Depuis fin février, des milliers de mètres cube de kévazingo, essence de bois précieuse, ont été saisies au port d’Owendo. Interdit d’exploitation au Gabon mais très prisé en Asie depuis près d’une dizaine d’années, le kévazingo ne cesse de faire l’objet de trafics illicites, ainsi que le prouve la contrebande découverte au sein des compagnies chinoises Yuntung et Zhen Yuan. Pourquoi un tel attrait pour ce bois, où en est la législation et pourquoi un tel trafic ?

«Il existe des kéva de plus de 500 ans», explique Marc Ona. © D.R.

 

Vers l’année 2010, le kévazingo est devenu très prisé sur le marché asiatique, notamment en Chine ou au Japon. Ce bois très robuste de couleur rouge noire ou marron ressemble au bois de rose, lui aussi apprécié en Asie. Contrairement à l’okoumé, le kévazingo est rare. Le prix d’un m3 de cette essence précieuse varie en fonction de sa qualité entre 400.000 francs CFA et 1,2 million de FCFA.

 «Ce bois n’avait jamais fait l’objet d’une exploitation aussi intensive avant que les Asiatiques ne s’y intéressent, donc il existe des kéva de plus de 500 ans»,  explique Marc Ona, défenseur de l’environnement et fondateur de l’ONG Brainforest. Présent au Gabon tout comme au Cameroun, le kévazingo est aussi un bois sacré et vénéré dans la tradition, qui lui attribue également des vertus thérapeutiques.

© facebook/marc.onaessangui

Prise de conscience dès 2014

 «Dès 2013 et 2014, nous nous sommes intéressés à la protection du kévazingo car nous avons remarqué que c’était l’essence la plus trafiquée dans les forêts gabonaises», explique Luc Mathot de l’ONG Conservation Justice qui lutte contre le trafic de bois au Gabon et qui a participé à une opération conduisant à la saisie de bois illégal au port d’Owendo. Ainsi, en juin 2014 déjà, une «autorisation spéciale pour l’exportation des produits transformés de kévazingo» avait été mise en place. L’arrêté 133/MFEPRN/CAB demandait une liste de documents et attestations à remettre au ministère. En novembre 2015, le Gabon décide de la suspension de l’exportation du kéva.

Mais en 2016,  un décret indique que le kévazingo pourra à nouveau être exporté, à condition qu’il fasse l’objet d’une troisième transformation (meubles et autres objets mobiliers). Aujourd’hui, le bois précieux a été interdit de coupe sur l’ensemble du territoire, suite à une mesure gouvernementale de mars 2018. Mais le kévazingo continuait d’être valorisé : tout le bois gisant au sol, «saisi ou abandonné» – dont le kévazingo – devait être récupéré puis acheminé vers la zone économique spéciale de Nkok pour y être transformé. Le gouvernement avait délégué cette tâche à la compagnie GSEZ, qui s’appuyait sur de petits exploitants gabonais spécialisés dans le kévazingo depuis plusieurs années.

 La fin de la valorisation de ce bois précieux a été décidée pour le 31 décembre : le ministère des Eaux et Forêts a stoppé à partir du 1er janvier la récupération du bois au sol par la GSEZ. «Toutes les grumes non évacuées au-delà de cette période seront saisies par l’administration», indique la note datée de novembre et signée du ministre des Eaux et Forêts, Jacques Denis Tsanga. Pourtant le 11 janvier, une décision ministérielle autorise le sénateur Emmanuel Ondo Methogo à transporter des grumes de kévazingo depuis plusieurs villages du département du Haut Ntem.

Container de kévazingo prêt à l’export. © facebook/marc.onaessangui

 Le trafic de kéva ne cesse pas

Si les défenseurs de la forêt applaudissent les avancées globales dans la législation, ils déplorent le fait que les mesures fortes sont généralement suivies de décisions les adoucissant. Car tout le monde profite de la vente du kevazingo : des plus hautes autorités jusqu’au villageois qui vend la grume située dans sa propriété, en passant par les exploitants et les agents du ministère des Eaux et Forêts, explique Marc Ona. Résultat : le trafic de kévazingo ne s’est pas stoppé, constatent les environnementalistes.

Récemment, c’est dans l’enceinte de la compagnie chinoise Yuntung qu’ont été découverts plusieurs milliers de mètres cube de kévazingo, prêt à l’export, alors que ce bois n’était pas déclaré. Depuis 2014, plusieurs personnes ont été arrêtées dans le cadre de trafic de ce bois précieux, mais nombre d’entre-elles ont été relâchées. Selon les défenseurs de l’environnement, tant que le kévazingo sera valorisé et acheté, il y aura toujours des gens pour couper du bois illégalement. «Par exemple, lorsque l’on récupère le bois au sol, celui-ci peut avoir été coupé illégalement puis maquillé en “bois abandonné” avec la complicité de villageois et d’agents des Eaux et Forêts, le tout sous la supervision d’une autorité», détaille Marc Ona avant d’ajouter : «la solution serait que la Chine se désintéresse de ce bois, et que le Gabon stoppe sa valorisation».

Mais plusieurs entrepreneurs gabonais qui avaient fondé leur business sur l’exploitation du kévazingo et travaillaient avec la GSEZ dans l’identification du bois au sol se sentent lésés par la mesure en vigueur depuis janvier qui stoppe la récupération du bois. Jeudi, la Confédération générale des petites et moyennes entreprises et industries (CGPMEI) et l’Union des forestiers gabonais (UFG) ont rencontré le ministre d’Etat Guy-Bertrand Mapangou pour plaider en faveur d’un plus grand délai pour terminer la récupération du bois saisi ou abandonné.

 
 

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