Le procureur de la République a appelé au respect de la présomption d’innocence. Mais, l’ancien Premier ministre a été placé sous mandat de dépôt. Pourtant, la mémoire aurait dû inciter à la prudence, à la retenue, à la rigueur.

Pour être respectée, la justice doit être respectueuse de ses principes. En reproduisant les schémas anciens, le parquet a fragilisé sa propre position. Il a, en quelque sorte, tendu des verges pour se faire battre. © GabonReview

 

Une gêne diffuse, difficile à contenir… À la faveur d’un point-presse tenu le 16 avril, le procureur de la République s’est exprimé sur l’affaire Bilie-By-Nze. Evoquant des faits présumés «d’escroquerie et d’abus de confiance», il a rejeté toute idée de règlement de comptes politique. Il a insisté sur la nature privée du litige. Revenant sur la procédure en cours, il a évoqué une enquête préliminaire destinée à «vérifier la matérialité des faits et à rassembler les éléments de preuve nécessaires». Dans la foulée, il a appelé au respect de deux principes cardinaux : la présomption d’innocence et le secret de l’instruction. Le propos se voulait rassurant, presque pédagogique. Pourtant, l’ancien Premier ministre a été placé sous mandat de dépôt. Fallait-il en arriver là ? «Je ne sais pas (…) Mais, (cette) incarcération (…) ne sert ni notre démocratie ni la crédibilité et l’indépendance de notre justice», a, en substance, répondu le président du Syndicat national des magistrats du Gabon (Synamag).

Mauvais souvenirs

Expression d’un malaise, cette réaction n’honore ni la magistrature ni la République. Bien au contraire. Elle légitime la défiance à l’égard des institutions, particulièrement la justice. Certes, il faut se garder des conclusions hâtives. Certes, il convient de laisser la justice suivre son cours.  Mais, ignorer la qualité du mis en cause serait une erreur. Partout dans le monde, les procédures concernant des responsables politiques exigent de l’attention. Loin d’être un privilège, c’est une exigence de clarté. Pour prévenir tout amalgame et dissiper tout soupçon d’instrumentalisation, la rigueur doit être de mise. À la limite, il vaut mieux pécher par excès de prudence. Ne pas l’admettre, c’est s’exposer à la polémique. Ne pas l’appliquer c’est l’alimenter. C’est surtout nourrir cette gêne diffuse, aujourd’hui omniprésente.

En l’espèce, les doutes s’enracinent dans une impression de déjà-vu. Les images, les méthodes, les enchainements : tout semble familier. L’unité de renseignement de la Gendarmerie nationale, mobilisée là où la Police judiciaire aurait dû intervenir. Un suspect interpellé à la tombée du jour, sans convocation préalable. Un mandat de dépôt délivré sans considération pour les garanties de représentation. Dans son ensemble, la séquence ravive de mauvais souvenirs. Le 30 août 2023 avait porté la promesse d’une «promotion des droits de l’homme et des libertés publiques». Le 12 avril 2025 devait hâter l’avènement d’une justice plus protectrice, plus respectueuse des citoyens. Mais les habitudes paraissent inchangées. Et les réflexes intacts.  Dès lors, la «libération» tant proclamée semble relever du slogan et pas de la réalité tangible. À qui profite ce décalage ? Mystère et boule de gomme…

Multiplication de faux pas

Comme l’ont rappelé de nombreux observateurs, aux termes de la loi, la détention préventive constitue une exception. Or, sous le régime déchu, elle a été utilisée comme une pratique ordinaire.  Au final, elle a été érigée en règle.  Pour le citoyen lambda, elle apparaissait même comme un instrument de coercition, l’expression d’un arbitraire non assumé. La mémoire aurait dû servir de balise. Elle aurait dû inciter à la prudence, à la retenue, à la rigueur. Il n’en a rien été. En reproduisant les schémas anciens, le parquet a fragilisé sa propre position. Il a, en quelque sorte, tendu des verges pour se faire battre. D’où la polémique en cours. D’où les appels, parfois véhéments, à la libération d’Alain-Claude Bilie-By-Nze.  D’où le silence, lourd de sens, des figures de l’opposition d’hier, aujourd’hui tenues par une gêne difficile à dissimuler.  D’où, enfin, les accusations d’instrumentalisation visant le régime en place.

Pour ne pas catalyser la politisation du dossier, le ministère public doit maintenir son rythme. Ayant agi avec une rare célérité, il lui faut maintenant faire montre de cohérence. Au regard de la nature des faits, il ne devrait pas avoir de mal à concilier vitesse et respect des procédures. Rien n’est définitivement scellé. Loin de là. L’espérance née le 30 août n’est pas morte. Elle continue de briller. Mais comment ignorer, face à la multiplication de faux pas, l’urgence d’un retour aux engagements de départ ? Après tout, la crédibilité de la parole publique se joue aussi dans ces moments-là, dans ces gestes judiciaires, dans ces décisions concrètes. Pour être respectée, la justice doit être respectueuse de ses principes. Et en la matière, aucun accommodement n’est possible.

 
GR
 

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