On croyait tenir le coupable. On a fabriqué un martyr. Dans l’affaire Bilie-By-Nze, le retournement est aussi brutal que prévisible : à force de s’acharner, ses adversaires ont transformé leur cible en victime, et leur offensive en boomerang. Michel Ongoundou Loundah* dissèque cette pantalonnade avec une lucidité cruelle, et son verdict tombe comme un couperet : dans ce naufrage politique, tout le monde coule, à commencer par ceux qui ont percé la coque.

«Ainsi, chacun des protagonistes perd quelque chose : les uns leur liberté, les autres leur honneur, d’autres encore leur dignité», dixit Michel Ongoundou Loundah. © GabonReview

 

 

* Figure politique gabonaise contemporaine, ancien sénateur de la Transition, Michel Ongoundou Loundah est le président du partiREAGIR. Il s’est toujours illustré par son engagement en faveur de la réforme démocratique. © D.R.

Il est des parallèles historiques qui, loin de relever du simple effet de style, éclairent avec acuité les impasses du présent. À la fin des années 1980, alors que Nelson Mandela était encore emprisonné en Afrique du Sud, une évidence s’imposait déjà : le véritable captif n’était plus « Madiba », mais bien le régime qui le retenait.

Le pouvoir d’apartheid, incarné par Frederik de Klerk, s’était enlisé dans ses propres contradictions. Incapable de libérer Mandela sans se renier, incapable de le maintenir en détention sans accentuer son isolement international, il était devenu prisonnier de sa propre impasse morale et politique. La domination s’était muée en enfermement réciproque, où, paradoxalement, le geôlier avait plus à perdre que le détenu.

Ce renversement des rôles – ironique et presque tragique – trouve aujourd’hui un écho troublant chez nous.

Dans l’affaire Bilie-By-Nze, le constat paraît étrangement similaire : celui que l’on croit en prison n’est peut-être pas le seul captif. Certes, Alain-Claude Bilie-By-Nze est privé de liberté. Mais les véritables prisonniers sont ailleurs – du côté de ceux qui accusent, manœuvrent et s’acharnent, enfermés dans une logique de haine morbide dont ils ne maîtrisent plus les conséquences.

Pris au piège de leur propre stratégie bancale, ils apparaissent désormais comme les captifs d’un acharnement devenu obsessionnel contre un adversaire politique. Dans cet aveuglement, une sagesse bien de chez nous semble avoir été oubliée : «Celui qui crache en l’air reçoit souvent son propre crachat au visage. Dès lors, une question s’impose : comment sortir de cette affaire sans perdre la face ? À bien des égards, il est déjà trop tard. La face, ils l’ont déjà perdue.

À force de vouloir écraser Bilie-By-Nze, ses adversaires ont contribué à le rendre sympathique, y compris aux yeux de certains de ses détracteurs. À force de vouloir l’humilier, ils ont participé à le rehausser. L’intention initiale s’est retournée contre ses auteurs.

Bilan de cette pantalonnade politique : aucun vainqueur, seulement des perdants.

Le premier, évidemment, est Alain-Claude Bilie-By-Nze. Privé de sa liberté dans le cadre d’une procédure honteuse, il subit des persécutions dont les fondements ne parviennent à convaincre personne. Et pourtant, paradoxalement, cette épreuve contribue déjà à forger une autre image : celle d’un homme que l’on cherche à abattre, mais que l’on renforce.

Le deuxième perdant est une perdante. Propulsée brutalement sur le devant de la scène pour les pires raisons, cette pauvre dame et ses proches se retrouvent désormais exposés au jugement durable de l’opinion. Quelles qu’aient été ses motivations – vénalité, volonté de nuire ou même tout simplement les deux – elles la placent dans une position intenable, irréversible. Car le discrédit, une fois installé, laisse des traces tenaces. «Quand tu salis ton nom, même la rivière ne peut plus le laver

Enfin, le plus grand perdant demeure le régime UDB-PDG-CTRI. Déjà fragilisé et contesté, il ajoute ici une nouvelle séquence à un bilan calamiteux. Dans un pays où l’accès à l’eau, à l’électricité, aux soins ou à l’éducation reste un défi quotidien pour une large partie de la population, la mobilisation de l’appareil judiciaire dans une affaire aussi controversée interroge – et la question, en elle-même, contient déjà sa réponse.

Pire encore, à force d’incohérences et de maladresses, les tenants actuels du régime produisent un paradoxe saisissant : ils en viennent à réhabiliter Ali Bongo et son gouvernement. Quelle souffrance !

Comme une hydre politique incapable de maîtriser ses propres mouvements, la coalition UDB-PDG-CTRI agit sans stratégie, frappe sans discernement – et s’expose, par voie de conséquence, à ses propres lacunes.

Ainsi, chacun des protagonistes perd quelque chose : les uns leur liberté, les autres leur honneur, d’autres encore leur dignité. Et le pays, lui, perd ce qu’il a de plus précieux : du temps.

Une certitude demeure toutefois : lorsque Alain-Claude Bilie-By-Nze sortira – car il sortira – il ne sera plus tout à fait le même. L’épreuve transforme, durcit, parfois élève. Quant à ceux qui l’ont enfermé, ils risquent, à tout le moins, d’en sortir couverts de ridicule.

«À trop courir sans regarder, on finit toujours par tomber sans comprendre.».

Par Michel Ongoundou Loundah*

 
GR
 

1 Commentaire

  1. […] avec l’élimination d’un rival, se retourne presque toujours contre ses artisans. Selon Gabon Review, la tribune de Michel Ongoundou Loundah entend précisément alerter sur ce […]

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