Il aura passé une grande partie de sa vie derrière la caméra. Vendredi 7 août, à Libreville, le Directeur photo Roland Duboze s’est éteint alors qu’il s’apprêtait à quitter l’hôpital où il était admis depuis environ deux semaines. Victime d’un arrêt cardiaque, l’ancien opérateur de prise de vues et réalisateur laisse derrière lui près de quatre décennies d’images, de tournages et de compagnonnage avec quelques-uns des grands noms du cinéma gabonais. Avec lui disparaît surtout l’un de ces artisans discrets qui ont filmé le Gabon sans jamais vraiment chercher à être vus.

Roland Duboze († 7 août 2026) : l’œil discret qui a capté le Gabon pendant près de quatre décennies. Directeur de la photographie, technicien passionné, critique lucide : son regard restera longtemps dans les archives du pays. © Montage GabonReview

 

Il y a quelque chose de terriblement cruel dans les circonstances de sa disparition. Souffrant ces dernières années, rentré au Gabon après un long séjour médical en Europe, Roland Duboze était hospitalisé depuis environ deux semaines à Libreville. Ce vendredi après-midi, il se préparait à retrouver l’extérieur, à sortir de l’hôpital et, avec lui, pensait-on, de ce mauvais passage. Son cœur en a décidé autrement. Un arrêt cardiaque l’a emporté.

Ainsi s’achève le parcours d’un homme dont la vie professionnelle aura précisément consisté à retenir ce qui passe : un visage, un geste, un paysage, une lumière, une époque. Roland Duboze était de ceux qui restent derrière l’objectif pendant que les autres entrent dans l’histoire.

Une vie derrière la caméra

© Facebook/dubozeroland

Son aventure avec l’image remonte à la fin des années 1970. En 1978, le jeune Gabonais part en Belgique étudier le cinéma à l’Institute of Media Arts (IAD) de Bruxelles. Sa carrière se confondra ensuite pendant plus de trois décennies avec celle du Centre national du cinéma du Gabon (CENACI), créé quelques années auparavant pour accompagner l’émergence d’une cinématographie nationale et devenu, en 2010, l’Institut gabonais de l’image et du son (IGIS).

Opérateur de prise de vues, directeur photo, réalisateur à l’occasion, mais surtout homme de cinéma au sens artisanal du terme, Duboze appartient à cette génération qui a connu la pellicule, ses contraintes, ses exigences et cette époque où tourner une image obligeait encore à la penser avant d’appuyer sur un bouton. Au fil des décennies, son nom accompagne de nombreuses productions gabonaises. Pas toujours au premier rang. Rarement sur les affiches. Mais là où se fabrique réellement un film : derrière la caméra.

Son œuvre personnelle la plus connue demeure «Pierre de Mbigou», documentaire de 26 minutes consacré à la stéatite et aux sculpteurs du sud du Gabon. Sur un scénario d’Imunga Ivanga et avec une production de Charles Mensah pour le CENACI, Duboze emmène sa caméra à travers monts et forêts à la rencontre d’un art dans lequel la pierre devient mémoire, geste transmis et création contemporaine. Le film dit peut-être quelque chose de son auteur. Roland Duboze semblait lui aussi préférer la matière patiemment travaillée au spectaculaire.

Dans les génériques, une histoire du cinéma gabonais

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Sa filmographie raconte à elle seule plus de trois décennies de cinéma gabonais et africain. On retrouve Roland Duboze derrière l’image de nombreuses productions, parmi lesquelles «Les Albinos en Afrique» (1997), «Go zamb’olowi» (1999), «N’Djamena City» (2006), «Home Studio» et «Tout Blanc tout Noir» (2010), «L’Épopée de la musique gabonaise» et «Le Maréchalat du roi Dieu» (2011), jusqu’à «Pango et Wally» en 2013. Une continuité remarquable, qui le voit traverser les époques, les sujets et les générations de cinéastes sans jamais vraiment quitter sa place de prédilection : derrière l’objectif.

Mais Duboze ne s’est pas contenté d’éclairer et de cadrer les films des autres. Sa trace comme réalisateur remonte au moins à «Artisanat d’or», documentaire réalisé en 1982, avant «Pierre de Mbigou» en 1998, dont il signe également l’image. Et lorsqu’il travaille pour d’autres, les sujets disent quelque chose de l’étendue de son regard : Philippe Mory, figure tutélaire du septième art gabonais et ami de longue date, dans «Tout Blanc tout Noir» ; l’étrange univers mystique des murs de Libreville dans «Le Maréchalat du roi Dieu» de Nathalie Pontalier ; mais aussi la musique, les réalités sociales et les histoires du continent. D’un générique à l’autre se dessine ainsi moins une carrière qu’une mémoire : celle d’un homme qui aura accompagné, caméra à l’épaule, une longue séquence de l’histoire audiovisuelle du Gabon.

À travers ces films et bien d’autres, c’est aussi un Gabon aujourd’hui disparu ou profondément transformé que sa caméra a fixé. Des rues, des hommes, des manières de parler, des métiers, des croyances, des paysages. Ces images prennent désormais une autre valeur : celui qui les enregistrait n’est plus là pour raconter ce qu’il voyait derrière son viseur.

Roland Duboze, le directeur photo, n’était pourtant pas seulement un technicien. Avec les années, il était devenu un témoin parfois sévère de l’histoire du cinéma national. Il regrettait notamment qu’un pays qui avait disposé très tôt de moyens publics consacrés à la production audiovisuelle n’ait jamais véritablement réussi à transformer cet avantage en une industrie pérenne.

Il s’inquiétait également de la rupture provoquée par le passage au numérique. Derrière la facilité nouvelle des caméras, il voyait le risque de perdre une partie des savoir-faire anciens : comprendre la lumière, maîtriser l’exposition, fabriquer une image plutôt que simplement l’enregistrer. Un constat qu’il reliait au manque de structures de formation audiovisuelle au Gabon. C’était le regard d’un homme d’un autre temps, sans doute. Mais surtout celui d’un professionnel qui avait appris que la technique ne remplace jamais le métier.

Quand l’homme de l’ombre s’en va

© Facebook/dubozeroland

Il reste finalement peu de traces publiques de Roland Duboze lui-même. Peu d’entretiens, peu de portraits, pas cette profusion d’archives personnelles que l’époque numérique réserve aujourd’hui à chacun. Étrange paradoxe pour un homme qui aura passé sa vie à fabriquer des images.

Mais peut-être faut-il chercher ailleurs. Dans les génériques. Dans les archives du CENACI et de l’IGIS. Dans les documentaires qu’il a éclairés de son regard. Dans la mémoire de ceux avec lesquels il a tourné, attendu des heures la bonne lumière, transporté du matériel, recommencé une prise ou simplement discuté cinéma.

Toute une génération du septième art gabonais s’éloigne peu à peu. Philippe Mory est parti en 2016. Charles Mensah en 2011. D’autres témoins et bâtisseurs de cette aventure ont disparu. Et, avec chaque départ, c’est une voix supplémentaire de cette histoire encore insuffisamment racontée qui se tait.

Vendredi après-midi, Roland Duboze devait sortir de l’hôpital. Il est parti autrement. L’homme qui avait passé sa vie derrière la caméra est sorti du champ. Restent ses images. Et, dans le silence qui suit les derniers génériques, cette lumière qu’il avait si longtemps appris à saisir.

 

 
GR
 

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