[Paru sur le Gabon] Entre Oligui Nguema et les Bongo : la guerre des milliards et des propriétés
2 902 milliards de francs CFA de débits cumulés, plus de 1 500 milliards d’actifs, une trentaine de sociétés, des résidences, avions, hôtels, permis pétroliers et comptes offshore : trois ans après le 30 août 2023, la bataille entre le pouvoir de Brice Clotaire Oligui Nguema et les Bongo a largement dépassé le terrain politique. Dans une longue enquête publiée ce 28 août, ‘Jeune Afrique’ plonge dans une guerre patrimoniale où saisies, accusations de spoliation, coopération judiciaire internationale et milliards présumés composent un vertigineux inventaire.

La résidence Nam, à la Sablière : derrière ses murs se joue une partie de la bataille des milliards et du patrimoine des Bongo. Saisie après la chute d’Ali Bongo, l’ancienne résidence présidentielle reste inoccupée. © Faceboook / L’œil de la Nasa
À Libreville, les propriétés racontent presque à elles seules la chute d’un régime. Le domaine d’Oyo, construit dans les années 1990 par Omar Bongo Ondimba sur plus de 215 000 m², soit l’équivalent d’une trentaine de terrains de football, en est l’un des symboles. Son parc animalier, jadis réservé aux invités d’Ali Bongo Ondimba, est désormais ouvert au public pour 2 000 francs CFA.
Mais derrière cette reconversion se joue une bataille autrement plus considérable.
Des villas aux milliards
Selon Jeune Afrique, plusieurs propriétés saisies après le coup d’État ont connu des sorts différents. Le palais d’Oyo, la résidence de Franceville et la Maison marocaine de la Sablière ont notamment été confiés à Omar Denis Junior et Yacine Queenie Bongo Ondimba, enfants d’Omar et d’Édith Lucie Bongo Ondimba.
La villa Nam, dernière résidence d’Ali Bongo et de Sylvia à Libreville, reste en revanche inoccupée. Lors du procès de Sylvia et Noureddin Bongo-Valentin en novembre 2025, le procureur Eddy Minang en avait fait le symbole de la «démesure absolue», estimant son coût à 80 milliards de francs CFA, montant contesté par l’ancienne famille présidentielle. «Cette résidence n’est pas une demeure, c’est une cathédrale de vanité construite avec l’argent du peuple», avait-il lancé.
Condamnés par contumace à vingt ans de réclusion et 100 millions de francs CFA d’amende, Sylvia et Noureddin ont vu le tribunal ordonner la saisie au profit de l’État des avoirs gelés de 22 sociétés immobilières, ainsi que de participations dans une vingtaine d’autres structures, d’avions, d’hôtels, de permis pétroliers et de nombreux titres fonciers.
2 902 milliards de flux présumés
C’est l’un des chiffres les plus spectaculaires de l’enquête. Un rapport confidentiel de l’Anif consulté par Jeune Afrique chiffre à environ 2 902 milliards de francs CFA les débits cumulés de l’empire présumé et à plus de 1 500 milliards la valeur des actifs identifiés : hôtels, avions, résidences, participations bancaires, mines, sociétés-écrans et comptes offshore.
L’Anif aurait identifié une trentaine de sociétés utilisées dans les mouvements financiers, dont 22 entités immatriculées à l’étranger, notamment au Royaume-Uni, aux Émirats arabes unis et au Maroc.
Noureddin Bongo-Valentin rejette en bloc cette lecture. À Jeune Afrique, il assure que les investigations «n’ont pas su apporter la moindre preuve criminelle». Il soutient que certaines propriétés ont été attribuées à tort à sa famille et que les sociétés immobilières de sa mère étaient régulièrement constituées et déclarées.
Mais où va l’argent saisi ?
C’est peut-être là que l’enquête devient la plus sensible. Car retrouver les avoirs présumés des Bongo ne règle pas la question de leur destination. Noureddin Bongo-Valentin affirme que des fonds obtenus à la suite des interrogatoires auraient été transférés à la Caisse des dépôts et consignations (CDC) sur plusieurs comptes aux intitulés pour le moins inhabituels : «République gabonaise transition», «Forces de défense et de sécurité» ou encore «Tribunal institutionnel spécialisé».
Jeune Afrique indique que des sources à la présidence confirment l’existence de ces comptes, tout en assurant qu’ils appartiennent bien à l’État. Le fils d’Ali Bongo affirme également que certains biens saisis auraient été réattribués à des particuliers, accusation que l’enquête ne permet pas, à elle seule, d’établir. Derrière la traque des milliards apparaît donc une seconde question, tout aussi essentielle : celle de la traçabilité, du statut juridique et de la destination finale des avoirs récupérés.
Une traque internationale qui bute sur les frontières
Les enquêteurs gabonais ont sollicité la France, le Royaume-Uni, les Émirats, Monaco, la Suisse, le Maroc et la Tunisie. Avec des résultats limités. Selon l’enquête, aucune résidence étrangère des Bongo-Valentin n’aurait pu être saisie, notamment à Londres et Marrakech. L’Anif reconnaîtrait elle-même que la coopération britannique «n’a pas été fructueuse», tandis que les démarches entreprises au Maroc seraient restées sans suite.
La bataille pourrait désormais changer d’échelle. Au-delà des Bongo-Valentin se profile Delta Synergie, holding familial contrôlé par Pascaline M’Ferri Bongo Ondimba et surnommé le «coffre-fort» des Bongo. Présent dans une vingtaine de sociétés et plusieurs secteurs stratégiques, du pétrole à la banque, du BTP aux mines, il avait fait l’objet d’un audit annoncé après le 30 août 2023.
Aucune saisie le concernant n’a encore été officiellement annoncée. Mais, selon Jeune Afrique, Libreville cherche désormais à obtenir à l’étranger l’exécution des décisions de sa justice. Trois ans après la chute d’Ali Bongo, la bataille du pouvoir est ainsi devenue une bataille du patrimoine. Et son inventaire semble loin d’être terminé.
















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