La question n’est pas de savoir si un député français peut s’exprimer sur le Gabon, mais si les procédures et droits de défense sont respectés et si les institutions acceptent la contradiction.  

Jean-Louis Roumegas et Alain-Claude Bilie-By-Nze : une interpellation purement symbolique, mais un risque réputationnel bien réel pour Libreville. © GabonReview

 

Quelques jours après la question écrite de Jean-Louis Roumegas au sujet de l’affaire Alain-Claude Billie-By Nze, les réactions s’enchaînent. Certains observateurs dénoncent tantôt une ingérence dans une procédure judiciaire, tantôt la résurgence d’imaginaires néocoloniaux, tantôt la persistance des pratiques de la Françafrique. Dans son adresse au ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, le député français a demandé des clarifications sur la position de son pays, accusé d’offrir au régime gabonais une «caution diplomatique» contraire aux «engagements que la France dit porter en matière de démocratie, d’Etat de droit de droits humains». Il a aussi réclamé des précisions sur «les démarches (que l’exécutif français) entend entreprendre auprès des autorités gabonaises afin d’obtenir la fin des détentions arbitraires et des traitements dégradants (…) Il s’est, en outre, interrogé sur le sens d’une éventuelle «visite officielle du chef de l’Etat gabonais à Paris», appelant son pays à «user de toute son influence» pour obtenir la libération de l’ancien Premier ministre.

Risque réputationnel

Le propos est dur et politiquement orienté. Mais le geste reste symbolique. Dans la pratique institutionnelle française, les questions écrites n’ont aucune force contraignante. Elles n’emportent pas de conséquence diplomatique non plus. Même si le gouvernement est tenu de lui répondre, Jean-Louis Roumegas ne parle pas au nom de la France. Son initiative ne peut déboucher ni sur une enquête internationale ni sur un changement de position officielle. Elle ne peut non plus être interprétée comme l’opinion de l’Etat français. En somme, elle n’influencera en rien les actuels équilibres diplomatiques. Néanmoins, on aurait tort de la traiter par le mépris ou l’indifférence. Jusqu’ici, cette affaire relevait du débat public national. Avec cette interpellation, elle a franchi un seuil et s’est internationalisée. Désormais, médias, organisations non gouvernementales (ONG) et réseaux diplomatiques pourront s’en saisir. Bon gré mal gré, Alain-Claude Billie-By-Nze vient d’obtenir une forme de visibilité internationale. À l’inverse, l’image du régime se trouve touchée de plein fouet.

Depuis le 30 août 2023 et la chute d’Ali Bongo, le régime incarné par Brice-Clotaire Nguema s’est attaché à construire sa légitimité autour de trois piliers : la restauration de l’Etat de droit et de la dignité du citoyen, la rupture avec les abus du passé et, la promesse d’un nouvel ordre démocratique. En évoquant des atteintes aux libertés fondamentales, Jean-Louis Roumegas s’est attaqué à ce récit-fondateur. Incidemment, il a invité la communauté internationale à une autre lecture de la situation gabonaise. Même si les conséquences immédiates demeurent incertaines, cette interpellation peut altérer la perception des investisseurs, nourrir des réserves dans les cercles diplomatiques et, compliquer la communication du régime à l’international. Pour le pouvoir, il y a assurément un risque réputationnel.

Sortir des émotions

Pour autant, ni le gouvernement ni l’opinion publique ne gagnent à céder à un nationalisme simplificateur. Il ne s’agit ni de brandir la souveraineté pour rejeter toute critique extérieure ni de considérer toute invitation au respect de la procédure comme une ingérence. Certes, la classe politique française a longtemps usé de pratiques blâmables, affichant une posture «paternaliste» dans sa relation avec l’Afrique. Mais, s’il est commode et politiquement efficace, cet argument ne répond pas aux questions de fond. Bien au contraire. Il les élude, les contourne et appauvrit le débat. Or, dans le cas présent, magistrats et greffiers ont eux-mêmes exprimé des réserves et un malaise. Dès lors, le reflexe anti-français et la surenchère nationaliste deviennent contre-productifs. Ils révèlent surtout la sensibilité du dossier et les fragilités du système.

La question n’est pas de savoir si un député français peut s’exprimer sur le Gabon. Elle consiste à savoir si les procédures et droits de la défense sont respectés et si les institutions acceptent la contradiction. La démocratie gabonaise ne se construira ni à Paris ni à Washington ni à Bruxelles, mais dans la capacité de la société à s’approprier des règles communes et principes partagés. D’où la nécessité de sortir des émotions. Au fond, l’enjeu dépasse le seul cas d’Alain-Claude Billie-By-Nze. Au Gabon, comme à l’extérieur, l’action de Brice-Clotaire Oligui Nguema sera appréciée à l’aune des engagements du 4 septembre 2023. Si la sortie de Jean-Louis Roumegas ne déclenchera pas une crise diplomatique, elle révèle néanmoins des doutes et une inquiétude. Le Gabon ne peut ni déléguer le traitement de ces interrogations à la France ni les dissoudre dans un réflexe nationaliste. Il lui revient d’y apporter des réponses avec rigueur et lucidité.

 
GR
 

0 commentaire

Soyez le premier à commenter.

Poster un commentaire