de dormeurs doivent savoir que la culture est très importante au sein d’une nation. L’enfant gâté néglige la culture. Pour cela il doit savoir , qu’il y aura un vote sanction. Les autorités doivent avoir honte, car c’est AIRTEL GABON et Alain FOCA de RFI qui ont refectionné le bâtiment des Archives Nationales du Gabon. Ce que les autorités savent : c’est d’organiser des dépenses futiles , comme celle de l’arrivée de Messi et les courses de bateaux . Vous aurez un vote sanction, sachez le !!!!!!

  13. hbones dit :

    Merci pour tout le travail accomplie pour le Gabon et par un artiste devoue a la cause culturelle de son pays ce n’est qu’un au revoir

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