Un chiffre a suffi à embraser le débat public : 3,2 milliards de FCFA. Depuis quelques jours, l’affaire opposant la CNSS, la CNAMGS et la société CLIKAFRIK est plus souvent réduite à ce montant spectaculaire, devenu symbole supposé d’un scandale financier. Pourtant, à la lecture attentive des documents officiels, la réalité apparaît bien plus nuancée. Entre prudence administrative, défense contractuelle et confusion médiatique, ce dossier révèle moins un simple désaccord financier qu’un conflit de lectures, où le chiffre a pris le pas sur les faits.

Derrière le chiffre brandi, deux lectures s’affrontent : celle de la prudence administrative et celle d’un contrat pour lequel son promoteur affirme n’avoir jusque-là encaissé aucun franc. © GabonReview

 

Depuis plusieurs jours, l’affaire opposant la CNSS, la CNAMGS et la société CLIKAFRIK est largement relayée dans la presse gabonaise. Un chiffre domine le débat : 3,2 milliards de FCFA. Répété en boucle, il a fini par s’imposer comme l’élément central du dossier, au point d’en occulter les faits essentiels. Or, la lecture croisée des deux documents de référence (la note explicative interne de la CNSS (30 janvier 2026) et la note d’information à la presse de CLIKAFRIK, transmise aux médias le 9 février 2026) raconte une histoire plus complexe et moins manichéenne.

Dans sa note, la CNSS expose les raisons de sa prudence. Elle souligne que la convention tripartite signée en août 2023 présente, selon elle, de sérieuses faiblesses juridiques et techniques. Le document relève notamment «le non-respect des procédures de passation des marchés», «l’absence de cahier des charges formel» et un «niveau d’exécution estimé à environ 8 % du volume global du projet». La CNSS estime également que le coût global projeté, intégrant des frais sur quinze ans, crée un risque de surfacturation manifeste et justifie, à ses yeux, l’absence de paiement à ce stade

CLIKAFRIK répond : un plafond contractuel, aucun décaissement

Mais ce diagnostic institutionnel ne saurait être lu sans la réponse de l’opérateur mis en cause. Dans une note à la presse datée du 9 février 2026, CLIKAFRIK conteste frontalement la lecture dominante du dossier. La structure justifie l’absence d’appel d’offres en affirmant que le projet «ne relève pas d’un marché public classique», mais d’«un partenariat public-privé fondé sur une initiative structurante validée par les organes compétents des Caisses», estimant dès lors que les procédures de passation des marchés n’étaient pas applicables en l’espèce.

L’entreprise affirme que le montant de 3,2 milliards FCFA «ne correspond à aucun document contractuel existant» et précise que la convention litigieuse fixe un plafond financier global de 1 223 094 600 FCFA pour l’ensemble du projet commun CNSS–CNAMGS. Ce montant, souligne-t-elle, est payable uniquement par paliers de performance, «et non par un paiement global immédiat», tout en rappelant que «depuis la signature de la convention en août 2023, la société CLIKAFRIK n’a perçu aucun paiement de la part de la CNSS ou de la CNAMGS

Ce que la note ne met pas immédiatement en avant, mais que son contenu permet néanmoins d’établir, mérite d’être précisé. Le plafond contractuel de 1 223 094 600 FCFA repose sur une clé de répartition paritaire entre les deux Caisses, soit 611 547 300 FCFA pour la CNSS et 611 547 300 FCFA pour la CNAMGS, avec un paiement étalé sur trois ans et strictement conditionné à l’atteinte des objectifs contractuels. Par ailleurs, contrairement à une lecture désormais répandue, CLIKAFRIK ne reconnaît pas le taux de réalisation de 8 %, qu’elle présente comme une appréciation non contradictoire. Dans sa note transmise aux médias, l’entreprise indique que cette évaluation «repose sur des critères unilatéraux établis postérieurement, sans validation conjointe du fournisseur», contestant ainsi la méthode autant que le chiffre.

Un projet évolutif, une responsabilité institutionnelle partagée

Selon CLIKAFRIK, cette évaluation est intervenue alors même que les Caisses n’avaient pas encore formalisé leurs besoins définitifs. La société rappelle qu’«en octobre 2025, la CNSS et la CNAMGS ont fourni une nouvelle expression de besoins», suivie de spécifications fonctionnelles validées en décembre. Autrement dit, le projet a évolué dans un cadre institutionnel mouvant, que l’entreprise dit avoir suivi sous la supervision des équipes des Caisses et de l’ANINF.

Le cœur du débat n’est donc pas seulement financier. Il est aussi institutionnel. La CNSS adopte une posture de protection maximale des finances sociales, quand CLIKAFRIK renvoie l’État à ses propres décisions et à la chronologie des validations officielles. À force de réduire l’affaire à un chiffre choc, le débat public passe à côté de l’essentiel : un projet validé à plusieurs niveaux, jamais payé, aujourd’hui contesté dans son opportunité. Entre prudence administrative et défense contractuelle, la vérité du dossier reste entière. Elle appelle moins des raccourcis médiatiques qu’un arbitrage clair, assumé et transparent.

 
GR
 

2 Commentaires

  1. John dit :

    Le fait délictueux qui suscite l’indignation ne réside pas tant dans l’attribution du marché ou son coût éventuellement exorbitant. Mais plutôt dans le fait pour l’une des parties d’être intervenue (Cf. la note explicative du DG de la CNSS à son PCA) dans ce dossier depuis qu’elle est devenu ministre de la digitalisation pour tenter d’en obtenir l’exécution… Et c’est à ce niveau que se trouve le problème susceptible d’être qualifié en trafic d’influence, prise illégale d’intérêts ou conflit d’intérêts….

  2. Nicolas AMVAME dit :

    L’Afrique Centrale est truffée de conflits d’intérêt. Qui sont les actionnaires et bénéficiaires ultimes de CLIKAFRIK? Même en l’absence de fraude et d’enrichissement illicite, le conflit d’intérêt sème un doute dévastateur. Il décrédibilise l’action publique et les gouvernants. Il serait mieux de bannir autant que possible les conflits d’intérêt… et/ou de bien clarifier les situations. Certains (sous nos latitudes) ont déjà eu à répondre devant la justice de conflits d’intérêts pour des sommes dérisoires. Les moyens de contrôle de la dépense publique, et d’évitement des conflits d’intérêt resteront un enjeu régional pendant de nombreuses années… pour ceux qui souhaitent sincèrement lutter contre la corruption et l’enrichissement illicite. Inch Allah.

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