TATIE

Administrateur des services économiques et financiers, membre de l’association des anciens Élèves de l’ENA de France, section Gabon (AAEENAF), Jules Potier Loembe apporte sa contribution, son opinion de citoyen, sur la dynamique de propagation du Covid-19 en Afrique, au moment où des voix sont de plus en plus nombreuses à prédire le chaos pour notre continent.

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Jules Potier Loembe, Administrateur des services économiques et financiers, Membre de l’association des anciens Élèves de l’ENA de France, section Gabon (AAEENAF. © D.R.

Bien que sensible à l’attention que nos amis peuvent manifester à notre égard, en ces temps incertains, je m’interroge face aux prédictions funestes qui se répandent dans une certaine presse, ces derniers temps, à l’égard de l’Afrique.

Certes, au moment du bilan macabre définitif, notre continent apportera nécessairement sa contribution au lot de pertes humaines induites par la propagation de ce virus mais malgré les craintes, il n’y aura probablement pas d’explosion en Afrique. Pourquoi je le crois ? il suffit de rappeler quelques faits.

Tout d’abord, je réalise qu’au Gabon et en Afrique francophone où de nombreuses personnes sont câblées sur «Canal+ Afrique», on appréhende cette pandémie et le traitement qu’il faut lui accorder, à travers le regard que posent les médias français sur la situation en France et en Europe. Il est utile de réaliser que ces médias s’adressent d’abord à un public français. Les éléments de langage utilisés sont avant tout destinés à leurs principaux téléspectateurs. Lorsque je regarde le 20h de TFI ou une édition info de LCI, dans mon salon, en Afrique, j’en profite mais cela ne m’est pas destiné. Cette réalité explique les bourdes de ces derniers jours et les maladresses sur la question des vaccins. On y parle de vous africains, mais pas à vous.

C’est donc à travers ce prisme médiatique que nous réagissons parfois, face à l’évolution de la situation. Il est vrai que la propagation dans nos pays est également préoccupante car les victimes que nous comptabilisons sont déjà des victimes en trop. Toutefois, la situation n’est pas exactement la même entre ce qui se passe chez nous et ce que nous regardons à la télé. Il ne faut pas tout mélanger dans la panique et perdre son sang-froid. Cela altère notre capacité d’analyse.

Quoiqu’il en soit, la psychose s’est répandue dans nos foyers, par le biais de nos «Box Canal+», depuis qu’en France, la situation est devenue plus que préoccupante. On y a de la famille et des amis, nous sommes donc inquiets. Très inquiets pour ces personnes auxquelles nous tenons.

Cependant, l’histoire récente du continent nous rappelle que le dernier virus à avoir terrifié nos populations s’appelle Ebola. Le taux de létalité du virus Ebola est de 60% quand celui de Covid-19 se situe autour de 1%. Bien que COVID-19 soit plus contagieux, du fait d’un délai d’incubation plus long, souvent caractérisé par une phase asymptomatique pouvant détourner notre vigilance, Ebola tue davantage. Ebola ne distingue pas selon l’âge : il attaque les plus âgés avec la même vigueur qu’il s’en prend aux plus jeunes. Avec Ebola, un contact, une goutte de sueur provenant d’une personne atteinte condamne à mort, sans une prise en charge immédiate.

Aujourd’hui, sur 100% des personnes contaminées par COVID-19, 80 à 85% ont une forme bénigne. 15 à 20% développent des complications. Il s’attaque principalement aux personnes âgées et/ou souffrant de pathologies à risque, même si nous avons également vu que les plus jeunes peuvent en mourir. Les pays les plus touchés en Europe ont des populations globalement vieillissantes (45,9 ans de moyenne d’âge en Italie et les pays voisins ont une structure démographique similaire). La moyenne d’âge pour l’ensemble du continent africain est de 19 ans (25 ans pour mon pays). Donc mathématiquement, au regard des données et statistiques en notre possession, rien n’indique que le virus fera nécessairement plus de victimes en Afrique que partout ailleurs dans le monde. Rien ne justifie le scénario catastrophe annoncé ces derniers jours.

La pyramide des âges en Afrique pourrait être un facteur protecteur et aboutir à une immunité grégaire.

De plus, le coronavirus semble se propager en grande partie entre 25° et 55° de latitude Nord. C’est vraiment curieux. C’est dans cette zone que l’on trouve 99 % de la létalité du Covid-19. On peut quasiment poser une règle sur la zone du globe la plus touchée, tellement ça semble linéaire.

On peut penser que la chaleur climatique, si elle n’arrête pas le virus, contribue à ralentir sa propagation. Le pays le plus touché sur le continent est l’Afrique du Sud, qui entre en hiver et se trouve dans une zone symétriquement opposée à la zone la plus contaminée, si l’on prend pour centre de la symétrie la ligne de l’équateur. C’est comme si, entre les tropiques du cancer et du capricorne, le virus ne trouve pas véritablement sa niche. Hormis le cas de la Corée du Sud, le pic a été atteint partout au bout de 4 semaines. Certains pays africains entrent dans leur 4ème semaine, sans avoir plus de cas qu’en Italie.

On a parlé des tests en nombre insuffisant en Afrique, qui fausseraient les données sur le nombre de personnes atteintes. C’est probablement vrai. Mais au bout de plusieurs semaines, depuis qu’on en parle, des milliers de morts ne peuvent pas se cacher…Nous verrons des cas se multiplier dans les prochains jours parce qu’il y a eu des  «frottements» dans les banques, au moment de la paye des salaires, et dans les marchés par la suite. Mais le nombre de cas demeurera sans commune mesure avec ce que nous observons hors du continent.

Certains scientifiques affirment que le vaccin contre la Tuberculose (BCG), que l’Europe de l’ouest semble redécouvrir, pourrait être d’une aide. J’aimerais rappeler qu’en Afrique, se vacciner est presqu’une religion…

Oui, nos systèmes de santé sont aussi performants que le serait une huître sur un 400m aux Jeux Olympiques. Mais cela ne suffit pas pour transformer le continent en épicentre de la pandémie.

Oui, il faut en avoir peur et il y aura de nombreuses victimes, liées à la diversité génétique, aux comorbidités telles que le VIH et la tuberculose, et d’autres facteurs socio-économiques. Mais parce que Ebola a laissé des traces encore vives dans nos mémoires et dans nos habitudes ; parce que le paludisme fait encore plus de victimes sur le continent que le COVID-19 n’en fera chez nous ; parce que le VIH est encore une réalité, je pense plutôt que c’est la crise économique à venir qui fera encore plus de victimes que ne le fera le COVID-19. Il s’agira de victimes bien vivantes. Cette crise économique frappera les jeunes et les moins jeunes et notre responsabilité est de nous y préparer.

Oui, après le confinement dans nos maisons, il faudra confiner la crise économique… Si épidémie africaine il y a, elle a probablement commencé entre mi-février et début mars, avec un taux de progression extrêmement faible, puisque dans la même période, l’Italie accumulait 20 000 contaminations et près de 1500 décès, pour une population 20 fois moins importante.

Pour toutes ces raisons, je crois qu’il y a matière à espérer. L’Afrique ne disparaîtra pas avec cette Pandémie mais pourra être durablement secouée par les conséquences économiques qui s’en suivront.

En attendant, respectons les gestes barrières et les consignes qui nous sont communiquées pour épargner nos vies.

 
GR
 

4 Commentaires

  1. Pandjo Boumba luc dit :

    Brillante analyse Jules. Elle gagnerait à être relayée notamment dans les médias internationaux . Les conséquences économiques et sociales des mesures politiques grégaires prises seront désastreuses pour les pays africains.

  2. lavue dit :

    Je partage cette opinion. Avant l’apparition du COVID-19 la situation socio-économique du Gabon et de plusieurs pays africains n’était pas du tout envieuse. Après ce COVID-19 il est évident qu’on ne sera pas loin de toucher le fond. Comme si ca ne suffisait pas le cours du baril du pétrole a dégringolé. A quelque chose malheur est bon dit-on. Est-ce que nos politiciens vont en tirer les conséquences économiques pour l’avenir? J’en doute fort, car c’est pas dans nos habitudes. La diversification de l’économie, l’intégration sous-régionale, la gestion rigoureuse des finances publiques, l’éduction et la santé ne sont ques théories creuses chez nos dirigeants.
    S’agissant du Gabon, on se demande d’où sortent brusquement les 250 Milliards de mesures annoncés par le Gouvernement? Quand on est sait qu’il n’existe aucune politique sanitaire et de l’enseignement. L’opposition Gabonaise doit mettre en garde les populations sur ces effets d’annonce. Le gros de la somme annoncée ira sans aucun doute vers les entreprise gérées par les tenant du système. Des détournements déguisés ou directs. Je ne vois pas l’urgence d’annoncer de telles mesure chiffrées alors que la pandémie n’est pas encore derrière nous. Mais ça se comprend, quand on est incapables d’analyses propres, on mime ce qui se fait ailleurs. On essaie de calquer ce que fait notre modèle historique , notre maître (la France) sachant que nos réalités ne sont pas les mêmes. Le plus dur est à venir, il est économique et le Gouvernement devrait faire preuve de plus de discernement et d’équité au lieu de se limiter aux annonces sans qu’on ne sache de manière claire les bénéficiaires des mesures annoncées et les modalités d’octroi.

  3. Bouessy Ditsambou dit :

    Clair, net, et limpide.

  4. Fille dit :

    Merci pour cette analyse pertinente qui mérite de servir de droit de réponses aux vautours qui sont aux aguets, attendant que l’Afrique expire. Cela n’arrivera jamais. L’Afrique en a vu d’autres, il en tombera encore des africains, mais ce continent reste un continent d’avenir. L’avenir vous appartient jeunes Africains, c’est ainsi. Ce qui a été au début sera à la fin. Prenez soin de vous.

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