Par l’entremise d’un communiqué de presse officiel daté du 3 septembre 2012, la présidence de la République annonce : «Le nombre de PME au Gabon a augmenté de 22,3 % entre 2010 et 2011, un signe supplémentaire des bonnes performances de l’économie du pays qui connaît un taux de croissance supérieur à 6% depuis 2010.» Sauf qu’à y regarder de plus près, cette performance tient plus de l’effet d’annonce que du résultat.

Gabonreview.com - Les PME se porteraient bien au Gabon d'après la présidence - Photos.com

«Le dynamisme économique du Gabon depuis 2009 s’explique en grande partie par des réformes administratives de fond associées à une stratégie de diversification économique à travers deux axes : l’industrialisation et l’ouverture sur le monde. Une ambitieuse stratégie hors-pétrole a permis de développer des secteurs inédits, comme autant de pôles d’attraction pour de nouveaux investisseurs favorisant le développement d’un réseau de PME locales.»

Le communiqué s’enorgueilli ensuite de la création de 12 300 entreprises en 2011 avec de forts pourcentages de progression dans la Nyanga, l’Ogooué-Ivindo et l’Ogooué-Lolo (respectivement +37,9%, +36,5% et +29%). Sans préciser hélas de quel désert entrepreneurial ces provinces démarraient. Les secteurs les plus dynamiques seraient le commerce de détail spécialisé, le commerce de gros, l’import et l’informatique. Autant d’activités qui n’ont rien de productives, se contentant de la revente de produits importés et éventuellement, de services à valeurs ajoutées. Des chiffres qui pourraient susciter l’émerveillement au regard de ce qu’en 2008, l’Apip indiquait qu’il se créait environ 2 000 entreprises chaque année au Gabon.

De même on pourrait s’étonner de ce que l’embauche n’ait pas également explosé et que le taux de chômage officiel se soit stabilisé ces dernières années autour de 20%, selon une déclaration du président de la République en septembre 2011, un chiffre sans doute largement sous-évalué que le ministre du travail, lui-même, n’a pas osé annoncer publiquement le 2 septembre, lors de son passage sur 3A Télésud.

S’en suit un panégyrique de l’action gouvernementale, amalgamant les avancées certaines depuis 2009, comme la construction d’infrastructures ou la reconversion du commerce de grumes vers des entreprises de transformation du bois, et des affirmations beaucoup plus discutables comme «la politique de gabonisation des sous-traitants [qui] pousse les entreprises étrangères à travailler avec des PME nationales, les démarches administratives pour la création d’entreprise [qui] ont été largement facilitées [avec la] création du Centre de développement des entreprises (CDE) et de son  guichet unique» ou la mise en place d’«un climat favorable aux affaires qui bénéficie directement au tissu économique gabonais».

Des chiffres discutables parce qu’incomplets

Outre la source de ces chiffres enthousiasmants, la Direction Générale des Impôts/Traitement DGPME, on aurait apprécié d’avoir aussi le nombre de ces entreprises encore en activité en 2012. Combien de centaines de PME se sont créées opportunément fin 2011 pour drainer les budgets de la CAN ? Combien de ces créations de PME ne sont rien d’autre que le fruit du travail de la DGI pour assimiler le travail informel, poussant, avec raison par ailleurs, beaucoup d’entre elles à se déclarer et apparaître ainsi officiellement dans les statistiques ? Combien de techniciens et artisans chômeurs issus du grand nettoyage de 2009 ont décidé de créer leur propre entreprise faute de trouver un emploi ailleurs ? Et combien ont réussi à passer les 18 mois d’activité sans fermer boutique ?

D’autre part les secteurs annoncés comme étant les plus performants trahissent un repli sur des activités de commerce de détail et d’importation, longtemps considérés comme une activité d’appoint à un emploi de fonctionnaire ou de cadre de grande entreprise. Ils indiquent un repli des entrepreneurs vers des secteurs de survie plus qu’une activité dynamique de PME novatrices. Il y a fort à parier, même si les chiffres ne le précisent pas, que les créations d’entreprises informatiques sont avant tout des entreprises de maintenance et le fait de techniciens mis au chômage par les grandes entreprises qui les employaient avant 2009.

Enfin, l’année 2009 fut tellement catastrophique, avec la fermeture de centaines de PME, la mise au chômage de milliers d’employés par celles qui ont réussi à survivre et une quasi absence d’activité de services de mars à novembre, qu’une reprise des activités de base, comme le commerce de détail, la maintenance, la construction et les transports terrestres peut-être considérée comme systémique.

Une dialectique qui ne correspond pas au vécu des PME

Ces chiffres seraient sans doute moins perçus comme outrageants s’ils correspondaient à un vécu des entrepreneurs sur le terrain. Ce qui est loin d’être le cas.

La politique de gabonisation des sous-traitants est considérée comme un leurre pour ceux qui gèrent leur entreprise au quotidien. Des entreprises continuent de se créer, ce n’est pas nouveau, pour s’octroyer les marchés par opportunisme et clientélisme, et les grands chantiers de la CAN furent incomparables dans ce domaine. La plupart des marchés lucratifs restent octroyés, y compris par les administrations elles-mêmes, à des entreprises étrangères, faute d’avoir fait l’effort de rechercher des fournisseurs compétents sur place, dans bien des secteurs d’activité, en particulier celui des services. Cela ne perturbe pas les acheteurs ou les gestionnaires de crédits de demander des prix bradés et impossibles à tenir à une entreprise locale, puis de lui préférer une filiale de multinationale de renom, quitte à payer dix fois plus cher. Une réelle politique de gabonisation exigerait le contraire : payer un peu plus s’il le faut une entreprise locale afin de lui permettre de se développer. Car c’est facile, après coup, de reprocher à une petite PME, étranglée par son manque de trésorerie, de n’avoir pas pu préfinancer des travaux qui ne seront payés que plusieurs mois plus tard, sans échéance précise. Facile de lui faire remarquer que son matériel de production est dépassé technologiquement quand elle doit payer jusqu’à 150% de frais de douanes et divers pour s’en procurer de plus récentes. Ce n’est certainement pas ainsi qu’on gère une politique de gabonisation des sous-traitants efficace.

De même, si on en croit le communiqué de presse, le CDE serait une avancée majeure pour les créateurs d’entreprises : «son  guichet unique permet aujourd’hui de créer une entreprise au Gabon en 10 jours contre 58 jours avant la création du CDE. (Doing business Gabon – 2011).» Ce qui dans la vie réelle n’est pas vrai. L’Apip fût une avancée majeure, avec les bureaux centralisés de la plupart des administrations concernées par la création d’entreprise. Elle permettait en 3 matinées sur 10 jours de créer une entreprise individuelle dans les règles. Elle était située en centre ville et ressemblait fort à un guichet unique. Une SARL prenait 3 semaines environ à être dûment enregistrée et opérationnelle, avec un peu plus de formalités, mais sans excès. Le CDE, aujourd’hui, nécessite de faire le tour des ministères et administrations concernées, ce qui était inutile du temps de l’Apip, et aujourd’hui, un simple duplicata de «fiche circuit» prend déjà 10 jours à obtenir. A moins d’y consacrer totalement ces 10 jours ouvrables, soit 2 semaines, il est devenu impossible de créer une entreprise individuelle dans ces délais, sauf à rémunérer un cabinet spécialisé pour cela.

Quant au climat sain des affaires tant vanté comme étant le fondement de cette «explosion» de création de PME au Gabon, les entrepreneurs qui usent leur énergie sur le terrain savent à quel point c’est encore une chimère. La justice est toujours aussi lente et gangrénée par la corruption, les difficultés économiques quotidiennes exacerbent une concurrence déloyale et acariâtre, les salariés sont rarement payés en temps et en heure faute de trésorerie, les ruptures de contrats et annulations de commandes sont fréquentes et ingérables, les chefs d’entreprises sont pris en étau entre des fournisseurs intraitables et des clients exigeant l’impossible, que ce soit sur les prix ou sur les délais, le coût des locaux a tellement augmenté que les conditions de travail deviennent souvent exécrables. Les PME gabonaises survivent, pour la plupart, dans des conditions effroyables. Leurs créateurs ne sont, au bout du compte, que des ouvriers, endettés bien souvent, qui doivent seuls assumer les risques et les responsabilités.

Ne parlons même pas du financement : les banques sont fermées aux créateurs d’entreprises, à moins de disposer d’importants biens propres à mettre en caution, les organismes censés y suppléer ne fonctionnent pas ou sont inaccessibles au commun des mortels. Ne parlons pas non plus de l’accès à l’information et aux formations, réservés à une élite, qui nécessiteraient un article à eux seuls.

Un discours à la limite de l’intolérable pour certains

La situation des PME gabonaises est à l’image de la richesse du Gabon. Certes, le Gabon est un pays riche, présentant un des plus forts PIB par habitant d’Afrique… Mais la grande majorité des Gabonais est pauvre et ces richesses ne profitent qu’à une minorité. Beaucoup de ces PME ne sont en réalité que des micro-entreprises, des artisans entourés de 2 ou 3 salariés plus ou moins vacataires, aux revenus extrêmement modestes. Il serait intéressant que les services de presse de la présidence communiquent les chiffres d’affaires moyens de la majorité de ces PME. Un tableau statistique qui montrerait comment 10% d’entre-elles accaparent 80% des contrats et comment l’immense majorité vit sous le seuil de rentabilité.

Le miroir aux alouettes de la «sortie de crise imminente» ne fonctionne plus nulle part dans le monde. Pourquoi les entrepreneurs gabonais s’y laisseraient-ils prendre ? L’idée de crise économique mondiale devrait nous aider à rendre tolérable l’insoutenable. Mais de là à tenir un discours victorieux à des entrepreneurs qui, chaque jour, savent pertinemment qu’ils vivent le contraire c’est, au minimum, infamant. Comment ces forçats de l’économie que sont les «petits patrons» ne peuvent-ils pas se sentir offensés d’être ainsi montrés du doigt comme ceux qui n’ont pas réussi à faire profiter leur entreprise de ce «climat favorable aux affaires», du «dynamisme économique du Gabon depuis 2009» ?

Alors, non, il n’est pas clair, comme voudrait le faire croire ce communiqué de la présidence «que le modèle économique choisi pour le Gabon fonctionne et profite à tous».

 
 

15 Commentaires

  1. Nash dit :

    J’ai l’impression que ces personnes vivent dans un autre pays, comment peut-on raconter autant de connéries? Faites un tour à la zone économique spéciale et vous verrez que la majorité des sous-traitants sont des expat et cela est du au fait que les prix pratiqués par ces indiens sont tellement minables qu’une vraie pme ne peut y sous-traiter

  2. scha dit :

    article fort pertinent! faut que les autorités cessent de nous mettre la poudre aux yeux!voilà des mois que le ministère chargé des PME PMI est en grève!et le climat des affaires au Gabon n’est vraiment pas fait pour favoriser les autochtones!

  3. ni lire ni écrire dit :

    Analyse dure mais interessante. Pour ma part, même si tous vos commentaires sont vrais, je pense que de nombreux pays aimeraient avoir un tel taux de croissance et de developpement des PME. Ceci dit, ca meriterait un débat contradictoire.

    • Le citoyen libre dit :

      @ ni lire ni écrire
      Qui calcule le taux de croissance au Gabon ?
      ALI Bongo veut placer le Gabon parmi les pays emargeant c’est une bonne chose mais qu’on arrete de maquiller la croissance reelle, nous savons que pour etre un pays emergeant il faut avoir une croissance a 2 chiffres.

  4. Martin Modou dit :

    Cette article est très intéressant, il explique bien la situation des PME au Gabon. Mais que s’est-il passé en 2009 ? ce serait bien d’approfondir un peu cet aspect.
    Il est curieux de constater que l’importation est encore la solution facile, alors que la richesse peut être créée sur place.On m’a raconté que les banques locales préféraient faire leur technicien de l’europe que de développer une expertise locale. ( je ne sais pas si c’est vrai !!)

  5. Jules obiang dit :

    Pathetique.La presidence qui fait le bilan de la ceation des PME, pas le gouvernemnt. Pas de sources documentaires viables, pas de statistiques de depart pour mesurer la progression de l’action. Explosion des PMEs quel est l Impact sur l emploi ?. Cela me parait comme un exercice de relation publique pour attetuner le sentiment general partage d’ inaction et de regression du pays. Juste une publicite mensongere. Ne reposant sur aucune donnee statistique fiable. Du vent la preuve le dvp des pme devait se traduire par une regression du chomage et cela ne me semble pas le cas.

  6. Ndambo dit :

    Tout va bien au Gabon, vive l’émergence. Pitié !

  7. La Fille de la Veuve dit :

    Merci et Bravo Luc Lemaire pour cet excellent article auquel il convient de ne rien ajouter et de ne rien retirer.

    Il se passe de commentaire.

    Meme pour la bavarde que je suis !

  8. anonymous dit :

    Lorsqu’on repproche a une personne qui soutien une certain these ou theorie, on apporte les donnees qui le contredisent! La presidence a donnees des chiffres que tout un chacun peut donc verifier (moi je ne l’ai pas encore). Votre article soutient le contraire juste en affirmant le contraire. Je pense, que vous auriez du faire une contre etude, apporter des chiffres pour mieu nous convaincre. L’enquete fait aussi parti de votre metier aussi je crois. Mais qu’a cela ne tient, l’argumentation est bien structure mank juste les chiffres! Merci encore une fois pour cet article.

    • Martin Modou dit :

      Mais justement l’article dit qu’il n’y a pas de données, de chiffres détaillées. De plus avez vous vraiment besoin de chiffres pour voir que les PME au Gabon sont dans une situation difficile ?

    • Pirate 241 dit :

      Vous demandez trop à la presse. Leur boulot, c’est ceci, c’est cela et vous, vous apportez quoi, puisque que vous avez un ordinateur, juste pour jouer au solitaire et donner des leçons à deux balles sur les forums.

      Lorsqu’il et affirmé que 12 300 entreprises ont été créées en 2011 et que le journaliste écrit que selon l’APIP, en 2008, la moyenne est de 2000 entreprises créées chaque année au Gabon, ce n’est pas un contre-argument chiffrée, ça ? Lorsque qu’on s’étonne de ce que l’embauche n’a pas explosé malgré les 12 300 entreprises nouvelles et que le taux de chômage s’est enrayé à 20% (en réalité à 27 %, Gabonreview ayant préféré le chiffre donné par Ali), ce n’est pas un contre argument mathématique, ça ? Lorsqu’on demande quel est le taux de casse, après 18 mois, des entreprises créées, ce n’est pas un contre argument mathématique, ça ?

      La présidence et non le ministère des PME ou le CDE avance des chiffres et des pourcentages, sans tableaux, sans précisions, ni analyse ou commentaires et vous prenez ça pour l’Evangile, indiscutable. Gabonreview qui en lui-même doit être une entreprise, traduit, par cet article, le réel du milieu entrepreneurial gabonais et vous voulez des chiffres. Comment chiffre-t-on l’exigence faite à une PME gabonaise de préfinancer ? Vous parlez pour parler, avec cette obnubilation pour des chiffres que vous n’aurez même pas compris, que vous aurez juste avalé, s’ils vous avaient été donnés. Demandez à la présidence comment on obtient les +37,9%, +36,5% et +29% de progression d’entreprises créées dans la Nyanga, l’Ogooué-Ivindo et l’Ogooué-Lolo ? Du pipo ! Du bluff !

  9. Yves dit :

    Chers amis, nous aurons dû comprendre que les PME se portant bien au Gabon sont les leurs, c’est-à-dire les Mika Service, Petro-Gabon etc. c’est comme cela qu’on peut comprendre leur optimisme car parler de PME Gabonaise au firmament de la plénitude relève simplement de la cruauté.

  10. La Fille de la Veuve dit :

    @ anonymous,

    Il ne s’agit ni d’une thèse, ni d’une étude, mais d’un communique de la Présidence de la République. Il est donc du rôle de l’observateur averti, donc de la presse de noter les incohérences.

    A titre d’exemple, la Direction Générale des impôts ne peut disposer de l’information sur les entreprises nouvellement créées, mais sur les nouveaux contribuables. Une entreprises créée il y a 10 ans mais qui est demeurée dans l’informel pendant 9 ans n’est pas une nouvelle entreprise, mais un nouveau contribuable.

    Une conséquence directe de la création massive d’entreprise est la baisse du chômage. Comment ne pas relever des lors qu’il y a une incohérence à proclamer une hausse vertigineuse des créations d’entreprises sans expliquer pourquoi il n’y a pas baisse du chômage.

    Le marche du travaille au Gabon porte sur moins de 500.000 personnes. 20% de taux de chômage correspond à 100.000 chômeurs. La création de 12.000 entreprises devrait occasionner au moins 24.000 emplois, a raison de 2 salaries en moyenne pour chacune des entreprise, ce qui aurait fait baissé le chômage de prêt de 5 points pour le faire passer a 15%. Pensez-vous raisonnablement que c’est la réalité de la situation de l’emploi au Gabon aujourd’hui.

    Lorsque l’on vous raconte des histoires à dormir debout, vous pouvez vous en rendre compte sans être oblige de conduire une étude ou une enquête. Le communique est contestable et à juste titre contesté.

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