Bonnes pages : Éric Joël Békalé, le poing levé et la plume nue
Oubliez le diplomate. Oubliez le président d’académie. Dans «Révolte-toi toujours si tes droits sont bafoués» (LAHA Éditions, 126 p., 55 poèmes), suivi de «Chemin de Pensées», Éric Joël Békalé range les ronds de jambe au vestiaire et entre dans l’arène la plume en lame, le poing en exergue. Tyrannies, vautours dorés, peuples docilisés : rien n’échappe au verbe de ce vétéran des lettres gabonaises, qui signe ici son recueil le plus frontal et, peut-être, son plus nécessaire. Un manifeste en vers où la colère se fait métaphore, et la métaphore, arme blanche. À lire le poing serré. À relire le cœur ouvert.

Éric Joël Békalé et la couverture de «Révolte-toi toujours si tes droits sont bafoués !», suivi de «Chemin de Pensées», paru aux éditions LAHA fin 2025. © GabonReview pour le montage
Il fallait l’oser : un livre dont le titre, à lui seul, est déjà un mot d’ordre. Éric Joël Békalé, auteur d’une trentaine d’ouvrages, abandonne ici la «pluri-thématique» qui faisait sa marque pour se consacrer à une seule et même urgence : dire. Dire l’injustice, la corruption, la tyrannie, la misère, la perte des valeurs. Dire, surtout, le sursaut.
Paru aux éditions LAHA, le volume de 126 pages déploie ses 55 poèmes en deux suites. La première, éponyme, déroule le réquisitoire contre la mauvaise gouvernance, les coups d’État et la confiscation des droits fondamentaux en Afrique. La seconde, «Chemin de Pensées», fait place à une suite d’aphorismes où le moraliste prend le relais du tribun pour méditer sur la vie, la mort, l’amitié, Dieu. Trentième titre, ou peu s’en faut, d’un Békalé tour à tour romancier, nouvelliste, conteur, dramaturge, essayiste, ce livre rompt délibérément avec la veine pluri-thématique de l’œuvre antérieure. Ici, tout converge vers une seule urgence : dire le scandale et appeler au sursaut.
Le cri et l’hommage
Dès le seuil, le poète prévient ses détracteurs avec une gouaille presque rabelaisienne : «Ils ont dit que je suis un poltron / Une courge, un navet, un potiron». La riposte ne tarde pas. Elle prend la forme d’une profession de foi où l’auteur, exilé madrilène à ses heures, glisse un clin d’œil savoureux : «Dans mes vers qui ne sont jamais vides / Il y a du rouge, du bon vin de Madrid». L’humour n’éteint pas la colère ; il l’aiguise.
Le recueil culmine dans des textes-couperets. «Aux assassins !», l’un de ces poèmes-réquisitoires que la préface des éditions LAHA cite parmi les plus emblématiques, dresse le réquisitoire contre «Lui et sa bande de vautours / Perchés sur leur haute tour», ces puissants qui «nous prennent tout jusqu’à l’air». Plus loin, le poème éponyme martèle son refrain comme un tambour de guerre : «Si tu veux ta liberté / Révolte-toi !». Et puis il y a cette pépite datée de Libreville, 1988, en pleine ère du parti unique, un an à peine après l’assassinat du capitaine intègre : «Tu portais en toi les espoirs d’une génération…». Hommage à Thomas Sankara, frère d’âme posthume, «prophète avant l’heure». Le même millésime signe «Aux assassins !» preuve qu’avant d’être un livre d’aujourd’hui, ce recueil est aussi une archive de courage..
Le sage après le tribun
«Chemin de Pensées», en seconde partie, fait dialoguer le poète et le moraliste. Békalé y égrène des sentences taillées au burin : «La vie est un minuscule trait d’union entre deux éternités !», ou cet aveu lumineux : «Ma mort ne sera pas un deuil, mais une fête ! Qu’on chante, qu’on danse, qu’on mange et boive comme pour l’arrivée d’un nouveau-né !»
À ceux qui rangeraient trop vite ce recueil au rayon des pamphlets, l’auteur lance, malicieux : «Lisez-moi bien, entre les lignes, revenez. La métaphore n’est jamais de trop.» Voilà l’invitation. Reprenez le livre. Relisez-le. Le poing est levé ; la nuance, elle, se loge dans le vers.













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