TATIE

 

Soutenu par une photo le montrant couteau entre les dents (une mise en scène policière), Mba Ntem est l’image d’Epinal du cannibale contemporain gabonais. Sa légende alimente bien de fantasmes. Que s’est-il donc passé en mai-juin 1988 l’ayant alors amené, à travers le quotidien L’Union notamment, à défrayer la chronique ? À 70 ans, après une trentaine d’années passées en prison, sa version des faits contredit toute la littérature à son sujet, et il souhaite bénéficier de la liberté conditionnelle ou de la grâce présidentielle.

Une mise en scène : des agents de la gendarmerie ont placé un poignard entre les dents du prévenu et lui ont exigé de brandir deux bouteilles devant les journalistes de L’Union. © L’Union

 

L’appel de Mba Ntem à la clémence du président de la République suscite quelques interrogations. 30 ans après son incarcération à Sans-Famille, l’homme clame son innocence quant aux actes de cannibalisme lui ayant valu la condamnation à mort puis la prison à perpétuité. (Lire «Après 33 ans de prison, «le cannibale» Mba Nteme en appelle à Ali Bongo»).

Peut-on lui accorder du crédit aujourd’hui ? Que s’est-il réellement passé durant le deuxième trimestre de l’année 1988, lorsqu’il défrayait la chronique ? Les archives du quotidien L’Union qui en avait alors fait ses choux gras racontent par le menu un thriller équatorial devenu légendaire. Tout commence avec la disparition d’André Ondo Ndong, alors enseignant d’anglais au lycée d’Oyem, venu se faire soigner à Libreville dans la «clinique» d’un charlatan efficace exerçant à Owendo. La recherche de cet enseignant par ses parents conduit, de fil en aiguille, l’un d’entre eux au temple de Mba Ntem. La garde rapprochée de celui-ci se montre arrogante alors que le gourou du temple soutient que le patient recherché est reparti à Oyem, d’où revenait pourtant celui qui le cherchait. Alertée, la brigade de gendarmerie d’Owendo rapplique. Mba Ntem reste formel quant à son alibi. On est le 18 juin 1988.

© L’Union

«Après l’avoir drogué à l’iboga, le charlatan tue et fait jeter son patient dans un ravin»

Interrogé par hasard, un bambin hébergé au temple laisse entendre qu’André Ondo Ndong «a été ligoté, tué puis jeté». Sur la base de ce témoignage les gendarmes finissent par mettre aux arrêts la bande à Mba Ntem, après une vive bagarre entre les deux camps. Incarcérés pour interrogatoire, ils reconnaissent les faits et l’un d’eux fini par conduire les agents sur un lieu où le corps de l’enseignant d’Oyem est retrouvé en putréfaction. Titré «Après l’avoir drogué à l’iboga, le charlatan tue et fait jeter son patient dans un ravin», un article du quotidien L’Union en fait écho, illustré de photos dont celle d’un gang de 5 personnes.

Le 22 avril 1988, l’affaire fait à nouveau la une de L’Union. Les interrogatoires et l’enquête révèlent que l’enseignant tué avait absorbé de l’iboga l’ayant presque affolé. Et parce qu’il avait compris «qu’il y avait autre chose dans l’iboga», il avait été ligoté, bastonné avant d’être tué et jeté.

«J’ai déjà mangé six personnes»

Le 26 avril 1988, L’Union clos le relais du thriller d’Owendo, avec un titre inoubliable et fort sensationnel : «Mba Ntem : ‘’J’ai déjà mangé six personnes’’». La livraison va un peu plus loin dans l’horreur, ainsi qu’en témoigne la photo de la une : Mba Ntem menotté, poignard entre les dents et deux bouteilles de fétiches dans les mains. Un examen sémiologique de l’image laisse cependant penser à une mise en scène : des agents de la gendarmerie ont placé un poignard entre les dents du prévenu et lui ont exigé de brandir deux bouteilles devant le photographe de L’Union, Gaston Ngoubili.

À nouveau interrogé, le dimanche 24 avril 1988, Mba Ntem a reconnu, selon le quotidien, «qu’après avoir poignardé de sang-froid son patient, au terme d’une bonne bastonnade, et l’avoir fait «enterrer», il est revenu plus tard sur les lieux. Là, à l’aide d’un couteau, il a ouvert le ventre du cadavre et en a retiré estomac, foie, cœur, poumons. Avant de rentrer, il a également pris le soin de sectionner les organes sexuels, la langue et de raser le mort. Avec ses parties dites «essentielles», il a préparé des «mets» dont il s’est régalé avec toute son équipe. Depuis qu’il a commencé ses activités en 1979, Mba Ntem a déjà «mangé» six personnes au nombre desquelles deux de ses propres enfants.» L’épouse du concerné confie également que son «mari a déjà «mangé» plus de six personnes dont un enfant que j’attendais et ma fillette.» Incroyable. Surréaliste.

On apprend par ailleurs que le flacon de parfum Bien-Être tenu par Mba Ntem dans la main droite contenait «un morceau de langue et de chair de la victime». Celui que l’opinion qualifie de féticheur-assassin indique alors avoir adhéré à la secte Mvoe Ening en Guinée-Equatoriale. Son temple d’Owendo n’aurait donc été qu’une antenne de cette terrible secte alors dirigée par un certain Essono Mba Filomeno, alias Assili Nssang Mvoe.

© L’Union

L’un des plus anciens prisonniers d’Afrique centrale

Selon un gendarme de l’époque, si Mba Ntem parlait un français soutenu, il affichait également une certaine arrogance, un je-m’en-foutisme qu’il tenait sans doute de ce qu’il croyait que ses pratiques occultistes et son «Pape» de Guinée-Equatoriale allaient très vite le sortir d’affaire. Un témoignage à l’antipode de ce que racontent tous ceux qui ont connu ce mécanicien de ligne et conducteur d’engins sur rail à l’Office du chemin de fer Transgabonais (Octra).

Lui ayant souvent rendu visite à Sans-Famille, le jeune juriste Lionel Ella Engonga relaie des conversations avec Mba Ntem. Le légendaire cannibale explique avoir eu un temple au succès phénoménal, à Owendo, du fait des nombreuses guérisons s’y étant produites. Mba Ntem qui reconnait y avoir enregistré la mort de l’un de ses patients, explique qu’il est alors en bisbille avec une autorité des forces de l’ordre dont les initiales sont A.B. Celui-ci surfe alors sur ce décès accidentel, comme il sent produit parfois dans les initiations à l’Iboga, pour en finir avec Mba Ntem. Toute l’histoire connue ne serait donc qu’un montage, une manipulation des journalistes par les agents des forces de l’ordre chargés de l’enquête. On note par exemple qu’en 1988, L’Union donne 31 ans au prétendu «mangeur d’homme». Ce qui le fait naître en 1957, alors qu’il est né en 1950.On note que L’Union orthographie son nom sans «e» à la fin, alors que dans ses papiers d’état-civil Ntem s’écrit Nteme.

«Mba Nteme jure par tous les dieux du monde qu’il n’a jamais mangé même un petit morceau de chair humaine. Les citations qui lui sont attribuées dans la presse sont infondées, dit celui qui ne reconnaît que le décès d’un patient dans son temple», écrit, le 19 octobre dernier sur Facebook, le jeune juriste sus cité. De l’avis de nombreux anciens pensionnaires du pénitencier de Libreville, le célèbre prisonnier serait un homme exemplaire, promoteur en 1993 de la première cellule de prière à la prison centrale de Libreville. En trois décennies à Sans-Famille, il n’a écopé d’aucune sanction disciplinaire de l’administration pénitentiaire. Il aide d’ailleurs celle-ci dans plusieurs tâches, notamment le transport de la nourriture venue de l’extérieur vers les autres prisonniers.

Après 33 ans de prison, il sollicite la mise en liberté conditionnelle «pour bonne conduite en milieu carcéral». Il a 70 ans maintenant. N’a-t-il pas suffisamment payé ? Et s’il avait été victime d’une manipulation judiciaire, influencée par quelque ponte des forces de l’ordre ? Dans son pays des serial killers notoires en matière de crime rituels n’ont jamais été inquiétés. Le 30 septembre dernier, il a adressé une lettre au ministère de la Justice, rappelant qu’il n’a jamais bénéficié ni des grâces accordées aux prisonniers du 3ème âge ni du décret permettant aux personnes ayant déjà purgé 30 ans de prison de recouvrer leur liberté. Mba Nteme figurera-t-il dans la prochaine liste des bénéficiaires de la grâce présidentielle ? Sa vie amorce en tout cas la phase crépusculaire, sa réputation est altérée à jamais. En 30 ans, Libreville et le Gabon ont changé au point que bien d’endroits ne lui seront pas reconnaissables. Si on ne peut refaire son procès, la société devrait en tout cas se pencher sur le cas de cet «Hibernatus» à la gabonaise.

 
GR
 

6 Commentaires

  1. Giap EFFAYONG dit :

    Sans vouloir absoudre monsieur Mba Nteme pour les faits délictueux qui l’ont conduit derrière les barreaux du célèbre pénitencier de Libreville,il faut pourtant reconnaître que cette histoire malgré,sa banalité avait été amplifiée et instrumentalisée par les journalistes du quotidien « l’union » et les gendarmes qui menaient l’enquête.L’objectif pour ses rigolos c’était d’offrir à leurs lecteurs du sensationnel au détriment de la vérité pourquoi? Mba Nteme est fang.L’occasion était donc trop belle pour dénigrer cette communauté.Je n’en dirais pas plus,le temps a passé et beaucoup d’eau a coulé sous le pont.Nous autres fang,ton ethnie,ta communauté t’avons pardonné.Ainsi soit-il.

  2. diogene dit :

    Il y a des leçons à tirer de tout cela.
    Tout d’abord la culpabilité est avérée quant au meurtre de monsieur Ondo Ndong.

    Le cannibalisme quant à lui, prospère sous nos yeux sans que la justice ne s’exerce.

    En 1988, le parti unique, la dictature féroce sont en place, et l’Union est son organe. Qui s’étonnerait à l’idée que ce journal ne soit qu’un instrument de propagande ? Il est tout autant aujourd’hui !

    Enfin il est insupportable de lire que nous avons pardonner collectivement à un assassin mangeur de cadavres, alors que le pardon est individuel et surement pas ethnique !

  3. Fidel Biteghe dit :

    Réaction
    NE ROUVREZ PAS LE PROCES MBA NTEME
    Je viens de parcourir, avec beaucoup d’intérêt sur votre site en ligne, l’article signé de Tokyo Yabangoye, Mba ntem, la légende : que s’est-il passé en 1988 ? J’espérais rencontrer dans ces lignes une évolution par rapport à cette macabre histoire. Surtout, vu la réputation de repenti, attribuée, depuis des décennies à Mba Nteme, je m’attendais à un mea culpa de sa part, qui permettrait d’aider les blessures dans la famille du disparu enseignant André Ondo Ndong.
    Je m’appelle Fidel Biteghe. J’étais journaliste au quotidien L’Union, au moment l’événement, employé dans le service « Société et Culture ». Je suis donc un des rédacteurs de ce mélodrame, avec mon défunt confrère et ami Moïse Mikeni Dienguesse. Je m’étonne du parti-pris que vous affichez dans le traitement de cette histoire, sachant que cette affaire a fait l’objet d’un procès équitable devant la Cour criminelle, procès auquel j’ai personnellement assisté et que j’avais couvert.
    Au cours du procès, Théophile Mba Nteme était assisté de l’avocat Me Ndimine Moussodou et avait eu le loisir de se défendre. Je précise que c’est la question de son propre avocat qui l’avait cloué. Me Ndimine lui avait demandé s’il était en possession de ses facultés ou dans une transe, lorsqu’il consommait la chair humaine ? Cette question établissait le fait de cannibalisme, que la stratégie de défense tentait simplement de maquiller derrière un certain état second.
    Lors de cet échange, j’étais débout derrière la table des juges. Et je vis Mba Nteme craquer. Il se savait à ce moment-là perdu et que sa cause était entendue. Il termina d’ailleurs les larmes aux yeux…
    Le parti-pris de votre approche repose sur le fait que vous occultez le grief principal. Celui de la disparition du professeur d’anglais, dont le squelette fut retrouvé dans une rivière. Et ce sont bien, comme vous l’indiquez, les gens de Mba Nteme, qui conduisirent la gendarmerie et la presse au lieu de cette découverte. Ce qui veut dire que le corps, sans vie, d’Ondo Ndong y avait bien été jeté.
    Quant à l’enfant qui permettra de savoir ce qui s’était passé, c’était le fils du défunt. Ce qui veut dire qu’il fut témoin des faits, que la découverte du corps de son père ne démentit pas.
    Pour ce qui est de la secte initiatique, il ne s’agit pas de Mvoe Ening, mais d’Alane Mvoe Ening. Et, là-dessus, Mba Nteme eut le loisir de s’expliquer. Pour lui, ce fut un rite tout particulier, d’origine équato-guinéenne, dont les adeptes étaient censés atteindre un niveau spirituel plus élevé que d’autres.
    Bref, si Mba Nteme, du haut de ses 70 ans, est revenu des rêveries qui l’ont conduit à ce drame, s’il s’est repenti, pour pouvoir vivre sainement au sein de la société, là est la question, en se fondant sur le respect de la chose jugée, qui est un principe fondamental en matière de jurisprudence.
    Mais, de grâce, ne rouvrez pas le procès Mba Nteme, là où il doit demander pardon à la société. Car, à travers cette histoire, les Gabonais furent vus comme des cannibales. Dixit le Canard enchaîné de l’époque. Le canard caricaturait ainsi cette histoire abracadabrante : « Prenez un professeur d’anglais ; découpez-le en en fine rondelles, arrosez de vinaigre et servez froid…c’est ce qui vient de se passer au Gabon… » Comme si la chair humaine était notre menu quotidien.
    Une faute avouée est à moitié pardonnée.
    Fidel Biteghe

    • le pecheur dit :

      Bonjour Monsieur,
      Merci encore pour cet eclairage. Je dois avouer que comme vous je suis surpris du parti pris par GR qui essaye de depeindre le prevenu comme la victime d’un complot sordide au plus haut de l’etat. Les faits les plus important son bien la mort de ce professeur d’anglais et la decouverte de son cadavre guider par les prevenus. Si il s’agissait d’une mort accidentelle pourquoi ne pas avoir prevenu les autorites competentes? Quel besoin un responsable de force de l’ordre a-t-il de monter une telle machination contre un « guerrisseur, alors qui lui suffit d’envoyer des hommes de mains pour l’eliminer?
      Un comportement exemplaire en prison n’est en rien un gage innocence.
      Si la loi dit qu’il doit etre remis en liberte apres 30 ans de peine qu’elle soit appliquee. Mais de grace ne venez pas faire de ce monsieur un marthyre victime d’une machination etatique.
      Merci.

  4. Jessica Mbazoghe dit :

    Bonjour… que sont devenus les autres avec qui il apparaît sur la photo?

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