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Une semaine après la tenue à Libreville de l’atelier de validation de la Stratégie nationale de la Science, la technologie et l’innovation (SNRI), le Commissaire général du Centre national de la recherche scientifique et technologique (Cenarest), le Professeur Alfred Ngomanda, livre dans cette interview accordée à Gabonreview, les propositions de réforme du SNRI du Gabon pour mieux répondre aux défis de développement du pays.

Le Commissaire général du Centre national de la recherche scientifique et technologique (Cenarest), le Professeur Alfred Ngomanda ; © D.R.

 

Gabonreview : Les chercheurs gabonais se sont réunis du 9 au 10 mars, pour valider la Stratégie nationale de la Science, la technologie et l’innovation (SNRI). Quel est l’objectif de ces travaux ?

Alfred Ngomanda : Je vous remercie de me donner l’occasion de m’exprimer à propos de la recherche scientifique du Gabon qui est un secteur important pour le développement de notre pays. Comme vous l’avez indiqué dans votre question, durant deux jours, du 9 au 10 mars, nous avons organisé un atelier dont l’objectif était d’évaluer la proposition d’une nouvelle stratégie de la recherche scientifique nationale, élaborée par le CENAREST sur instruction du Ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Il fallait donc que ce document de cadrage de la politique scientifique du Gabon, qui vise à réorienter le Système national de la recherche et de l’innovation (SNRI) de notre pays, soit examiné par tous les acteurs de la recherche, mais également par nos partenaires au développement ainsi que les administrations et agences gouvernementales ayant une mission à caractère scientifique, afin que ceux-ci indiquent si les pistes de réflexion proposées dans le projet de stratégie nationale de la recherche scientifique étaient justifiées par rapport aux défis de développement de notre pays. Les recommandations et conclusions de cet atelier seront ensuite validées par le Conseil scientifique national avant d’être soumises aux plus hautes autorités du Gabon, afin notamment d’éclairer leur décision de réorganiser et réorienter le système national de la recherche scientifique du Gabon.

Qu’en est-il de la recherche scientifique au Gabon ?

La recherche scientifique est un domaine stratégique pour tous les pays du monde, car, grâce aux innovations qu’elle suscite et aux politiques publiques qu’elle éclaire, la recherche scientifique est un puissant moteur de la croissance économique et de l’enrichissement humain et culturel des peuples. Au Gabon, et comme partout ailleurs, la recherche scientifique se développe dans les centres et universités publics, parapublics ou privés. Le CENAREST et le CIRMF sont ainsi les principaux et plus anciens centres publics de recherche au Gabon, auxquels s’est ajouté plus récemment le Centre d’Etude et de Recherche Médicale de Lambaréné (CERMEL). Bien entendu la recherche se fait également dans des laboratoires de certains établissements d’enseignement supérieur de notre pays (UOB, USTM, USS et ENS), mais aussi dans les laboratoires des agences gouvernementales ayant une mission à caractère scientifique (AGASA, ADAG, ANPN, AGEOS, etc.) et les Organisations Non Gouvernementales (WCS, WWF, TNC, etc.).

La recherche scientifique gabonaise, qui occupe une bonne partie des acteurs universitaires, est extrêmement performante car elle a produit et continue à produire des résultats significatifs (notre pays est classé en 12ème position en Afrique en matière de recherche scientifique) qui peut-être sont mal connus, mais qui aident à prendre des décisions pour améliorer le développement de notre pays.

S’agissant de l’état des lieux de la recherche scientifique nationale, celle-ci est à l’image de celle qui se développe sur le continent africain. Notre pays finance la recherche scientifique, en consacrant environ 0,5% du PIB du Gabon pour la recherche scientifique. Nous avons des chercheurs de très haut niveau qui travaillent sur des domaines assez pointus, qui ont permis d’améliorer nos politiques publiques, à l’exemple de la question du changement climatique, la gestion forestière, la gestion des ressources naturelles de façon globale. Notre pays est un champion hors catégorie, j’ose dire sur la problématique de séquestration de carbone, nous sommes le pays dont la forêt stocke plus de carbone que ce que nous émettons dans l’atmosphère. En effet, notre pays stocke chaque année 100 millions de tonne de gaz carbonique, ce qui représente environ le tiers des émissions dans l’atmosphère de gaz à effet d’un pays comme la France ou la Grande Bretagne. Les données sur le carbone stocké dans nos forêts sont essentiellement le produit des efforts et de la sagacité des chercheurs gabonais. Les données sur le carbone forestier sont d’une importance stratégique car elles sont et continueront à être utilisées pour comprendre le rôle crucial que joue la forêt gabonaise dans l’atténuation du réchauffement climatique, mais également pour mettre en place un marché pour la commercialisation des crédits carbone. Si les pays développés investissent de manière considérable une partie de leur richesse nationale (plus de 1.5% du PIB) pour maintenir la compétitivité de leur système national de la recherche scientifique, c’est parce qu’ils ont compris que la recherche scientifique est le fer de lance d’une croissance économique solide et durable. Donc, nous souhaitons et espérons que notre pays va investir plus pour que la recherche scientifique soit plus performante, et qu’elle produise plus d’innovations susceptibles d’augmenter la croissance économique du Gabon.

Quelles sont les lignes directrices de cette stratégie nationale soumise à validation, dans chaque champ spécifique ?

Le Commissaire général du Centre national de la recherche scientifique et technologique (Cenarest), le Professeur Alfred Ngomanda ; © D.R.

Je voudrais faire un petit historique sur la création de ce système. Notre pays est indépendant depuis 1960 et jusqu’à la deuxième moitié des années 70, la recherche était exécutée au Gabon par des centres de recherche français. En effet, après la mise en place en 1975 du ministère de de la Recherche Scientifique, chargé de l’Environnement et de la Protection de la Nature, le Gouvernement Gabonais décide de nationaliser tous les laboratoires de recherche étrangers et les regroupent au sein Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique (CENAREST). En 1981, le Centre International de Recherche Médical de Franceville (CIRMF) est créé, mais cette fois-ci en collaboration étroite avec la France. Toutefois, lorsque le CENAREST et ensuite le CIRMF sont créés, il n’y avait pas beaucoup de Gabonais qui avaient la formation nécessaire pour faire une recherche fondamentale ou appliquée de pointe, ce qui a eu comme conséquence une production scientifique peu abondante et n’ayant pas produit des innovations susceptibles d’impacter le développement industriel de notre pays.

Durant 40 ans, les ressources humaines en matière de recherche scientifique ont toutefois augmenté de manière significative. Notre système national de la recherche a grandi et grâce à la massification dans certaines disciplines scientifiques, commence donc à produire des résultats probants. Il est donc temps aujourd’hui de le réorienter afin que les défis auxquels font face notre société et notre pays soient de plus en plus pris en compte dans nos travaux et que la recherche scientifique soit réalisée par les Gabonais pour résoudre les problèmes quotidiens auxquels font face les citoyens et habitants de ce pays. Ces défis concernent essentiellement l’amélioration de notre système de santé pour favoriser ou garantir un bien-être général de la population, l’augmentation de la production agricole et la transformation locale des produits alimentaires afin de rendre moins dépendant le Gabon aux importations des denrées alimentaires issues d’autres pays,  l’exploitation rationnelle des ressources forestières et de la riche biodiversité de notre pays tout en renforçant notre résilience aux changements climatiques, et enfin le développement des sciences du numériques comme vecteur important de la transformation de notre tissu économique et de la société.

Durant l’atelier, les chercheurs ont discuté de ces questions, et ont fait des propositions concrètes pour améliorer le système national de la recherche scientifique. Ils ont surtout insisté sur la nécessité de changer son organisation et son fonctionnement qui sont aujourd’hui caractérisés par une dispersion importante des ressources humaines, infrastructurelles et financières. Le système national de la recherche scientifique du Gabon manque de cohérence et de visibilité, ce qui ne permet pas nécessairement aux bailleurs nationaux et internationaux de financer des actions concertées ou compétitives qui peuvent avoir un impact significatif sur le développement économique et social de notre pays. Nous avons donc proposer de mettre en place un certain nombre d’instruments institutionnels qui permettront de fédérer tous les acteurs de la recherche pour qu’ils travaillent sur des questions à haute valeur scientifique et sociétales ayant un impact réel sur le développement de notre pays.

Quelles sont les grandes reformes apportées à ce projet de stratégie nationale ?

Les deux grands problèmes qui limitent l’émergence d’un système national de recherche d’excellence sont : la gouvernance et les finances. S’agissant des finances par exemple, le budget total du programme Recherche et Innovation inscrit depuis une dizaine d’année dans les différentes lois de finance de notre pays est d’environ 15 milliards de francs CFA par an. Et la quasi-totalité de ces ressources va dans le paiement des salaires des agents de ce secteur, l’infine partie restante sert à faire fonctionner les centres publiques de recherche. Mais au-delà de ce budget de l’Etat, il y a des instituts publics de recherche et de laboratoires d’universités, et grâce à la qualité des travaux de leurs équipes de recherche, ils parviennent à mobiliser des fonds auprès des bailleurs extérieurs. Pour qu’ils soient de plus en plus nombreux à le faire et qu’ils mobiliser des ressources plus importantes, il faut que l’organisation et le fonctionnement de nos centres publics de recherche soient considérablement modifiés afin que ceux-ci adoptent les meilleurs pratiques en matière de gouvernance des Organisations qui prônent une plus grande transparente et flexibilité dans la gestion des ressources mises à leur disposition. En effet, la plupart des centres de recherche fonctionnent comme une administration publique, alors que ceux-ci ont une spécificité dont il faut tenir compte.

L’une des réformes que nous proposons est donc d’élaborer un nouveau cadre réglementaire et législatif qui permettrait aux établissements publics à caractère scientifique et technologique de fonctionner et d’être gouverner de manière à tenir compte du caractère « spécifique » du secteur recherche scientifique. Cela permettra aux bailleurs qui sont prêts à nous soutenir, de mettre plus de ressources dans ce secteur pour augmenter la production des connaissances et les innovations qui vont en découler. Ce n’est qu’ainsi que le problème du financement de la recherche scientifique par les seules ressources de l’Etat, qui est un véritable nœud gordien, pourrait être résolu. Dans les autres pays du monde, les Etats ne financent plus directement la recherche, ils jouent le rôle de facilitateur auprès des bailleurs. Et lorsque les Etats interviennent en tant que bailleurs de fonds, ils le font à travers des instruments ou fonds de financement qu’ils créent spécifiquement pour cette mission.

L’une des résolutions de notre atelier est donc la mise en place d’une autorité qui contrôlera le financement de la recherche scientifique fondamentale, prioritairement sur la base d’appels à projets compétitifs, et de manière marginale sur des actions concertées et ciblées sur les besoins de développement de notre pays. En effet, en matière de recherche scientifique, fondamentale ou appliquée, il n’y a que la compétition qui permet d’atteindre l’excellence.

Quel est l’horizon fixé pour la future stratégie nationale de la recherche scientifique ? Et qu’elle est l’estimation budgétaire de la mise en œuvre de cette stratégie?

La stratégie que nous avons élaborée se projette sur 10 ans avec une première phase de développement sur cinq ans, couvrant la période 2022 – 2026. Ensuite, nous ferons un point en 2026 pour voir si tous les objectifs ont été atteints. S’agissant du financement, beaucoup des pays africains comme l’Afrique du Sud, l’Egypte, la Tunisie ou le Maroc, consacrent près de 1% de leur PIB à financer la recherche scientifique. Aujourd’hui, au Gabon, nous sommes autour de 0,5% du PIB et nous espérons que l’Etat va augmenter sa contribution pour atteindre les 1% du PIB, tels que le recommande l’Unesco. Je rappelle que la recherche scientifique fait partie des Objectifs de développement durable, il est l’ODD N°4. Donc les Etats sont tenus de consacrer une partie de leur richesse national pour financer la recherche.

Nous, chercheurs, devons également faire des efforts pour solliciter des financements via d’autres bailleurs en proposant des projets de recherche à forte valeur scientifique. Nous pensons qu’au cours des cinq prochaines années, le système national de la recherche scientifique du Gabon pourrait être soutenu à 70% par le budget de l’Etat et 30% par les bailleurs de fonds non étatiques.

Peut-on rêver d’une gestion autonome des centres de recherche?

Les acteurs de la recherche sont au fait des bonnes pratiques de gestion, seulement, on a besoin d’avoir une codification de ces règles. On a besoin d’établir des normes que tout le monde doit suivre. On a également besoin d’être contrôlé. Si le changement du cadre réglementaire et législatif est effectué assez vite, la gouvernance de nos centres sera la meilleure possible et les résultats seront atteints. Nous sommes confiants que les plus hautes autorités de la République vont nous donner la possibilité de changer nos règles pour que la recherche scientifique soit beaucoup plus performante qu’aujourd’hui.

La population est convaincue que nos chercheurs cherchent mais ne trouvent jamais?

C’est une question difficile, mais je vais vous prendre un exemple pour mieux apprécier, le non-sens de cette question. Tout le monde connaît Albert Einstein, ce physicien suisse qui a révolutionné la science dans le monde. C’est lui qui a mis en place, l’une des théories les plus célèbres, qui est aujourd’hui appréciable et palpable dans tout ce que nous faisons. J’ai un ordinateur portable, j’ai un téléphone portable, tout cela vous voyez dérive de la théorie d’Albert Einstein. Entre 1914 et 1921, quand Einstein a publié cette théorie, personne n’imaginait que cela aurait eu une importance si considérable ! A cette époque très peu de personnes en effet ne savaient à quoi ces recherches théoriques devaient aboutir. Les citoyens de ces pays-là considéraient que, c’est de la théorie qui ne restera que dans les articles scientifiques, qui n’aura aucun impact sur notre société ! Et pourtant, une grande partie du développement industriel qu’a connu le monde au cours du dernier siècle dérive des deux théories de la relativité restreinte et générale d’Einstein.

C’est pour dire que la recherche est un processus à très long terme, ces bénéfices ne peuvent ou ne sont perceptibles qu’à très long terme. Il ne faut pas s’attendre à ce que lorsqu’on finance un projet aujourd’hui, forcément le lendemain matin vous aurez un résultat dans votre assiette. La recherche demande du temps et de la patience, car elle se construit souvent pas à pas, avec parfois des erreurs qui sont souvent des sources d’inspiration à l’origine de découvertes considérables.

 
GR
 

1 Commentaire

  1. Gayo dit :

    Y’a t’il une stratégie pour l’innovation technologique et l’entreprenariat. C’est plus importants qu’une stratégie pour des scientifiques qui peinent à trouver des solutions capables de transformer le quotidien d’une population qui ne satisfait pas encore les besoins primaires.

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