Derrière la vitrine des grands chantiers routiers confiés au groupe burkinabè Ebomaf (700 milliards de FCFA de contrats, des visites présidentielles, des inaugurations en fanfare) se joue, dans l’ombre, un drame social que plus de 900 travailleurs gabonais n’ont pas choisi. Leur mise à disposition forcée vers une entreprise de sous-traitance, sans plan social ni solde de tout compte, révèle les failles béantes d’un partenariat dont l’État s’était pourtant porté garant.

Le chantier de l’axe Ntoum-Cocobeach, bloqué le 4 mai 2026 par des centaines d’employés d’Ebomaf protestant contre leur transfert forcé vers la sous-traitance. © Gabonactu.com

 

C’est un barrage humain qui a, le 4 mai dernier, stoppé net les rotations de camions sur l’axe Ntoum–Cocobeach. Des centaines d’ouvriers, techniciens et agents d’Ebomaf Gabon ont barricadé leur propre chantier pour crier ce que les notes de service internes taisaient soigneusement : on veut les transférer sans les payer, sans rompre leurs contrats, et sans leur demander leur avis. «Ebomaf n’arrive pas à calculer notre solde de tout compte pour nous le verser, mais veut nous faire engager par Esdras Services sans, au préalable, rompre son contrat avec nous», a fustigé Junior Ngoua Ngoua, technicien soudeur, cité par nos confrères de Gabonactu.

© GabonReview

La manœuvre est documentée. Dans une note d’information datant du début avril, le directeur général d’Ebomaf Gabon, Coulibaly Lassina, indique sans ambages que «le cabinet Esdras Services Gabon procédera à la signature de contrats de mission avec les travailleurs», sur «hautes instructions» du PDG du groupe. En clair : des salariés ayant signé des contrats d’ouvrage depuis plus d’un an se retrouvent brutalement reconfigurés en intérimaires d’une société de placement de main-d’œuvre, sans que le droit gabonais du travail n’ait été respecté dans ses dispositions élémentaires.

Un passif social qui s’alourdit

Au-delà du transfert lui-même, c’est tout un édifice de violations qui s’effondre. Les travailleurs dénoncent l’absence de congés payés après douze mois de service, l’inexistence de treizième mois, aucune couverture en cas d’accident du travail et, fait particulièrement grave, des bulletins de salaire non remis pendant plusieurs mois, parfois une année entière.

Plus alarmant encore : des cotisations sociales auraient été prélevées sur leurs rémunérations sans jamais être reversées aux organismes de protection sociale compétents. Ce sont des pères et des mères de famille, contraints, la mort dans l’âme, note Gabonactu, de parapher des contrats de mission qu’ils n’avaient ni négociés ni souhaités.

Un partenaire sous pression

La situation intervient dans un contexte qui fragilise davantage l’image du groupe à l’échelle continentale. Ebomaf et son PDG, Mahamadou Bonkoungou, font face à de sérieuses turbulences judiciaires au Sénégal, où la Cour des comptes a mis au jour des irrégularités comptables impliquant les entités bancaires du groupe. certains médias gabonais s’interrogent ouvertement sur les implications pour les chantiers en cours au pays.

Il y a là une ironie cruelle. Sur son propre site institutionnel, Ebomaf vantait encore récemment la régularité des salaires comme «un rituel mensuel» et «un trait caractéristique de sa réputation».

Le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, avait lui-même présidé, en juillet 2025, la cérémonie de signature de l’accord de financement du tronçon Ntoum-Cocobeach, adossé à un prêt de 100 milliards de francs CFA de la BGFI Bank. C’est dire l’engagement de l’État dans ce partenariat et la responsabilité qui lui incombe désormais d’exiger que les travailleurs gabonais qui construisent ces routes soient traités avec la dignité que la loi leur garantit.

 
GR
 

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