Libreville assurait ne viser personne. Les extraits du mémoire de 53 pages révélés par Jeune Afrique dévoilent une ligne autrement plus offensive : soutien au jugement des mis en examen, charges considérées comme suffisantes et fortune d’Omar Bongo directement mise en cause. Une stratégie destinée à récupérer l’argent public gabonais, mais qui frappe au cœur de la famille Sassou Nguesso et transforme une bataille judiciaire en affaire diplomatique.

Oligui Nguema et Sassou Nguesso : l’affaire des «biens mal acquis» jette une ombre sur une relation officiellement fraternelle jusque-là. © digitalnews.ga

 

Publié le 22 septembre, un article de Jeune Afrique apporte les éléments qui manquaient pour comprendre la colère de Brazzaville. Le Gabon assure ne poursuivre personnellement personne et vouloir seulement récupérer des ressources présumées détournées. Mais les extraits de son mémoire de 53 pages montrent qu’il ne se contente pas d’une présence passive : il approuve l’analyse du parquet français, juge les charges suffisantes et réclame la restitution des biens saisis.

  1. Pourquoi Antoinette Sassou Nguesso est-elle visée ?

Après seize années d’enquête, le Parquet national financier (PNF) a demandé le renvoi devant le tribunal correctionnel des 23 personnes physiques et morales mises en examen. Le juge d’instruction doit maintenant décider qui sera jugé et qui bénéficiera d’un non-lieu. Cinquante-deux biens, évalués à plusieurs centaines de millions d’euros, ont été saisis.

Antoinette Sassou Nguesso apparaît dans le dossier en raison notamment d’un appartement parisien qui lui aurait été offert par Omar Bongo et acquis, selon les enquêteurs, avec des fonds publics gabonais. Elle est poursuivie pour les mêmes types de faits que Yacine Queenie Bongo Ondimba et Omar Denis Bongo Ondimba, enfants d’Édith Lucie Bongo, fille de Denis Sassou Nguesso et épouse d’Omar Bongo.

Pour le parquet, les sommes en cause seraient « par hypothèse des fonds publics gabonais », qu’elles proviennent du Trésor, de la Paierie du Gabon en France ou d’autres institutions publiques. Elles appartiendraient donc « à la collectivité ». Toutes les personnes mises en examen demeurent présumées innocentes.

  1. Libreville ne se contente pas de suivre le parquet

Me Vivien Patrice Makaga-Péa, l’un des avocats du Gabon, avait rappelé à GabonReview qu’une partie civile ne poursuit personne et ne décide d’aucun renvoi. Cette précision reste juridiquement exacte. Mais les passages publiés par Jeune Afrique montrent que le mémoire gabonais va plus loin qu’une simple prise d’acte.

La République gabonaise y affirme apporter « son plein soutien aux autorités judiciaires françaises afin que les responsabilités soient établies et que les auteurs soient jugés ». Elle considère également que « les éléments recueillis justifient le renvoi devant le tribunal correctionnel » des personnes ayant animé ou facilité les circuits financiers, mais aussi des bénéficiaires des acquisitions immobilières.

Le mémoire ajoute que les pièces réunies établissent suffisamment les faits reprochés à chaque mis en examen. Cité par Jeune Afrique, un avocat proche du dossier estime que Libreville aurait pu se borner à constater que le réquisitoire se suffisait à lui-même. « Si le Gabon avait voulu ménager ses voisins, il aurait déclaré que le réquisitoire suffit », observe-t-il.

  1. Omar Bongo directement mis en cause

L’un des passages les plus sensibles concerne l’ancien président gabonais. Le mémoire affirme que « l’information a établi qu’Omar Bongo […] a constitué une fortune sans commune mesure avec ses revenus officiels ». Cette fortune proviendrait du détournement de la manne pétrolière et, plus largement, des ressources nationales.

La formulation dépasse la simple défense des intérêts financiers du Gabon. L’État reprend à son compte une accusation directe sur l’origine du patrimoine d’Omar Bongo, décédé en 2009 et qui ne peut donc plus répondre devant le juge. Depuis Paris, Ali Bongo a réagi le 19 septembre en appelant au respect de la mémoire de son père.

Pour Denis Sassou Nguesso, l’affaire touche directement sa famille : Antoinette est son épouse, tandis qu’Omar Denis et Yacine Queenie sont ses petits-enfants. Selon Jeune Afrique, son irritation est d’autant plus forte qu’il avait assisté en juillet, à Libreville, au mariage d’Omar Denis Bongo Ondimba sans que Brice Clotaire Oligui Nguema ne lui évoque la position qui serait ensuite défendue par le Gabon.

  1. La bataille décisive porte sur les biens saisis

Reconnu partie civile en mars 2023 suite à une requête d’Ali Bongo, le Gabon peut accéder au dossier, faire valoir son préjudice et demander une indemnisation. Les nouvelles autorités ont choisi de conserver cette position. « Nous désister de notre constitution de partie civile n’aurait servi à rien, cela n’aurait pas arrêté la procédure », explique Me Makaga-Péa dans Jeune Afrique.

Mais rester dans le dossier permet surtout à Libreville de peser sur le devenir des avoirs. Le Gabon demande leur maintien sous contrôle judiciaire jusqu’à une décision définitive sur leur confiscation, leur vente et leur restitution au peuple gabonais. Il se réserve également le droit de réclamer d’autres biens considérés comme provenant des infractions poursuivies.

Egalement cité par Jeune Afrique, un congolais proche du dossier résume le malaise : « S’ils n’ont rien fait d’autre que soutenir le réquisitoire du procureur, si ce dernier avait requis un non-lieu général, l’auraient-ils soutenu ? » Libreville affirme défendre le patrimoine national sans hostilité envers le Congo. Mais les révélations de Jeune Afrique montrent que cette défense passe clairement par le soutien à un procès visant plusieurs membres de la famille Sassou Nguesso.

 

 
GR
 

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