Le processus de transition doit faire plus de place au peuple souverain afin de donner une forme de légitimité aux actes devant déboucher sur la refondation du pays et ses institutions. Dans la tribune ci-dessous, Mamadou Diatta et Yannick Egnongo, respectivement docteurs en Science politique et Relations internationales et en Science de Gestion, estiment que le gouvernement de la transition doit sortir de ce qui apparait de plus en plus comme une sorte de cacophonie dans l’organisation du Dialogue National, afin de donner plus de lisibilité et de cohérence au processus et d’aboutir à un contrat social qui fera sinon l’unanimité, au moins le consensus.

Plus de 17,000 contributions auraient été enregistrées entre la plateforme Mbova (espace de collecte des différentes contributions) et les dépôts physiques. © Gabonreview/Shutterstock

 

L’appel à contribution lancé par le Premier ministre de la transition a pris fin le 30 novembre 2023. Plus de 17,000 contributions auraient été enregistrées entre la plateforme Mbova (espace de collecte des différentes contributions) et les dépôts physiques. Le gouvernement propose désormais une extension de 30 jours afin de recueillir les avis des compatriotes vivant en province, et n’ayant pas nécessairement la capacité de rédiger et de partager leurs apports. Si l’intention est louable, elle soulève néanmoins plusieurs interrogations quant au devenir de toutes ces propositions. Au-delà, c’est toute l’approche même de la transition qui pose questions, dans la mesure où les chantiers indéniablement prioritaires en période de transition semblent être relégués au second plan.

Plus de méthode et plus de légitimité

Mamadou Diatta docteur en Science politique et Relations internationales. © D.R

Avant de s’appesantir sur le processus de consultation, il convient de s’arrêter un tant soit peu sur l’absence de clarté quant à la méthode d’analyse et de traitement de l’ensemble des contributions. L’analyse documentaire, surtout d’un tel volume, est un exercice fastidieux pour lequel il est essentiel de définir préalablement une méthodologie précise pour la collecte et le traitement de l’information. Or, dans le cas de l’appel à contribution du Gabon, il semblerait que les bonnes intentions ou l’excès de zèle l’aient emporté sur l’efficacité. Sinon, comment envisager que la nature du contributeur n’exerce pas une influence dans le choix des propositions retenues ? Ou encore, comment garantir que l’attention portée à une proposition émanant d’un parti politique sera la même que celle accordée aux suggestions d’un citoyen lambda ?

La deuxième étape de consultation de nos compatriotes des provinces semble présenter davantage de complexité et d’interrogations : qui seront les compatriotes consultés ? Sur quels critères seront-ils sélectionnés ? Quels seront les sujets abordés ? Comment se fera la sélection des propositions ? Le flou entretenu (volontairement ou non) par le gouvernement de transition n’est pas de nature à rassurer quant à la pertinence de ce processus de contribution. De même que, dans une démarche de (re)construction démocratique, il est paradoxal d’assigner au peuple un rôle « uniquement consultatif ».

Pour ce qui nous concerne, nous avons dans le cadre de cet appel à contribution, proposé la mise en place d’une « Commission d’Organisation des Assises Nationales de la Refondation (Dialogue National) » dont les membres, d’abord choisis par les populations (par un appel à nomination), seraient ensuite confirmés par l’Assemblé Nationale et le Sénat de la transition sur la base d’un certain nombre de critères objectifs (formation, expérience, respect de la parité, équilibre/représentativité provinciale etc.). Cette Commission se chargerait de l’organisation de ce que nous appelons des consultations provinciales populaires dont les propositions feraient ensuite l’objet d’une synthèse consignée dans un rapport qui servira de base à l’élaboration des documents de travail des Assises Nationales de la Refondation. Élément fondamental de la transition, la Constituante doit être revêtue du sceau de la légitimité populaire, et pour ce faire, les consultations provinciales populaires doivent designer 10 individus (5 hommes et 5 femmes) par province en tant que membres de la Constituante. Enfin, les travaux de la Commission d’Organisation des Assises Nationales de la Refondation seraient accessibles au grand public à travers un site internet et diffusés à la télévision nationale.

Remettre la transition au cœur des priorités

Yannick Egnongo docteur en Science de Gestion. © D.R.

C’est une lapalissade que d’affirmer qu’en période de transition, la priorité de tout gouvernement transitoire, en dehors de l’expédition des affaires courantes, doit demeurer l’exécution de tous les actes nécessaires à la sortie même de la transition dont l’aboutissement ultime est l’organisation d’élections libres, transparentes et crédibles. Le rôle principal de l’exécutif et de son gouvernement est donc de mettre en place des mécanismes et mobiliser les moyens de l’État qui permettront d’atteindre ces objectifs. Si certaines mesures ayant pour but l’amélioration du quotidien des Gabonais sont à saluer (dégel des recrutements au sein de la fonction publique, reprise de grands chantiers routiers et d’assainissements…), il est utile de rappeler que les dirigeants de la transition doivent avant toute chose travailler précisément à la restauration d’institutions véritablement républicaines et démocratiques. Or, d’aucuns estiment que les déclarations de certaines figures de la transition laissent plutôt transparaitre « une volonté exagérée de retomber dans le culte de la personnalité et de séduire un potentiel futur électorat ».

C’est donc dans l’optique de recentrer le débat autour des priorités de la transition, et notamment de la préparation de futures élections générales libres et apaisées, que nous avons dans notre contribution, insisté sur la nécessité d’un recensement général de la population et de l’habitat fiable. Cet exercice permettra de procéder ensuite à un redécoupage électoral suivant le critère primordial de la taille démographique pour déterminer les circonscriptions électorales.

Autre élément prioritaire, la mise en place d’un système intégré de gestion des identités avec un numéro d’identification unique pour chaque Gabonais, qui permettra de solder définitivement la problématique de la délivrance des cartes nationales d’identité pour tout citoyen en âge d’en posséder. De même, La refonte du fichier électoral devra se faire sur la base du nouveau recensement général de la population et de l’habitat et du système intégré de gestion des identités.  Pour être cohérent et efficient, ces actions doivent s’inscrire dans un projet plus global d’accélération de la numérisation/digitalisation de l’Administration Publique.

En somme, tout processus de transition soulève naturellement son lot de difficultés. Cependant, le Gabon étant à un tournant de son histoire, il est impératif que cette transition puisse porter sur les fonts baptismaux une nouvelle République de l’État de droit, de la justice sociale, et de la prospérité partagée. Les actions des autorités de la transition doivent s’appuyer sur une méthode rigoureusement définie ainsi qu’un plan d’action clairement établi, et guidée par les principes d’inclusivité, d’impartialité et de transparence.

 
GR
 

2 Commentaires

  1. Gayo dit :

    Les bonnes intentions ou l’excès de zèle l’aient emporté sur l’efficacité. Tout est dit. Cette méthode Ndong Sima est une vraie blague. 170 000 pages à consulter. Par qui où et quand? C’est une distraction comme lorsqu’au dit aux enfants (le peuple), aller vous amusez par là-bas pendant qu’on conspire. L’assemblée nationale, le sénat et pourquoi pas le CESE sont suffisants. On peut ajouter les ONG, les associations légalement reconnues, les syndicats et les confessions religieuses pour la contribution. En effet le souci d’efficacité et de gain de temps aurait imposé à Ndong Sima une première méthode pour trier la qualité des contributeurs pour ne pas nous retrouver avec 170 000 pages pour à la fin ne rien retenir. Avec les membres des deux chambres du parlements, les ONG, les associations, les syndicats, les confessions religieuses, on aurait eu un nombre limité de contributions de qualité qui certainement auraient englobés tout ce qui se répète dans ces 170 000 pages. Cette méthode est assez surprenant de la part d’un RNS qu’on dit intelligent mais utilise des méthodes évidemment peu efficaces. Est-ce un plan pour rallonger la transition? Je ne crois pas que ce délais de 30 jours soit nécessaire. Une perte de temps inutile et peut être on cherche des raisons pour faire durer la transition. On se fait distraire par RNS. La multiplicité des contributions répétitives, ne remplacera pas la vision et la volonté politique de ceux qui dirigent cette transition et ne changera rien si vous manquez vous-même d’intelligence pour mettre le Gabon dans la bonne direction. On a besoin d’un bon leadership, c’est tout. Si vous êtes ces leaders dont le Gabon a besoin alors vous savez suffisamment ce qu’attendent les gabonais parce que vous les écoutez tous les jours et vous savez ce qu’il faut faire. Si vous voulez dire comme le pouvoir d’Ali Bongo qu’ils n’entendent que des critiques et pas des propositions alors depuis toujours des propositions sont faite, alors on ne peut rien faire pour guérir votre surdité car vous avez déjà choisi de ne rien entendre.

  2. DesireNGUEMANZONG dit :

    Bonjour Messieurs,

    Si j’ai bonne mémoire, vous êtes à votre troisième publication dans ce journal. Je tiens à vous féliciter pour vos papiers de réflexion (plutôt de constatation) surtout dans la forme. Irréprochables. Il n’y a pas une seule faute de syntaxe! Mais dois-je préciser que l’habit ne fait pas le moine!

    Une des critiques qu’on pourrait vous avancer est le fait que vous avez tendance à faire du journalisme. Prenez plus de hauteur en privilégiant vos domaines d’études respectifs. Votre complémentarité intellectuelle n’est pas évidente à établir. On aimerait lire un papier du Docteur en Sciences de gestion et un papier du Docteur en Sciences politiques et en Relations internationales séparément pour en extraire la valeur ajoutée relativement à des sujets complexes et d’actualité brulante.

    J’aimerais revenir sur deux points de votre papier: le recensement et le découpage électoral. Une question me taraude l’esprit: A partir de quel niveau de population définissez-vous une circonscription électorale? Une autre question m’asticote: qu’entendez-vous par recensement général de l’habitat fiable? Qu’est-ce qu’un habitat fiable comparativement à un habitat non fiable?

    Je comprends aisément la notion de recensement de la population qui précisera le nombre d’électeurs (trices) mais pas celle ci-dessus. Si on doit modifier le Code électoral, pour ma part je propose que les populations votent au lieu de leur domicile habituelle et non plus par rapport à leur province d’origine. Cette méthode aurait l’avantage d’endiguer les phénomènes de « populations flottantes » pendant les élections, d’une part. D’autre part, cette méthode montrerait un problème de notre pays: le déséquilibre territorial et la légitimité douteuse des représentants de la nation.

    C’est donc pourquoi je suis pour une désignation des représentants de la nation sur fond d’unicité territoriale et sur une base sociologique de la population gabonaise. Le découpage électoral est un sujet polémique qui peut attiser les tensions et faire durer la transition.

    La simplicité ne se décrète pas; elle se construit affirmait Picasso. Pour ne paraître des yakafokons, il faut préciser davantage vos analyses.

    Cordialement.

Poster un commentaire