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L’actualité culturelle locale s’est récemment fait l’écho d’une offre sans précédent, formulée par l’opérateur culturel Seany TV. Il s’agit de pas moins de 500 000 dollars (un peu plus de 300 millions de francs CFA) mis sur la table par le promoteur au profit de 150 acteurs du secteur des industries culturelles et créatives (ICC) au Gabon. Au-delà de la portée symbolique que revêt cette initiative, les réactions mitigées, suscitées par son annonce au sein de la communauté artistique locale impose que l’on se s’interroge sur la question du financement de la culture au Gabon à l’aune des politiques culturelles en place. Pourquoi les acteurs du secteur culturel peinent-ils à vivre de leur art ? Où en est-on avec la mise à jour des politiques culturelles, leur financement et le statut de l’artiste qui en découle ? Les tentatives d’explicitation de ces obstacles dirimants au développement des ICC au Gabon pourraient nous aider à comprendre en quoi les initiatives privées d’appui à la culture mettent en lumière les carences en la matière.

Telle est, en résumé, la contribution au débat de Hugues Gatien Matsahanga, connu comme communicant, écrivain, promoteur d’un répertoire des professionnels de la culture, de l’art et du spectacle au Gabon, et auteur d’un livre de référence : «La chanson gabonaise d’hier et d’aujourd’hui : cinquante ans de musique moderne gabonaise» (Editions Raponda-Walker – 2002).

Pourquoi les industries culturelles ne parviennent-elles toujours pas à constituer un réel levier pour permettre à notre pays de renouer avec une croissance économique forte et soutenue, à même de réduire la précarité des acteurs culturels ? © Gabonreview

 

Hugues-Gastien Matsahanga, Essayiste, Spécialiste des Industries Culturelles et Créatives. © D.R.

Au cours des vingt dernières années, la mise en avant de la dimension économique dans les processus et mode de production culturelle a connu une accélération majeure nourrie par l’émergence du Numérique à l’échelle mondiale (1).

De nombreuses études et enquêtes conduites dans ce cadre, ont permis de démontrer que les industries culturelles et créatives étaient désormais reconnues comme étant l’un des secteurs les plus dynamiques de l’économie mondiale. Selon la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED), le commerce des produits culturels a connu, sur cette période, un taux de croissance annuelle allant de 5 % à 20 %. Leur contribution au Produit Intérieur Brut (PIB) mondial a même été estimée à plus de 7 % par la Banque Mondiale. Mais, ces performances sont le résultat du dynamisme économique des pays développés et de certains pays émergents comme l’Inde (2).

Au moment où le Gabon tente de diversifier son économie, pourquoi les industries culturelles ne parviennent-elles toujours pas à constituer un réel levier pour permettre à notre pays de renouer avec une croissance économique forte et soutenue, à même de réduire la précarité des acteurs culturels ?

Bien qu’étant au fait du potentiel de développement que représente la culture, les dirigeants successifs à la tête du Ministère en charge de la Culture ont souvent déploré que les politiques publiques en matière de financement de la culture ne soient pas suffisamment efficaces. Ce diagnostic a été notamment confirmé par les études menées par l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) et l’Unesco au cours des vingt dernières années (4)(5). L’absence d’un cadre normatif adapté au contexte empirique actuel, associé à un manque de visibilité du réseau des filières et des professionnels de la culture ne permet pas de structurer un réel marché local, de générer des emplois stables et donc réduire durablement la précarité des acteurs du secteur.

D’autant que l’analyse des Tableaux de Bord de l’Economie Gabonaise (3) publiés sur toute cette période permet difficilement de situer le poids réel des ICC dans le PIB du pays, estimé à moins de 1% par certaines études. Toute chose qui explique pourquoi – toujours selon les mêmes études – près de 70% du secteur évolue dans l’informel, avec un important manque à gagner pour les recettes fiscales du pays.

Certes, l’on a observé le versement, en 2018, par le Bugada (Bureau Gabonais du Droit d’Auteur) de la redevance de droits quelques artistes inscrits dans ses registres au cours de l’exercice 2017. Mais l’initiative qui n’a pas été renouvelée depuis lors, s’est heurtée à l’absence d’un mécanisme objectif et durable pouvant permettre sa perpétuation. Il en est de même pour la décoration d’une trentaine d’artistes, reconnus et distingués dans l’ordre du mérite national pour leur juste valeur, à la veille de la célébration des 62 ans d’indépendance du Gabon. Ces gestes forts, demeurent très isolés au regard du l’immensité du chantier.

C’est en partie pour trouver des solutions à ces carences que le Gouvernement s’est attaché le soutien de l’Unesco et de l’Union Européenne, à travers le Programme de soutien au renforcement des industries culturelles et créatives (PSRICC), avec pour ambition d’élaborer un plan d’action triennal 2022 – 2024 pour les industries culturelles et créatives.

Ce programme comporte 4 axes : (i) Renforcement d’un écosystème riche et dynamique favorable au développement des industries culturelles et créatives, (ii) Valorisation économique des industries culturelles et créatives, (iii) Stimulation de l’émergence et innovation des sous-secteurs créatifs à fort potentiel économique, (iv) Renforcement de la résilience et relance des industries culturelles et créatives post-covid 19 et (v) Amélioration de la gouvernance du secteur des ICC.

L’évaluation de ce programme, à l’issue de son déploiement dans deux ans, devrait permettre d’être fixé sur les réformes à engager pour dynamiser un secteur souvent relégué en arrière-plan.

Au-delà des intentions, le financement de la culture demeure bien à ce jour un problème majeur non résolu malgré les nombreuses actions entreprises dans le domaine :

  • L’étude effectuée en 2011 par les experts de l’OIF pour la mise en place d’un fonds de garantie en partenariat avec les banques installées au Gabon.
  • L’étude de 2015 sur l’«Évaluation des dispositifs existants de financement des activités culturelles et l’identification de mécanismes répondant aux besoins de financement des entreprises culturelles au Gabon».
  • La loi 10/85 du 29 janvier 1986 Loi n°10/85 du 29 janvier 1986 réservant obligatoirement une quote-part des marchés des édifices publics et à l’usage du public, destinée à leur décoration par les artistes et artisans nationaux
  • La redevance audiovisuelle contenue dans le nouveau code de la communication adopté en 2016.

Seuls le mécénat et le sponsoring ne sont pas institutionnalisés. Les actions de financement se font sans un réel dispositif étatique qui présente un canevas à suivre (6). Les effets de ce vide institutionnel se sont notamment manifestés lors de la période du COVID-19 où la quasi-totalité des acteurs culturels a sombré dans la précarité.  Toutes ces actions sont aléatoires et méritent un cadre juridique bien établi. D’où le tollé soulevé par l’offre de financement de la Seany TV à l’endroit de la communauté artistique locale, en l’absence d’un dispositif institutionnel et réglementaire.

Sans remettre en cause le bien-fondé de la démarche de ce compatriote philanthrope, au risque de nourrir un commerce intellectuel stérile, il eut été plus utile que l’intéressé sollicitât la couverture institutionnelle des gouvernants, non sans s’imprégner, au préalable, des besoins réels de ses confrères, notamment en termes d’infrastructures ou d’outils de production à portée structurante et transversale. Par exemple l’investissement dans une salle de spectacle ou d’un centre culturel accessible à moindre coût aux professionnels de toutes les filières. Cela lui aurait non seulement évité de tomber dans le piège d’une distribution arbitraire de subsides à court terme à quelques affidés, mais au contraire se poser comme un mécène porté par une vision à long-terme au service du plus grand nombre.

Hugues-Gastien MATSAHANGA, Essayiste, Spécialiste des Industries Culturelles et Créatives

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  1. Francoise Benhamou, « L’Economie de la Culture » (Ed. La Découverte, 2004)
  2. Kanel Engandja-Ngoulou, « Le Développement des Industries Culturelles au Gabon » (Ed. L’Harmattan, 2012)
  3. Tableaux de Bord de l’Economie Gabonaise (2010-2021)
  4. Profile Culturel du Gabon : Identification du Champ des Industries Culturelles (OIF, 2010)
  5. Rapport Atelier d’élaboration et de validation des instruments normatifs de la politique culturelle en République Gabonaise (Unesco, 2011)
  6. Le Ngombiste – Guide des professionnels de la Culture et des Arts du Spectacle au Gabon (Comaction, 2015)
  7. Rapports d’enquêtes « Impacts socio – économiques de la covid – 19 dans le secteur de la culture à Libreville et Port –Gentil » (Unesco/OIF – Resili’Art 2021)

 
GR
 

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