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Derrière ce titre en apparence à charge, Christian Emane Nna, secrétaire Général du think tank « Pour le Gabon », partage son analyse sur la situation sanitaire du Gabon. Dans cette tribune, il pointe les difficultés du personnel soignant qui est à la tâche sans matériel ni médicaments et traité comme de la « chair à Covid ». Il démontre qu’il est possible « de relever le niveau de l’engagement financier de l’Etat en matière de santé et d’apporter des réponses économiques et sociales adaptées aux attentes des gabonais ».

«Le modèle de l’armée avec sa Trésorerie spéciale et dont le budget est l’un des mieux exécuté au Gabon, pourrait susciter la création d’une Trésorerie spéciale de la Santé.». © Gabonreview/Sutterstock

 

Christian Emane Nna, Secrétaire Général du think tank « Pour le Gabon ». © D.R.

Au Gabon, face au Covid-19, l’Etat est pris en flagrance d’irresponsabilité et de non-assistance à peuple en danger. En effet, dans cette « guerre sanitaire » mondiale, la bataille du Gabon était perdue d’avance. Sur le front, dans les couloirs de nos hôpitaux désarmés, le personnel soignant en première ligne intervient face au Covid-19, à mains nues, sans eau, sans gants, la bouche et le nez découverts, sans surblouses. Il est à la tâche sans matériel ni médicaments et traité comme de la « chair à Covid ». Dépourvus de tout, il est envoyé à la potence. Il menace de déserter les hôpitaux après avoir déposé un préavis de grève qui arrive à échéance le 20 mai prochain. Le Gabon va prendre le risque d’une grève du personnel de santé en pleine crise sanitaire.

Ceux qui dirigent le Gabon sont allergiques à la bonne volonté et au bon sens et ce n’est pas une infamie de le dire. Sinon, comment expliquer qu’avec une tendance ascendante de la propagation du Covid-19, les pouvoirs publics n’aient pris aucune disposition probante pour améliorer les conditions de travail du personnel de santé et qu’ils aient décidé le déconfiniment à Libreville et dans les villes voisines.

Les données et les informations sanitaires ne manquent pas de confirmer l’abscondité de la décision de procéder au déconfinement. Du début de la crise du Covid-19 au Gabon, c’est-à-dire, le 12 mars de cette année, avec la déclaration du premier cas testé positif, jusqu’au 27 avril, date de l’annonce du déconfiniment, notre pays comptait 3 décès et 277 cas testés positifs. Aujourd’hui, 14 mai, un peu plus de deux semaines après l’annonce du déconfiniment, les chiffres de la propagation du Covid-19, sont fortement à la hausse. Selon la communication officielle, le pays enregistre désormais, 9 décès, soit un taux de progression de 200% et 1004 cas testés positifs avec une augmentation de 727 nouveaux cas, pour une évolution de 262,45 %. En dépit du faible nombre de tests réalisés et avec une croissance quotidienne de l’ordre de 6,7% en moyenne, le Gabon serait l’un des pays au monde où le taux du nombre de cas testés positifs progresse le plus rapidement.

Sans vouloir être trop technique, ce rythme exponentiel indique que le « R Zero », qui mesure le nombre de personnes en moyenne qu’une personne porteuse du virus va contaminer autour d’elle, est en progression. En France, par exemple, le « R Zero » était de 3,4, c’est-à-dire, 3,4 personnes contaminées par une personne porteuse du virus, avant le confinement. Au moment du déconfinement, le « R Zero » était de 0,6 et c’est sur cette base rationnelle que les autorités françaises l’ont envisagé. Il est important de rappeler qu’au Gabon, nous ne sommes pas encore dans la phase culminante de la propagation de l’épidémie. D’après les prévisions de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), sous réserve de la fiabilité des tests et au rythme actuel, nous devrions dépasser les 12000 cas testés positifs d’ici la fin du mois d’août, soit, une progression de plus de 3600 nouveaux cas par mois en moyenne à partir de la fin du mois de mai.

L’autre révélateur de la décrépitude de notre système de santé, c’est le niveau des engagements financiers de l’Etat en matière de politique sanitaire. Pour être factuel, à l’analyse des lois de finances initiales des années 2019 et 2020, concernant les politiques publiques, la répartition des crédits du budget par mission nous donne des indications sur les priorités des pouvoirs publics. En effet, on peut observer que les crédits de la défense sont de 156 Milliards de francs CFA, pour chaque exercice budgétaire et ceux de la sécurité sont respectivement de 50 et 56 Milliards de francs CFA, soit un total de 418 milliards pour la politique sécuritaire sur les deux années. En ce qui concerne les crédits de la santé, ils sont de 116 Milliards de francs CFA sur chaque année de référence, soit un total de 232 Milliards de francs CFA. On note donc que sans menace sécuritaire particulière, les ressources budgétaires allouées aux forces de défense et de sécurité représentent le double des ressources de la politique de santé.

Il est important de souligner que le niveau d’exécution des budgets d’investissement de la défense et de la sécurité, est nettement plus élevé que celui de la santé. A ces dysfonctionnements, il faut rajouter le non-respect du principe de sincérité budgétaire par l’Etat. Ces observations établissent l’incontestable prééminence de la politique sécuritaire sur la politique sanitaire et révèlent de graves défaillances de gestion.

Au regard du contexte particulier du Covid-19, l’objectif doit être clair et avoir pour priorité la santé des gabonais et leur bien-être. Le pays a besoin d’une orientation qui permet de relever le niveau de l’engagement financier de l’Etat en matière de santé et d’apporter des réponses économiques et sociales adaptées aux attentes des gabonais.

Premièrement, il faut procéder à la réduction drastique du train de vie de l’Etat, en limitant au strict minimum l’achat des véhicules et en baissant la masse salariale, par la diminution du nombre de collaborateurs  à la Présidence de la République, du nombre de membres au Gouvernement, du nombre de personnels politiques dans les ministères, les institutions, les collectivités locales et la suppression des doublons dans les administrations, les entreprises publiques, les forces de défense et de sécurité. En clair, l’Etat doit se donner des marges de manœuvre en «dégraissant  le mammouth ». Dans le même temps, en dépit des marges très réduites, du fait de la note négative de la dette souveraine du Gabon et de sa position de pays à revenu intermédiaire, la renégociation du service de la dette pourrait donner un peu « d’oxygène » au budget de l’Etat.

Deuxièmement, nous sommes en « guerre sanitaire » et non en « guerre sécuritaire », il serait donc pertinent que dans le cadre de la loi de finance rectificative, les budgets d’investissements des forces de défense  et de sécurité soient réajustés au profit de la politique de santé publique pour l’achat du matériel et des équipements médicaux.  Plus largement, en ces temps de crise sanitaire et de restriction financière, les parts relatives des budgets des ministères de la défense, de l’intérieur et de toutes les institutions doivent être revues à la baisse pour augmenter en priorité ceux des ministères en charge des besoins sanitaires et sociaux des gabonais.

Troisièmement, si on veut apporter des réponses à la crise, il est impérieux de faire preuve d’agilité, de rationalité et de sincérité dans la chaine de valeur de l’action publique. Face à la concurrence de la demande mondiale en matière de commande sanitaire et aux exigences de protection des populations, l’action de l’Etat doit être optimisée pour plus d’efficacité et d’efficience. Chaque intervention doit répondre à un objectif de performance au service de l’intérêt général. Les procédures financières doivent être rationnalisées. Chaque franc CFA dépensé doit l’être opportunément, efficacement et dans les meilleurs délais. En l’occurrence, le modèle de l’armée avec sa Trésorerie Spéciale et dont le budget est l’un des mieux exécuté au Gabon, pourrait susciter la création d’une Trésorerie Spéciale de la Santé. Cela permettrait éventuellement d’améliorer l’exécution du budget de la politique sanitaire.

Enfin, quatrièmement, le contexte conjoncturel si difficile se heurte à la désorganisation structurelle du Gabon, cela exige donc un système de travail différent et adapté à la circonstance. Il est primordial d’assurer un leadership qui intègre les forces et les faiblesses de l’Etat, en rapport avec les facteurs situationnels. En effet, la mobilisation des ressources ne servirait à rien si elle alimente la prédation, au lieu d’être orientée vers les solutions. Il est évident que cette exigence de performance peut se heurter à la mauvaise volonté des gestionnaires publics. Inéluctablement, sans un vrai leadership en termes de planification, d’organisation et de mise en œuvre de l’action publique, toute formulation stratégique est vouée à l’échec.

En définitive, il s’agit d’optimiser la gouvernance, de faire preuve d’intelligence et d’efficience budgétaire au service des gabonais, dont l’intransigeance face à la dégénérescence de leur pays est une exigence patriotique. La gestion d’un Etat nécessite de la probité, de la responsabilité et de la sincérité. C’est donc l’occasion de rappeler que l’action publique ne saurait être confiscatoire, elle est, par essence, sacrificatoire et cette vocation sacerdotale de la gestion d’un Etat ne doit pas être incommodante aux dirigeants du Gabon.

Christian EMANE NNA, Secrétaire Général du think tank « Pour le Gabon »

 
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2 Commentaires

  1. diogene dit :

    Pour un état totalitaire et illégitime, le maintien des privilèges est la seule priorité. Pas besoin de faire un groupe de réflexion pour enfoncer des portes ouverte.
    De même, une économie de rente ne nécessite pas des populations saines, bien au contraire le désir de voir ses peuplades disparaitre est grand.

    Optimiser la gouvernance, faire preuve d’intelligence et d’efficience budgétaire au service des gabonais,serions nous en république démocratique de Gabon ?
    NON nous sommes en Ripoublique du Gabongo !

  2. MOUKAGA Honey dit :

    Bonne analyse d’ensemble et des propositions concrètes. Bonne continuation.

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