HABANA

 

Gabonreview a rencontré Isabelle Anzue M’bore, une designer belgo-gabonaise ayant intégré le développement durable dans ses créations. Architecte de formation et autodidacte en arts plastiques, elle a exploré le domaine du design durant son parcours et grâce à ses expériences en France, en Belgique et au Gabon. Elle propose le bonheur de ceux qui veulent s’en procurer, et suggère des ateliers à ceux qui veulent expérimenter leur créativité. Elle veut officialiser sa start-up et créer sa propre marque, propose des organiseurs en bois, des tableaux et surtout, des lampes originales disponibles à son showroom d’Owendo. Quoi de mieux qu’un éclairage doux pour se ressourcer ? Interview.

Isabelle Anzue M’bore propose des créations originales dans l’univers très sélect du design au Gabon © Montage/Gabonreview

 

Gabonreview : D’où vient votre intérêt pour le design ou comment devient-on Isabelle Anzue M’bore ?

Isabelle Anzue M’bore : Je pense déjà à mes études en architecture. Au début, la formation est très générale. On nous fait découvrir tous les domaines. Ensuite, simplement peut-être parce que quand on vit en France dans de touts petits espaces, on déménage beaucoup, on apprend à devoir faire le choix du mobilier, comment ils sont faits, etc. Je me suis rendu compte en regardant pas mal d’artisans et menuisiers ici au Gabon, que ce n’était pas très souvent le même type de mobilier. Ici on faisait plus des mobiliers assez cossus, une fois montés difficile à démonter. Or nous sommes maintenant une génération qui bouge beaucoup. Donc j’avais envie de proposer autre chose. Après, les expériences que j’ai eues, les rencontres que j’ai faites ont fait que j’ai été intéressée par le design. Je suis une designer autodidacte. Je n’ai pas de diplôme en tant que tel de designer. Mais le fait de rentrer au Gabon, de créer son entreprise en architecture et de se rendre compte que quand on fait un projet on nous demande très souvent de faire le choix entre acheter le mobilier, et en fabriquer, petit-à-petit on regarde comment bien faire ces objets. Comment les adapter aux espaces, à la personnalité du client. C’est devenu plus passionnant et j’ai eu envie d’en concevoir plus, au-delà des échantillons.

Isabelle Anzue M’bore. ©D.R.

Vous vous définissez comme une éco-designer…

Oui, j’aime créer mais j’ai surtout eu envie de faire des objets qui soient un peu écologiques.  Un petit geste pour notre Terre. Simplement parce qu’ici, quand on finit les chantiers on jette les matériaux très souvent dans des zones dites vides à défaut de les emmener à la décharge officielle. Mais certains matériaux, des PVC aux carreaux, peuvent être réutilisés. Il suffit de travailler avec des artisans qui maîtrisent ces matériaux, d’avoir des idées d’ensemble et d’observer ce que font les autres. Je ne suis pas la première éco-designer autodidacte et les africains ont toujours eu à fabriquer des choses avec ce qu’ils ont autour d’eux pour vivre.

En Afrique et au Gabon, on préfère généralement le pratique à l’esthétique parce que l’esthétique a un coût. Comment comptes-tu tracer ton sillon dans ce contexte ?

Il y avait un architecte Mies Van Der Rohe qui disait «less is more». En français : plus c’est simple, mieux c’est. On aime ce qui est pratique certes. Mais ce qui est pratique peut être beau et élégant pourvu que ce soit utile. Il y a deux formes de design. Celui qui met en avant la forme (esthétique) et l’autre qui utilise le pratique et le rend esthétique. Ce qu’il faut faire, c’est arriver à ce juste milieu où c’est pratique et esthétique. Pour y arriver, c’est dans le choix des matériaux, du technicien, c’est dans la précision. C’est possible. Mon projet au départ c’était de faire du design à coût modéré. On peut faire une gamme luxe ou chaque pièce est unique. C’est la pièce unique et exclusive qui aura un prix excessif. Mais on peut aussi faire des produits à quantité limitée et qui peuvent avoir des bases de prix tels qu’un étudiant ou un retraité peut s’en offrir. Par exemple dans ma gamme de luminaires, j’ai des lampes à 25 000 francs CFA mais je peux aussi avoir des lampes à 300 000 francs. Ces différentes lampes ne seront pas reproduites de la même façon, le temps de fabrication ne sera pas le même, la précision ne sera pas la même, mais dans tous les cas, il y aura de la qualité. Je pense que le plus simple c’est de se dire qu’il y a une gamme faite avec des artisans au Gabon avec des matériaux réutilisés et qui ont une valeur ajoutée.

Qu’est-ce qui t’inspire ?

Quelques lampes d’Isabelle Mbore. © Montage/Gabonreview

Les autres designers. Je suis toujours à l’affût de nouveaux livres, ce qu’on voit sur internet, la nature, les êtres, les relations. La première série que j’ai faite l’année dernière portait sur la nature car je revenais d’un voyage où j’avais pu m’imprégner d’éléments végétaux que je ne connaissais pas et puis il y a des motifs qu’on peut personnaliser sur une lampe. A l’aide de pochoirs graphiques de plantes. Il suffit juste de les récupérer et de les placer pour certains types de lampes. Pour le reste, c’est simplement observer, regarder, discuter avec les autres. J’ai d’ailleurs un projet de lampes avec une amie artisane spécialiste du tissu pagne. J’ai commencé à dessiner un modèle de lampe et de chaise en utilisant sa technique à elle. On ne peut pas tout faire tout seul.  « Je suis ce que ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous », le principe africain Ubuntu qui se retrouve en nous tous, et dans mes collaborations. Il faut travailler avec des autres et amener les autres à apprécier ce que nous faisons.

Vous êtes également une artiste. Une anecdote à nous raconter ?

Il y a une dizaine d’années, je venais d’arriver à Bruxelles, c’était l’une de mes premières expositions. J’avais peint sur du raphia une femme songeuse, les yeux fermés. Ce tableau était quasiment la représentation d’une cithare, une femme endormie en cithare. Je ne voulais pas le vendre, j’y étais attaché. C’était aussi une période où je voulais remettre tous les symboles du Gabon sur les toiles. Quand on est à l’étranger, on a envie de faire sortir notre côté africain. Mais un monsieur avait eu un coup de cœur pour ce tableau. Il voulait l’offrir à sa femme pour leur 20e anniversaire de mariage. Alors, je le lui ai vendu parce qu’il avait vraiment ressenti quelque chose. Quelques temps après, lors de mes activités panafricaines, j’ai rencontré sa femme. C’était une amie de mon mentor là-bas, et elle m’a dit qu’elle l’avait apprécié.

©D.R.

Et aujourd’hui qu’est-ce que vous recherchez ?

Aujourd’hui en tant qu’artiste peintre et illustratrice je veux juste ouvrir une fenêtre vers nos âmes parce que les émotions sont universelles. En réalité, je ne fais pas de l’art pour vendre. Je le fais parce que j’aime, je suis douée. Il y a des tableaux que j’ai fait que je ne vendrai jamais, il y a également des lampes que j’ai fait que je ne vendrai pas. A la limite, je les donnerai. Ce qui ne veut pas dire que je serai contre une exposition à succès, au contraire. Mais ce qui me désespérerai c’est que quelqu’un qui a de l’argent achète juste à cause du succès mais n’apprécie pas ce qu’il a acheté. Or, si quelqu’un a un coup de cœur pour l’une de mes œuvres, je suis prête à faire des concessions quitte à ce qu’il paie le montant en deux fois ou me donne ce qu’il a. C’est comme ça que je fonctionne. On dit souvent que les artistes ne deviennent pas très riches quand ils fonctionnent comme ça. Dans le design, j’ai finalement gardé la même philosophie.

Cette philosophie mais aussi l’upcycling…

Oui. C’est le ré usage, l’interprétation des objets existant, leur donner une nouvelle place. Par exemple, un vieux livre pourrai devenir une table basse ou avoir un nouvel usage. L’upcycling est utilisé en design, en architecture, dans la mode. Des vieux jeans peuvent devenir des meubles etc. Ce n’est pas du recyclage. L’upcycling c’est utiliser l’objet en tout ou en partie et lui donner une nouvelle fonction. Je peux réutiliser des tuyaux de PVC, des vieux téléphones et bien plus. Ce qui fait que j’apporte ma petite part pour ne pas saturer les décharges. Je ne dis pas que la réutilisation de ces objets va réduire le coût de vente de l’objet mais ça lui donnera un autre cachet. Cette tendance a énormément de succès au Canada, aux Etats-Unis, au Brésil, etc. parce qu’ils transforment les objets du passé. Il y a par exemple beaucoup d’objets souvenirs des années 80 que des jeunes ne connaissent pas aujourd’hui, qui encombrent nos maisons. En les surcyclant parce que l’upcycling c’est du surcyclage, ils reprennent vie. Ça permet de faire un design sélectif. Et je suis venue vers l’upcycling parce que quand je faisais des chantiers, je ne savais plus quoi faire des matériaux et des vieux objets. En tant qu’entrepreneure éco-designer je respecte et valorise notre environnement, je peux offrir du beau, de l’utile et de l’émotion aux clients.

Isabelle Anzue M’bore. ©D.R.

Comment faire pour avoir tes œuvres ici au Gabon ?

Je n’ai pas de galerie de vente pour le moment. J’ai plutôt à Owendo Cité Octra, deux pièces reliées à la villa familiale où il y a les produits. J’ai deux sites https://mboreisabelle.wixsite.com/amiandsp-ecodesign et https://mboreisabelle.wixsite.com/ami-artist, il y a un lien entre les pages Facebook et ces sites. Vous pouvez aller sur ces pages et m’appeler pour découvrir sur place les œuvres et objets, car c’est souvent mieux de voir les œuvres en réalité. Pour le moment, c’est le seul moyen. Mais j’ai un projet de faire une exposition en attendant des jours meilleurs liés au Covid. A ce moment-là, je pourrai faire une exposition « Art et Lumière » qui permettra aux gens de découvrir mes tableaux mais aussi les gammes de lampes. Après, je ne sais pas ce que pensent les Gabonais du « Fait par soi-même » en anglais « Do it yourself« . Les Gabonais aiment acheter, aiment se faire plaisir et on n’a peut-être pas assez développé le plaisir de faire soi-même. Mais, je propose aussi des petits ateliers où les uns et les autres pourraient par exemple, fabriquer leurs propres petites lampes avec certains matériaux et en tirer une satisfaction.

©D.R.

Est-ce difficile d’être designer au Gabon ?

Il y a des difficultés dans toutes les professions. Pour le designer ça peut être plus difficile parce qu’il n’est ni un artisan ni un technicien. Généralement il conçoit et il doit travailler avec des artisans. Au tout début de la profession, après avoir conçu, le designer est obligé lui-même de fabriquer parce que les artisans ont besoin de vivre. Là où c’est difficile quand on veut lancer une marque, c’est le cas pour moi je souhaite lancer une marque, c’est qu’il faut avoir des artisans qui travaillent pour vous 24h/24 sinon ils vont répondre à d’autres clients. C’est la loi de l’offre et de la demande. Trouver des stratégies pour fidéliser une équipe, ensuite intégrer la notion de confidentialité et de respect dans la collaboration afin de protéger la qualité de ce qui est créé et produit. Gérer les coûts, éviter d’avoir un produit que le client ne voudra pas acheter. Parfois le client confond l’artisan au designer et demande des choses qui ne correspondent pas aux styles et compétences du designer. C’est ce mélange qui fait que ça peut être difficile.

Quels sont tes projets dans l’immédiat ?

Officialiser la start-up pour la partie design parce qu’à l’heure actuelle c’est un showroom. J’aimerai que cette start-up soit prête et que je puisse travailler continuellement avec des maîtres-artisans et avoir mes deux gammes de lampes. Compléter la gamme 20-25.000 et la gamme exclusive luxe. Je prépare avec mon associé deux concours, je termine un catalogue que j’ai envie de mettre en avant et sur la base de pré-commandes, proposer des pièces. Récemment j’ai produit des organiseurs en bois recyclé pour des bureaux. Il y a donc des petites gammes qui sont là, qui attendent d’être vus. Puis arriver à avoir un véritable showroom-atelier pour que les gens se déplacent et achètent les produits. Continuer à collaborer comme je le fais avec des artisans créateurs, qui à mon contact aussi repoussent leurs limites, parce qu’à plusieurs on arrive à avancer.

 
GR
 

1 Commentaire

  1. Carmelle A. dit :

    Beautiful work, full of meanings.

Poster un commentaire