[Tribune] Pourquoi et comment le football au Gabon ?
À rebours du découragement ambiant et des analyses à chaud, la tribune libre suivante choisit la profondeur plutôt que l’anathème. Face aux échecs récents des Panthères, elle invite à dépasser le présentisme pour interroger les racines structurelles du football gabonais : son histoire, son organisation, son économie et le rôle de l’État. En revisitant les modèles passés et en esquissant des pistes concrètes de refondation territoriale, le texte pose une question centrale : comment reconstruire durablement plutôt que renoncer. Cette réflexion exigeante est signée Flavien Enongoué*, universitaire et dirigeant sportif, engagé dans la création d’un club comme acte de foi raisonné dans l’avenir du football national.

Makokou, 13 décembre 2025 : Assemblée générale constutive d’AC Bélinga, le président fondateur, Pr Flavien Enongoué (à droite), et le président du Comité directeur, Paulin Métandou. © D.R.
Il y a plus d’un mois, précisément le 28 novembre 2025, informé de mon initiative de lancer un Club de football dans le championnat de la Sous-Ligue départementale de l’Ivindo au cours de la saison sportive 2026, dénommé Aigle de Cassin de Bélinga, un journaliste sportif d’un grand quotidien national me faisait parvenir un protocole d’une interview (à paraître dans quelques semaines), qui se terminait par cette question lourde : « Le football gabonais traverse une zone de turbulences sans précédent. Créer un Club aujourd’hui, ce n’est pas aller au-devant des problèmes ? » En guise de réponse laconique, car ne disposant pas d’assez d’espace pour aller au fond du problème, je lui rappelais le fin mot de Sénèque : « La vie, ce n’est pas d’attendre que l’orage passe, c’est d’apprendre à danser sous la pluie. »
L’actualité malheureuse de la débâcle collective des “Panthères”, l’équipe nationale de football, à la XXXVe édition de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN), qui se joue au Maroc depuis le 21 décembre 2025 et s’achèvera le 18 janvier 2026, oblige donc le dirigeant sportif que je suis devenu à se saisir des problèmes auxquels fait allusion le journaliste et dont les contre-performances endémiques de l’équipe nationale constituent la retentissante traduction. Des neuf participations à cette prestigieuse compétition, on peut remarquer l’existence pour ainsi dire d’une loi des trois tiers.
En effet, il faut remonter à une trentaine d’années pour enregistrer un bilan aussi catastrophique : sortir de la compétition sans avoir obtenu le moindre point. C’était le cas en 1994, en Tunisie, marquée par deux lourdes défaites, respectivement contre le Nigeria (0-3) et l’Egypte (0-4). Lors de la troisième participation, au Ghana, le Gabon occupera, comme récemment au Maroc, la dernière place du groupe, avec néanmoins un point, grâce à un match nul (0 -0) face à la République Démocratique du Congo (RDC) ; les deux rencontres précédentes s’étant soldées par une défaite, sur le même score (1-3), contre l’Afrique du Sud, puis l’Algérie. Plus rien de tel depuis lors : bien que souvent éliminé dès le premier tour, il réussissait à se hisser au moins à la troisième place, avec trois points ; c’était le cas en 2010 (Angola), en 2015 (Guinée Équatoriale) et en 2017 (à domicile). Trois fois seulement, il a franchi le premier tour, atteignant deux fois les ¼ de finale, en 1996 (Afrique du Sud) et en 2012 (à domicile), et une fois les 1/8e de finale, en 2021 (Cameroun) ; et, à chaque fois, éliminé aux tirs au but, à la suite d’un match nul (1-1), respectivement par la Tunisie (1-4), le Mali (4-5) et le Burkina Faso (6-7).
On ne peut se satisfaire d’une explication univoque pour comprendre une telle situation : les défaillances du staff technique pour les uns, conjuguées à celles, éventuelles, de la Fédération Gabonaise de Football, pour les autres. Il importe de l’examiner en profondeur, en sortant résolument de la logique prédominante du présentisme. Le constat d’évidence est que, malgré les prouesses d’un staff technique qu’on voudrait compétent, et celles des dirigeants fédéraux qui le seraient tout autant, l’effectif des panthères n’a pas aujourd’hui, pas plus qu’hier, la profondeur stratégique lui permettant de répondre efficacement aux exigences de ce que Jean-Marie Brohm appelle « Le sport-spectacle de compétition » (QS? Éditions, Alboussière, 2020). C’est que le banc de touche des équipes nationales qui occupent aujourd’hui le haut du pavé à l’occasion de la Coupe d’Afrique des Nations ou lors des éliminatoires de la Coupe du monde de football est occupé de moitié ou aux 2/3 par des joueurs aussi compétitifs que les titulaires. Ce qui permet d’escompter les meilleurs résultats possibles pendant la compétition. Au sein de l’effectif des “Panthères”, on les compte à peine sur le bout des doigts d’une main. D’où cette question simple, qui appelle pourtant une réponse collective complexe : que faire ?
Il faut élargir le vivier au-delà des expatriés, c’est-à-dire des joueurs évoluant dans les championnats étrangers, au demeurant pas assez nombreux, en particulier en Europe qui concentre l’essentiel du « marché du talent sportif » dans le domaine du football. Il s’agit précisément d’un investissement conséquent dans la réorganisation nationale du « marché du talent et du travail sportifs » (cf. Wladimir Andrreff, “Le marché du talent sportif. Régulation et dérégulation”, dans Pierre-Michel Menger (dir.), Le talent sportif, Paris, PUF, 2018, [p. 247-290], p.264.), autrement dit repenser en profondeur le championnat national de football.
Difficile dans l’espace de cette tribune de revenir en détails sur la trajectoire historique de cette compétition, mais on peut grosso modo la séquencer en trois phases. La phase initiale, portée par des équipes scolaires relevant essentiellement du bassin pédagogique de Libreville (Anges ABC du Lycée Léon Mba, CAPO du Lycée technique, USM de l’Institut Privé d’Enseignement Supéreur). La deuxième phase, consécutive à la décision gouvernementale de 1984, d’inciter les administrations publiques (FC 105 – Armée, V. Club Mangoungou – Police nationale) et les sociétés publiques ou parapubliques à financer les clubs : CSB (CNSS), Locomotive FC (Octra), JAC (Oprag), AS Sogara (Sogara), Pétrosport (Elf Gabon), Shellsport, qui deviendra Mbilinga FC (Shell Gabon), etc. À l’exception de l’AS Mangasport (Comilog) qui préexistait à la décision gouvernementale, et à son ancrage à Moanda (Haut-Ogooué), le championnat national concernait essentiellement deux ligues de football, celle de l’Estuaire et celle de l’Ogooué-Maritime. Il avait attiré, du fait d’importants moyens financiers mobilisés, nombre de stars du football africain et d’entraineurs africains et européens de renoms. Mais, à l’exception de la formidable aventure de l’AS Sogara en 1986, finaliste malheureux de la Coupe d’Afrique des clubs vainqueurs de coupe, face à Al-Ahly d’Egypte (0-3 et 2-0), la moisson fut maigre, même s’il faut reconnaître l’émergence de talents qui impactèrent positivement la sélection nationale (Azingo). Elle avait pu s’adjuger, à deux reprises, la Coupe de l’Union Douanière des États de l’Afrique Centrale (UDEAC), d’abord en 1983, face au Congo (3-0), ensuite en 1985, contre le Cameroun (1-0). La crise économique eut raison de ce modèle, au milieu des années 1990. S’ouvrira alors, en 1997, la troisième phase, toujours en cours, résultant de la décision gouvernementale, activement portée par le Ministre des Sports d’alors, Alexandre Sambat, de faire participer toutes les ligues provinciales au championnat national de football. Des clubs qui naquirent ici et là, portés par des figures individuelles fondatrices, seront confrontés par la suite au problème de moyens financiers, et s’en remettront finalement, une quinzaine d’années plus tard, à l’État-Providence qui décidera de subventionner plus ou moins régulièrement leur fonctionnement, sans résultats réellement probants.
Ce qui incite une partie importante de l’opinion publique à dénoncer la place prépondérante du football dans « l’emprise sportive » (Robert Redeker, L’emprise sportive, François Bourin Editeur, 2012), au détriment d’autres sports pourtant prometteurs, en particulier individuels. Pourtant, je considère que, malgré ce surinvestissement jusqu’ici improductif, il y a lieu de croire dans les vertus cardinales de l’aventure du football (Stéphane Floccari, Pourquoi le football, Paris, Les Belles lettres, 2020, p.175-202). Car, en dépit des apparences, on n’a réellement pas tout essayé au Gabon. Et il faut paradoxalement revenir en arrière, en particulier au projet dont cette troisième séquence de l’histoire du championnat national était véritablement porteuse, pour espérer refonder aujourd’hui le football. Je l’avais déjà expliqué en d’autres circonstances (Favien Enongoué, « Alexandre Sambat : 25 ans après », Gabon Media Time, 20 septembre 2023), ce projet tenait en quelques pages lumineuses du Contrat-programme en quatre (4) ans, porté par la détermination de deux hommes : le Ministre des Sports, Alexandre Sambat, et le président de la Fegafoot, Placide Engadzas. Il se déclinait en quatre points : les objectifs, les engagements de la Fegafoot, ceux de la tutelle ministérielle et des dispositions transitoires. On peut aujourd’hui jeter un regard rétrospectif pour évaluer le chemin parcouru dans l’atteinte des sept (7) objectifs, à savoir : « procéder au lancement d’un championnat national qui comptera quinze clubs engageant les neuf provinces, organiser une coupe du Gabon interclubs, promouvoir la restructuration des ligues provinciales, mettre en place des équipes nationales dans toutes les catégories, assurer la vulgarisation et le développement du football féminin, procéder à l’harmonisation et à la réforme des textes, et assurer la formation des formateurs » (cf. L’Union du 29 décembre 1997, p.6).
Concernant le volet relatif à l’organisation d’un championnat national engageant les neuf provinces, sa réalisation mérite d’importants réajustements, dans le but de minimiser les coûts de fonctionnement des clubs, à commencer par celui du transport, manifestement le chapitre le plus lourd. À cet effet, je milite pour un championnat en deux phases. La première se déroulerait dans trois zones comptant chacune six clubs. Zone A : regroupant les principales villes de la province de l’Estuaire (6 clubs) : Libreville (3), Akanda (1), Owendo (1) et Ntoum (1) ; Zone B (6 clubs) : Moyen-Ogooué (1), Ngounié (2), Nyanga (1) et Ogooué-Maritime (2) ; Zone C (6 clubs) : Haut-Ogooué (2), Ogooué-Ivindo (1), Ogooué-Lolo (1) et Woleu-Ntem (2). La seconde phase, qui se déroulerait dans une ville d’une zone, dont le choix annuel se ferait selon le principe de la rotation zonale, regrouperait, dans un format play-off, les deux premiers de chaque zone ; le vainqueur final du championnat étant le club qui aura gagné le maximum de points à l’issue des confrontations [aller et retour] entre les six (6) clubs.

Le rôle de l’État sera principalement circonscrit à trois volets importants : la modernisation des infrastructures sportives, l’amélioration de la connectivité des territoires, à travers des routes praticables en toutes saisons, et l’incitation des opérateurs économiques intervenant sur un territoire à nouer des partenariats de sponsoring avec les clubs, en contrepartie des avantages fiscaux à s’investir dans le mécénat culturel et sportif. À l’instar de l’Association Sportive Mangasport, à Moanda, l’objectif est de réussir la synergie “entre sport, industrie et territoire”. Par ce modèle, les clubs de football arriveraient à surmonter deux handicaps majeurs : le déficit de moyens financiers et l’insuffisance d’ancrage territorial, donc d’enracinement populaire – qui pourrait aussi constituer un levier de financement participatif. Ainsi structurés, ils pourront répondre efficacement aux impératifs du marché du talent et du travail sportifs à travers tout le territoire national.
Pr Flavien ENONGOUÉ*
Président Fondateur d’AC de Bélinga – Football.














1 Commentaire
Très bonne analyse du Pr Flavien ENONGOUE.
a/ La phase initiale comportant les équipes scolaires et universitaires « OGSSU » doit impérativement être réactivée; car c’est elle qui contient le vivier du football Gabonais.
Dans notre conscience collective, nous, parents Gabonais orientons prioritairement nos enfants vers l’école. Ce n’est qu’à travers le sport à l’école que les enseignants détectent les meilleurs sportifs, parfois parmi les élèves ayant les notes scolaires les plus élevées. Ces enfants sont ensuite intégré dans l’équipe de foot de l’école, du lycée ou de l’université pour participer aux jeux de l’OGSSU.
b/ Ensuite, il faut réorganiser et intégrer le foot « CORPO » des entreprises dans les ligues provinciales.
Ces enfants très intelligents et très sportifs vont intégrer rapidement le monde du travail « SEEG, OPRAG, SETRAG, etc… » et pourront continuer à s’exprimer dans le foot CORPO.
c/ Parallèlement, il faut réorganiser et relancer le foot « MILITAIRE » car beaucoup de nos enfants, très talentueux sportivement, intègrent les forces armées et la police très tôt, abandonnant ainsi leur rêve de footballeur.
Les championnats a/, b/ et c/ serviront de vivier sportifs pour fournir des footballeurs talentueux aux championnats nationaux D2 et D1, selon la formule choisie.
N.B: Ne pas oublier le foot « des quartiers » qui réserve souvent des surprises en terme de talents.