Et si «Nchantonwin», ancien nom aujourd’hui largement éclipsé par celui de Pointe-Denis, conservait la trace d’une histoire maritime et linguistique vieille de plusieurs siècles ? En remontant au peuplement mpongwè de l’Estuaire, aux terres de Ré-Mboko et à l’existence attestée au XIXᵉ siècle d’une bourgade appelée Saint-Thomé, Imunga Ivanga* explore une filiation possible avec São Tomé, au cœur des anciennes circulations du golfe de Guinée. Une hypothèse qu’il ne donne pas pour acquise, mais qu’il soumet à l’histoire et à la linguistique pour tenter de restituer à Nchantonwin une part de sa mémoire effacée.

Avant que Pointe-Denis ne devienne le nom de toute une rive : cette représentation ancienne du «village Denis» rappelle une géographie mpongwè faite de territoires, de villages et de noms dont «Nchantonwin» pourrait conserver la mémoire. © D.R.

 


Imunga Ivanga, cinéaste et documentariste gabonais ayant reçu plusieurs distinctions internationales, est l’auteur de « Blaise Paraiso », ouvrage consacré à la photographie coloniale. Il a également signé de nombreux articles sur le cinéma et les arts, et coordonné le dossier Gabon Culture pour le magazine Africulture. © D.R.

Nchantonwin est l’autre nom utilisé pour désigner la Pointe-Denis, cette presqu’île située sur la rive gauche de l’Estuaire du Gabon, l’Arongo mbéni yi Ndiwa — « la mer large et profonde des Ndiwa ». Les Ndiwa constituent, dans les faits, le premier clan mpongwè à s’être établi dans cet Estuaire.

Mais parler aujourd’hui de « Pointe-Denis » pour désigner l’ensemble de la rive gauche masque une réalité historique beaucoup plus ancienne et plus complexe.

À l’origine, cet espace ne se résumait ni à une seule appellation ni au territoire d’un seul clan. Le territoire des Assiga était constitué de plusieurs villages et, plus largement, la rive gauche accueillait une grande partie des clans Mpongwè – vingt-deux à l’origine. Parmi eux figuraient notamment les Agwèmpono, les Aninwo, les Abandja, les Agoulamba, les Aguégwa et les Agwènkonwa.
La géographie du peuplement Mpongwè s’étendait également au-delà de cette rive. Sur la rive droite de l’Estuaire étaient notamment établis les Aguékaza et les Agungu, tandis que les Adonis occupaient les îles de Dambè et de Mbini.
Cette précision est importante. Elle permet de restituer à l’Estuaire sa géographie humaine d’origine et, surtout, d’éviter de projeter sur le passé une appellation qui s’est imposée ultérieurement.

Car le nom Pointe-Denis, aujourd’hui employé pour désigner presque naturellement l’ensemble de la rive gauche, n’a pas toujours eu cette portée.
Avec le temps, et vraisemblablement en raison de la place considérable qu’occupa dans l’histoire Antchoué Kowè Rapontchombo – celui que les français désignèrent sous le nom de « roi Denis », et les anglais « king William » -, l’appellation Pointe-Denis s’est progressivement imposée. Elle a fini par s’étendre au-delà du territoire auquel elle se rapportait initialement, jusqu’à désigner, dans l’usage, l’ensemble de la rive gauche de l’Estuaire. Et, dans ce mouvement, un autre nom s’est peu à peu effacé : Nchantonwin.

La question de l’origine de cette appellation se pose et, à vrai dire, la réponse est loin d’être évidente. Car personne ne semble véritablement la connaître, sinon de manière vague. C’est le cas aussi bien parmi les anciens que chez ceux qui s’intéressent à l’histoire du Gabon des origines, celle qui s’est notamment construite sur les rives droite et gauche de l’Estuaire. Et puis, en relisant l’ouvrage de l’historien Elikia Mbokolo, Le Roi Denis. La première tentative de modernisation du Gabon, consacré au roi Denis et paru en 1976 en coédition chez ABC et NEA, un élément apparaît qui pourrait bien constituer une clé et apporter une réponse plausible à cette interrogation.

Antchoué Kowè Rapontchombo, passé à la postérité sous le nom de «Roi Denis». Son influence sur la rive gauche de l’Estuaire contribuera à imposer progressivement le nom de Pointe-Denis, au détriment d’appellations plus anciennes comme Nchantonwin. © D.R.

Le roi Denis, que je préfère appeler ici par son nom mpongwè, Antchoué Kowè Rapontchombo, était l’un des fils de Ré-Mboko. Ce choix n’est pas anodin. Il me semble pertinent que les acteurs gabonais de l’Histoire de notre pays, soient d’abord désignés par leurs propres noms plutôt que par les noms de baptême chrétiens sous lesquels les sources européennes les ont souvent fait connaître. À terme, le risque serait que leurs noms véritables s’effacent de la mémoire. Lorsque le nom de baptême a acquis une importance historique, il peut naturellement être rappelé, mais sans nécessairement devenir prééminent.

Au cours d’une conversation avec un officier de marine français, Antchoué Kowè Rapontchombo explique ainsi que, du temps de son père l’Oga Ré-Mboko: « Beaucoup d’hommes de Saint-Thomé (la plus grande bourgade de son clan) allaient en France ».
Cette mention de Saint-Thomé mérite que l’on s’y arrête. En effet, lorsque La Triomphante corvette royale de Louis Philippe d’Orléans arrive au Gabon, en mars 1838, le commandant Peronne « fait jeter l’ancre en vue du village de Saint-Thomé ». Il s’agit, en fait, de l’agglomération située au sud du village le plus important de l’Oga – le roi – Ré-Mboko.

Il y a donc bel et bien, sur les terres de Ré-Mboko, une localité que les sources françaises de l’époque désignent sous le nom de Saint-Thomé. Or cette appellation ne correspond pas, à première vue, à une dénomination issue de la langue mpongwé, variante de l’Omyènè.

D’où pouvait-elle venir ? Il faut alors regarder au-delà de l’Estuaire.

Au large des côtes gabonaises se trouvent les îles de São Tomé et Príncipe, sous domination portugaise, dont le nom se traduit en français par Saint-Thomas et Prince. La proximité des appellations São Tomé et Saint-Thomé ne peut manquer d’interroger.

D’autant que São Tomé occupe alors une place importante dans les échanges maritimes de cette partie du Golfe de Guinée. Les îles constituent depuis plusieurs siècles un point majeur des circulations atlantiques, aussi bien pour le commerce des marchandises que, tragiquement, pour celui des esclaves. Elles participent ainsi à un vaste espace économique et maritime dont l’Estuaire du Gabon n’est pas isolé.
Les Mpongwè sont eux-mêmes des navigateurs. L’Estuaire est ouvert sur l’océan et ils possèdent une connaissance approfondie de ces eaux, des routes qui les parcourent et des activités qui s’y développent. Les relations avec les navires et les comptoirs étrangers font partie de cet environnement.

Dans ce contexte, l’existence, sur le territoire de Ré-Mboko, d’une importante bourgade appelée Saint-Thomé prend une autre dimension. Elle doit également être replacée dans la personnalité et les ambitions de Ré-Mboko. Pour une raison qui, jusqu’ici, ne semble pas avoir trouvé d’explication définitive, le chef des Agwèmpono, clan voisin des Assiga, aurait, au moment de sa mort, transmis ses pouvoirs à Ré-Mboko plutôt qu’à son propre fils ou à un autre membre de son clan.
L’épisode paraît avoir suffisamment compté pour que Ré-Mboko en inscrive le souvenir jusque dans le nom de son fils. À la naissance d’Antchoué Kowè, il lui ajoute en effet Rapontchombo, qui signifie : « ce que tu m’as donné ne m’a pas été prêté, mais donné pour de bon ».
Le sens est particulièrement fort. Pour Ré-Mboko, ce qui lui a été transmis l’a été définitivement : il ne saurait être question de revenir sur ce don. Antchoué Kowè Rapontchombo en devient naturellement l’héritier.
Ce détour n’est pas sans importance. Il permet d’entrevoir un trait du caractère de Ré-Mboko, mais aussi l’environnement politique dans lequel grandit celui qui, des années plus tard, lui succédera comme Oga.

Revenons alors à Saint-Thomé. La bourgade paraît suffisamment importante pour être identifiée sous ce nom par les officiers de la Marine française. Portait-elle auparavant une autre appellation ? Rien, jusqu’ici, ne permet de l’établir. Ce que l’on sait en revanche, c’est qu’elle a existé et que son nom de Saint-Thomé est attesté dans les témoignages de l’époque.
C’est ici que l’hypothèse prend forme. São Tomé a pu devenir Saint-Thomé dans l’usage français. Cependant, les usages phonétiques du mpongwé, s’inspirant de la prononciation portugaise, São Tomé aurait progressivement été nativisé en Nchantonwin.

La filiation est séduisante. Elle permettrait d’expliquer une appellation dont le sens paraît aujourd’hui obscur et pour laquelle aucune signification ne semble s’imposer dans la langue Mpongwè. Elle demeure cependant, à ce stade, une hypothèse. Pour la transformer en démonstration, il faudrait pouvoir établir les étapes linguistiques permettant de passer de São Tomé à Nchantonwin, ce d’autant que Nchantonwin ne possède pas, un sens propre dans la langue Mpongwè. Une langue qui a, dans un processus d’appropriation et d’adaptation linguistique adopté en les nativisant d’autres mots issus des langues européennes – portugais, anglais, espagnol, français -, des mots qui en entrant dans le mpongwè par leur morphologie ou leur sens, se sont ajustés au système de cette langue.

Mais les éléments historiques réunis ici ouvrent une piste qui mérite, à tout le moins, d’être examinée : l’existence attestée d’un Saint-Thomé sur les terres de Ré-Mboko, les relations maritimes anciennes de l’Estuaire avec le monde atlantique, l’importance historique de São Tomé et la transformation possible des noms au contact des langues bantus.

Nchantonwin ne serait-il pas alors, à travers une prononciation adaptée aux structures phonétiques du mpongwè, la mémoire linguistique, transformée par le temps, de l’ancien Saint-Thomé, lui-même possible écho de l’île de São Tomé ? La question reste ouverte.

IMUNGA IVANGA*

 
GR
 

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