«Ils n’ont pratiquement aucune dépense» : la colère des taximen de Libreville contre les transporteurs particuliers
600 000 à 700 000 FCFA avant même de démarrer le compteur : c’est le prix à payer pour mettre en route un taxi en règle à Libreville. Les taximen et clandomen de la capitale dénoncent une concurrence qu’ils jugent de plus en plus déloyale : celle de véhicules particuliers qui transportent des passagers contre rémunération sans disposer des autorisations requises. Une situation qui, selon les professionnels du secteur, fait chuter leurs recettes, alors même qu’ils supportent d’importantes charges administratives et fiscales.

Deux véhicules de particuliers embarquant des clients juste derrière un taxi, le 23 juillet 2026 à Libreville. © GabonReview
Le ministère des Transports laissera-t-il perdurer cette zone grise ? La question mérite d’être posée tant le constat, unanime chez les professionnels du secteur, ne semble susciter pour l’instant aucune réponse officielle. Sur le terrain, une équipe de GabonReview a recueilli les doléances de taximen et de clandomen qui, tous, pointent une même réalité : celle d’un métier de plus en plus difficile, écrasé de charges, tandis qu’une concurrence informelle prospère sans y être soumise.
Jusqu’à 700 000 FCFA avant de rouler

Les clandos de l’hôpital de Nkembo chargeant, un taxi et un véhicule de particulier qui se suivent après avoir fait monter des clients, et des tickets de la municipalité.©GabonReview
À Libreville, pour exercer légalement comme taxi, les dépenses sont considérables. La patente, obligatoire, s’élève à 200 000 FCFA pour un petit taxi. À cela s’ajoutent 390 000 FCFA pour l’obtention du numéro de portière, 10 000 FCFA pour la pose de ce numéro, 28 500 FCFA pour l’expertise du véhicule, 10 000 FCFA pour l’établissement du badge, ainsi que les taxes municipales fixées à 104 000 FCFA pour un véhicule de quatre ou cinq places. La peinture réglementaire du taxi représente également une dépense pouvant atteindre 200 000 FCFA, sans compter l’assurance, la visite technique et les autres frais liés à l’activité.
Au total, plusieurs chauffeurs estiment qu’il faut investir entre «600 000 et 700 000 FCFA», voire davantage selon l’état du véhicule, avant même de commencer à travailler.
À ces dépenses s’ajoutent les frais quotidiens. Les chauffeurs évoquent notamment des contrôles routiers fréquents, au cours desquels ils affirment devoir verser de l’argent à certains policiers et gendarmes pour éviter des tracasseries, en plus des amendes municipales pouvant atteindre 20 000 FCFA en cas de verbalisation.
Des dépenses énormes côté clandomen
A Libreville, les «clandos», ou «clandomen» pour leurs chauffeurs, désignent les taxis informels reconnaissables à leur couleur jaune, qui desservent les quartiers périphériques et les zones non goudronnées de Libreville, là où les taxis officiels rouge et blanc ne s’aventurent guère. Leur activité est censée être encadrée par la mairie, qui délivre des vignettes annuelles, ainsi que par un arrêté ministériel fixant les zones d’exploitation et exigeant licence de transport, visite technique et permis de conduire en règle.
Le même constat vaut pour les clandomen, cet autre maillon du transport informel de la capitale. Selon un chauffeur de la ligne Hôpital de Nkembo–Rio, rencontré sur place, l’assurance annuelle coûte environ 120 000 FCFA, auxquels s’ajoutent près de 150 000 FCFA de frais liés à la tôlerie peinture selon l’état du véhicule. Chaque jour, ils doivent aussi payer 1 000 FCFA de droit de place, 500 FCFA de timbre municipal et, selon les cas, entre 1 000 et 2 000 FCFA versés lors de certains contrôles.
«Les particuliers font souvent quelques tours tôt le matin et tard le soir. Ils n’ont pratiquement aucune dépense, alors que nous supportons toutes les charges. Aujourd’hui, nos recettes ont chuté et il nous faut parfois attendre près d’une heure avant de charger un client», déplore ce clandomen.
Une concurrence déloyale
Les taximen estiment que cette rivalité déséquilibre complètement le marché. Les conducteurs de véhicules particuliers ne paient ni patente, ni numéro de portière, ni peinture réglementaire, ni les autres taxes imposées aux professionnels. «Les recettes ne sont plus les mêmes. Nous sommes obligés de travailler davantage pour atteindre nos objectifs. Les particuliers prennent les mêmes clients que nous sans supporter les mêmes charges. Eux ne paient ni impôts ni taxes professionnelles, alors que nous assumons toutes ces dépenses», explique Jeff, taximan depuis cinq ans.
Selon lui, un chauffeur qui ne possède pas son véhicule doit produire une recette quotidienne importante afin de satisfaire le propriétaire, couvrir ses frais de carburant et dégager un revenu personnel. «Je dois réaliser au moins 60 000 FCFA de recettes par jour : environ 20 000 FCFA pour le propriétaire, 20 000 FCFA pour le carburant et 20 000 FCFA pour espérer gagner quelque chose. Avec la concurrence des particuliers, atteindre cette somme devient de plus en plus difficile», confie-t-il.
Les professionnels dénoncent également l’absence de contrôles visant les véhicules particuliers qui exercent clandestinement, parfois avec des vitres teintées, alors qu’eux-mêmes sont soumis à des obligations strictes.
Les conducteurs de véhicules particuliers se défendent
De leur côté, plusieurs conducteurs de véhicules particuliers rejettent les accusations de concurrence déloyale. Ils assurent effectuer quelques courses uniquement pour financer leur carburant ou répondre au manque de taxis à certaines heures de la journée. «Je ne le fais pas pour empiéter sur le travail des taximen. C’est surtout pour avoir un peu d’argent pour le carburant et rendre service lorsqu’il y a une pénurie de taxis», affirme l’un d’eux.
Face à cette situation, les taximen appellent les autorités à renforcer les contrôles afin que tous les acteurs du transport urbain soient soumis aux mêmes règles. «Il faut juste que tout le monde joue avec les mêmes règles», résume Jeff, qui veut croire que cette mesure permettrait de rétablir une concurrence plus équitable dans un secteur devenu particulièrement difficile.
Auteur : Thécia Nyomba















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