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Face à la propagation du coronavirus (Covid-19), amenant le monde à revoir ses priorités et stratégies, le ministre des Affaires étrangères de la Turquie, Mevlüt Çavuşoğlu, a publié dans « The Washington Times« , le 2 avril dernier, la tribune libre ci-après. Initialement livré en anglais, le texte indique qu’«un défi mondial exige une réponse mondiale», de même qu’il appelle la communauté internationale à se désister de tous les conflits, à agir de manière solidaire dans la lutte contre la pandémie et à préserver l’économie mondiale et le commerce sans restriction.

«Les compétitions géopolitiques et les griefs politiques n’ont guère de sens lorsque le monde lutte pour sa santé même et sait que tout le monde souffre.» ©Gabonreview/Shutterstock

 

Après chaque événement cataclysmique, on a tendance à penser que le monde ne sera plus jamais le même. Cette fois-ci, il est vrai qu’à certains égards, le monde doit changer. L’histoire mondiale regorge de tels tournants qui sont presque tous douloureux. Depuis des années, on nous prévient qu’une pandémie pourrait être aussi cataclysmique. La partie de l’humanité qui vit au milieu de guerres, de crises, de fragilité endémique, d’effondrement des États et de misère humaine pourrait être pardonnée de penser que cela ne pourrait être pire. Ceux vivant dans des régions paisibles et prospères pourraient penser que rien ne peut leur faire du mal et qu’ils sont destinés à rester fortunés. Pourtant, une pandémie est ce qu’elle est; aucune société, aucun individu ne peut espérer être hors de portée d’un virus mortel. C’est ainsi que nous nous éloignerions des autres et des bienfaits des interactions sociales. A l’exception de l’Antarctique, les infections ont atteint tous les continents, le nombre de personnes infectées atteint le million et il est clair qu’il le dépassera ; il a été demandé à plus d’un tiers de l’humanité de rester chez elle, et à toutes les vies que nous avons déjà perdues en nombre effrayant se rajouteront malheureusement de nombreuses autres. Le bilan économique de cette pandémie sera également colossal et il sera peut-être de longue durée. L’impact sur les fragilités actuelles des États, sur la politique et la sécurité, va certainement peser sur les gouvernements à travers le monde entier. Nous n’avons pas encore vu la lumière au bout de ce tunnel et nous ne disposons pas du choix de l’attendre. C’est un moment de réflexion, mais aussi de leadership et d’action.

Le système mondial était en lambeaux avant même que l’humanité ne soit frappée par le coronavirus. La Turquie, pour sa part, avait fait valoir que nous devions réformer le système. Nous l’avions appelé «le monde est plus grand que cinq», en faisant référence à la composition obsolète du Conseil de sécurité des Nations Unies, mais sans nous limiter à cela.

En tant que pays devant faire face à des conflits sans fin et à la misère humaine dans notre voisinage et hébergeant la plus grande population de migrants au monde, nous savions que le système ne fonctionnait pas. En 2008, lorsque le monde a été frappé, cette fois par la pandémie économique, le G20 a pu donner une orientation et donc une stabilité à l’économie mondiale en difficulté. Le système avait alors fonctionné, en grande partie grâce à un acteur mondial relativement nouveau. Nous devons nous préparer à un impact économique massif similaire cette fois-ci également et nous assurer que le système fonctionne, tandis que nous y effectuons les corrections et les remplacements nécessaires.

La priorité absolue est de protéger la santé et la sécurité des personnes contre le Covid-19. Nous soutenons la déclaration opportune du G20 par laquelle les dirigeants se sont engagés à agir de manière solidaire dans la lutte contre la pandémie et à préserver l’économie mondiale et le commerce sans restriction. L’extension des accords SWAP figure parmi les mesures importantes adoptées par le G20. Nous nous réjouissons que notre proposition de créer un groupe de coordination des hauts fonctionnaires ait été adoptée par le G20, car nous devons assurer une étroite coordination sur des questions telles que la gestion des frontières et le rapatriement des citoyens. Je remercie le Canada d’avoir présenté ses idées préliminaires sur les modalités de ce groupe. Le G20 s’avère à nouveau être le bon format pour la gestion des crises mondiales.

Un certain nombre de pays prennent également des mesures individuelles fortes, y compris la Turquie. Toutefois, les efforts individuels ne sont pas suffisants. Un défi mondial exige une réponse mondiale, d’abord sur le front de la santé publique, puis sur celui de l’économie, et, à long terme, une réforme des institutions internationales et de la manière dont les pays les soutiennent. Les institutions internationales compétentes devraient jouer un rôle efficace dans l’aide financière et l’assistance en matière d’équipement médical. La protection des communautés fragiles, des migrants en situation irrégulière et des réfugiés, ainsi que le soutien aux pays d’accueil sont encore plus importants aujourd’hui. Les réseaux d’approvisionnement mondiaux et les transferts de marchandises doivent fonctionner sans entrave. Les sanctions en tant qu’outil politique brutal doivent être évaluées du point de vue humanitaire. De nombreuses sanctions, y compris celles visant l’Iran, font du mal non pas uniquement au peuple iranien, mais aussi à ses voisins. En période de pandémie, ce risque est encore plus élevé. Les pays en développement et les pays les moins avancés, notamment ceux d’Afrique, ne doivent pas être laissés pour compte.

Un thème transversal de la réponse mondiale indispensable est la fin des conflits qui font payer un très lourd tribut aux humains, à l’écosystème, à l’économie et à notre conscience. Nous appelons donc la communauté internationale à se désister de tous les conflits, à cesser les hostilités et à rechercher sincèrement le dialogue et la réconciliation, y compris au Moyen-Orient. Les compétitions géopolitiques et les griefs politiques n’ont guère de sens lorsque le monde lutte pour sa santé même et sait que tout le monde souffre. Cet appel ne peut rester lettre morte si nous prenons tous un moment pour le soutenir dans le monde entier.

Cette génération de dirigeants définit en effet l’avenir de l’ordre mondial par les décisions qu’ils prennent aujourd’hui face à la pandémie. Les graines que nous semons aujourd’hui surgiront en face de nous bientôt en tant que réalités accomplies. La réalité d’un système mondial fondé sur des règles, d’un réseau d’États-nations qui fonctionnent, qui sont résilients et responsables, d’économies qui ne laissent personne derrière et qui profitent à tous, soutenus par des organisations internationales adaptées, tous axés sur le bien-être des personnes, indépendamment de leur nationalité, de leur foi ou de leur race, peut être à portée de main. Car les quêtes alternatives n’ont pas de sens, et elles peuvent même nuire au bien commun. Il se peut donc que cette pandémie, malgré toutes les souffrances qu’elle a causées, ait des conséquences positives si nous choisissons tous de la faire advenir. Restez chez vous et en sécurité.

 
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