Ancien ministre des Finances sous Omar Bongo, Expert-Comptable diplômé d’État, Charles M’Ba pose un regard froid sur les conditions d’attribution des bourses aux nouveaux bacheliers. Dans cette tribune libre, l’ancien sénateur évoque une «décision antisociale et antipatriotique», découlant de la «gouvernance calamiteuse de ceux qui s’incrustent depuis dix ans à la tête de notre pays».

© REUTERS/Jason Reed

 

Charles M’Ba. © D.R.

Poser des conditions supplémentaires à l’obtention du baccalauréat, pour l’attribution d’une bourse d’études supérieures est une preuve de plus, de la gouvernance calamiteuse de ceux qui s’incrustent depuis dix ans à la tête de notre pays ! Voila une décision insensée pour ne pas dire plus, une décision absurde, inepte. Une décision antisociale et antipatriotique, qui, en s’attaquant à la jeunesse, vient achever le délabrement du tissu social de notre pays. L’attribution automatique d’une bourse d’études à tout bachelier a, dans notre pays, une histoire. Ainsi donc, à la méconnaissance de l’Etat, s’ajoutent la méconnaissance évidente de l’histoire du Gabon, l’amateurisme dans la conduite des affaires publiques et l’absence de vision politique. Méconnaissance de l’histoire d’un pays que ces hommes et ces femmes dits émergents ne connaissent donc pas ! Emergents qu’ils se déclarent, ils ne connaissent pas non plus le monde dont ils ne voient ni les évolutions sociales, ni les évolutions économiques. Avec cette décision ubuesque, ils montrent leur incapacité à déterminer notre marche vers le progrès, notre place et notre contribution à l’humanité et ainsi, leur difficulté même à comprendre la nécessité d’inscrire notre pays dans le concert des nations !

Quel manque de perspicacité, quelle absence de sens de la construction d’un pays jeune, pour décider de bloquer le développement tous azimuts de l’intelligence, pour décider de décourager la formation et l’acquisition des compétences quand il nous faut résorber la fracture scientifique et transformer nous-mêmes nos si abondantes ressources naturelles ! Quel manque de discernement quand il nous faut traiter la fracture numérique ! Quel manque de lucidité quand il nous faut investir dans l’intelligence pour assumer à bras le corps la transition numérique indispensable à notre développement industriel !

Méconnaissance de l’histoire du Gabon ! Gaston Rapontchombo rappelle qu’en 1960, seuls 70 étudiants gabonais étaient inscrits dans les universités françaises dont 16 en médecine, 2 en pharmacie, 11 en sciences, 4 en lettres, 21 en droit, et 16 dans des écoles d’ingénieurs. C’est dérisoire pour un pays qui vient d’accéder à l’indépendance et qui est censé compter sur ses propres forces ! On peut d’ailleurs mieux comprendre, sans forcément approuver, les hésitations de Léon M’ba, père de la nation, à accepter l’indépendance. Comme Senghor et avec le même argument de l’insuffisance de compétences nationales. En effet, sur les 4200 agents que comptent la fonction publique gabonaise de 1960, notre pays ne dénombre que 42 cadres moyens et «à peine une dizaine que l’on pouvait qualifier à la rigueur de cadres supérieurs».

La bourse d’études supérieures, automatique à l’obtention du baccalauréat, est très logiquement devenu une exigence, une obligation ardente car il en allait de l’émancipation de notre pays et aussi de son développement.  Elle doit rester un symbole puissant de l’accès des gabonais aux sciences, à la culture, à la connaissance, à la compétence et aux compétences. Elle doit d’autant plus le rester que les caractéristiques de notre pays, avec sa faible population, son marché étroit, son vaste territoire, ses potentielles abondantes ressources financières, nous imposent de nous développer par les savoirs et les technologies de plus en plus avancées. C’est bien une exigence stratégique, une ardente obligation ! Et nous devrions en sanctuariser les moyens !

Il est facile, simple et pourtant absurde d’évoquer la lourdeur de la charge financière qu’emporte cette automaticité. Mais il s’agit bien ici d’une démarche que je crois nécessairement stratégique et d’une volonté politique.  La démarche stratégique a consisté en 1960, à investir dans la plus importante des ressources d’un pays : les hommes. Afin d’acquérir les compétences et développer l’intelligence ! Afin d’armer l’administration et, avec des nationaux compétents, d’assurer la maitrise de l’exploitation privée des ressources du pays. La volonté politique, c’est, avec l’automaticité de la bourse d’études pour tout bachelier, celle d’établir les repères gabonais de la république. Pour assurer l’Egalité, pour garantir l’autonomie et donc la Liberté, pour favoriser la fraternité ! L’élite gabonaise est, entièrement, d’extraction sociale modeste. C’est notre histoire, en dépit de l’émergence intempestive de fortunes !  Cette histoire est conforme au projet universel de la république, il nous faut la maintenir, la garantir, la conforter. Et non pas, avec des mesures qui installent l’injustice, la menacer, pour construire des classes sociales sans fondement ! Il faut garantir l’ascenseur social et faire qu’un pays de faible population comme le nôtre soit celui de tous les espoirs et de tous les possibles pour ses enfants ! Il faut faire en sorte que chacun d’eux, et pas seulement de ceux qui ont socialement réussi, puisse se dire et dire : oui, je peux y arriver, je peux vivre mieux en me formant davantage, je le peux !

Il faut confirmer cette stratégie et renforcer cette volonté politique, cette automaticité de la bourse d’études au bachelier car c’est l’avenir de notre pays qui est en jeu. Il faut même l’élargir, sans critère d’âge, à toutes les formations, et de manière encore plus incitative aux formations professionnelles, et même à celles et ceux qui ne se satisfont pas de leur situation sociale et qui sont prêts à s’investir dans une formation. Notre pays doit pouvoir être celui d’un crédit de formation pour tous au long de la vie ! 70 milliards, c’est beaucoup, c’est vrai mais avec la demi-CAN de 2012, c’était 10 ans de bourses assurées pour les bacheliers Gabonais. Et malgré les échecs inévitables, il s’agit d’un investissement pour la construction et l’avenir indépendant de notre pays. Les conseilleurs professionnels, pourraient être tentés de nous orienter sur des voies restrictives. Ils ne peuvent ignorer le chômage endémique qui mine et détruit notre pays, car il frappe un tiers de notre population active et leurs familles, et peut être bientôt 200 000 gabonais dont les deux tiers sont des jeunes. C’est tout simplement insupportable et inacceptable ! Les mauvais génies de cette décision inique doivent reculer. Il est inutile d’ajouter la crise à la crise, et de continuer d’accabler ainsi notre pays.

Cette mesure de sélection est une très mauvaise décision, il faut l’abroger immédiatement car elle est injuste et injustifiable. Il faut prendre le courage de l’abroger car c’est juste le bon sens !

Charles M’BA

Ancien Ministre, Ancien Sénateur

Président Fondateur de la MJCO

 
 

3 Commentaires

  1. Solve edwige dit :

    ßParoles d un ancien Ministre des finances , qui a été au coeur d un système à un certain moment de son histoire. Il connait donc quel est le potentiel financier du Gabon. Même si ces derniers temps il y a quelques soubresauts . C ‘est assurément pour cela qu’ il s insurge contre cette décision qu’ il qualifie d’ anti sociale. Il y a de nombreuses familles gabonaises qui ne comptent que sur ces bourses pour assurer et pérenniser la scolarité de leurs enfants. Procéder à un tri un tamis ou autre va certainement nuire à la majorité.
    Le plus marrant pour ne pas dire choquant est le fait que ceux qui décident aujourd hui de supprimer ces bourses de” l espoir ou du bonheur” en ont été des bénéficiaires privilégiés .
    La décision de couper cette herbe qui pourrait rafraîchir plus d’ une famille a besoin d’être rétudiée.

  2. moundounga dit :

    Bjr. Anthropologiquement et socialement le gabonais est de classe moyenne. Même ceux qui aujourd’hui clame la raison la performance de l’école gabonaise au motif de la reforme des bourses ont été nourris au lait des se bourses. La stratification des “élites” du Gabon fait que socialement plus de 50% des élèves et étudiants ont toujours été boursiers. Alors d’où vient subitement cette idée satanique et démoniaque comme quoi pour avoir la bourse il faut avoir 19 ans et 12 de moyenne. Sacrifié la jeunesse gabonaise pour vivre éternellement telle une exigence luciférienne. En tout cas le Gabon aura toujours de l’argent, trop d’argent même. Des gens sérieux viendront sauver nos enfants. Amen.

  3. Lavue dit :

    Permettez-moi de commencer par féliciter M. Charles MBA pour son intervention. Il a tout dit. Certains malhonnêtes (surtout les tenants du pouvoir) diront qu’il dit des choses par démagogie parce qu’il n’est plus aux affaires. Loin de là, son discours est clair et de très haute tenue. D’une qualité que l’on ne voit que très rarement chez les PDGistes actuels ou d’apparence reconvertis ou chez les émergents cupides et inexpérimentés pour la grande partie) On pourrait comprendre leur attitude car pour beaucoup d’entre eux appartenir au gouvernement ou aux hautes sphères du pouvoir et de l’Administration c’est d’abord pour faire de la politique politicienne, pour se préoccuper de son propre nombril. Pour eux, vaut mieux être solidaires dans la bêtise et ne jamais dénoncer ouvertement les mesures aussi iniques qu’incompréhensibles que prend le système. Ca c’est la résultante du fonctionnement maçonnique à l’africaine, la solidarité même dans le bêtise, l’attachement aveugle aux mentors, aux maîtres à penser aux principes de la loge, toute chose qui tue la conscience personnelle. Quand on peut sacrifier sa femme, ses enfants, ses proches pour l’ascension sociale c’est pas sacrifier la jeunesse gabonaise qui peut faire peur.

    La jeunesse gabonaise et les parents d’élèves ne doivent pas reculer, on sait tous comment les choses se passent au Gabon. les enfants et parents des privilégiés, âgés ou non de plus 19 ans auront la bourse, moyenne de 12 ou pas auront la bourse. C’est comme ça dans la sphère du pouvoir. Si quelqu’un peut s’essayer à réussir une enquête auprès des membres du Gouvernement et autres dignitaires du pays, on verra que tous leurs enfants étudient à l’étranger et sont pour la plupart épargnés des contraintes d’obtention de bourses établies. Alors de qui veut-on se moquer.
    Quand on est pas capable de diriger il faut dégager, le PDG et ses créatures affiliées n’ont que trop abruti leurs membres et ces derniers manquent aujourd’hui d’ouverture d’esprit et d’intelligence. C’est un système à bout de souffle dont la disparition pourrait donner une nouvelle dynamique au pays.

    Vive le Gabon

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