Étrangers au Gabon : et si l’on faisait enfin les comptes ?
Entre 60 et 90 milliards théoriques, rien qu’en cartes de séjour. Avec 1,2 million d’étrangers recensés au Gabon, le débat sur le coût de l’immigration s’installe. Santé, sécurité, infrastructures, services publics : la facture existe. Mais l’autre colonne du bilan reste largement absente. Cartes de séjour, cautions, pénalités, impôts, cotisations, TVA, consommation, activités commerciales : que rapporte réellement l’immigration à l’État ? Avant d’accuser ou d’absoudre, encore faudrait-il compter.

Mont-Bouët, poumon commercial de Libreville : derrière le poids visible des étrangers dans l’activité, une question demeure, combien rapportent-ils réellement à l’économie et aux finances publiques ? © Arthus-Bertrand Yann / Hemis.fr
Sur 3 518 621 habitants recensés en 2026, 1 200 256 sont étrangers, soit 34,1 % de la population. Un poids démographique qui nourrit naturellement les interrogations sur les capacités d’accueil du pays et la pression exercée sur les services publics. Lors d’un récent atelier du Centre d’économie publique de l’Université Omar-Bongo, le Pr Médard Mengue Bidzo a ainsi souligné que «la plupart de ces migrants travaillent dans le secteur informel et, en plus, ne contribuent pas à la cotisation sociale». Le constat mérite débat, mais il ne suffit pas.
L’informel n’a pas de passeport

À la DGDI (Cedoc), l’attente des usagers rappelle que l’immigration est aussi une réalité administrative et financière : cartes de séjour, cautions, régularisations et pénalités alimentent des recettes encore peu documentées. © John David
L’économie informelle ne se confond pas avec l’immigration. Selon les données de la Banque mondiale fondées sur l’EGEP 2017, les étrangers représentaient environ 35 % des emplois informels. Cela signifie que près des deux tiers de ces emplois étaient alors occupés par des nationaux. Le poids du secteur informel est donc d’abord un problème structurel de l’économie gabonaise : faible formalisation des activités, fragilité de l’emploi déclaré et fiscalisation incomplète.
Tous les étrangers ne travaillent d’ailleurs pas hors système. Beaucoup sont salariés, commerçants, artisans ou entrepreneurs déclarés. Lorsqu’ils sont régulièrement employés, ils sont soumis aux cotisations sociales comme les autres travailleurs. Réduire l’immigration à une population active échappant par nature aux prélèvements sociaux reviendrait donc à simplifier à l’excès une réalité beaucoup plus contrastée.
Séjourner a aussi un prix : entre 60 et 90 milliards théoriques de recettes à la DGDI
Pour résider légalement au Gabon au-delà de la période de séjour autorisée, un étranger doit obtenir une carte de séjour auprès de la Direction générale de la documentation et de l’immigration (DGDI). Dans le cas d’une procédure régulière, cette carte, valable deux ans, donne lieu au paiement de 150 000 francs CFA.
Mais cette somme ne constitue pas la totalité des frais dont doit s’acquitter le demandeur. À ces droits s’ajoute une caution de rapatriement, assortie de frais et dont le montant varie selon la nationalité. Le coût réel d’une première carte de séjour peut donc être sensiblement supérieur aux seuls 150 000 francs CFA annoncés.
Les témoignages collectés par GabonReview donnent, frais compris, 96 000 francs CFA pour un Camerounais, 168 000 pour un Congolais, 252 000 pour un Ivoirien, 336 000 pour un Burkinabè, 372 000 pour un Malien et 420 000 pour un Sénégalais. Carte comprise, le coût peut donc atteindre 246 000 francs pour un Camerounais, 402 000 pour un Ivoirien, 522 000 pour un Malien ou 570 000 pour un Sénégalais. Et cela, uniquement pour le parcours régulier.
À titre purement théorique, si seulement un tiers des 1,2 million d’étrangers recensés acquittait 150 000 francs CFA de droits de carte de séjour, le produit atteindrait déjà environ 60 milliards de francs CFA. Si la moitié des étrangers la payait, la recette atteindrait environ 90 milliards de francs CFA.
L’irrégularité alourdit la facture à la DGDI
Entrée irrégulière au Gabon, dépassement de séjour ou régularisation tardive peuvent entraîner des amendes et pénalités supplémentaires lors de l’acquisition de la carte de séjour. Ce qui pourrait expliquer que certains ressortissants maliens évoquent des paiements avoisinant 650 000 francs CFA, voire davantage, alors que le coût normal résultant de la carte et de la caution est inférieur.
Réduire les recettes liées à l’immigration aux seuls 150 000 francs CFA de la carte de séjour serait donc trompeur. Il faudrait également connaître ce que rapportent les cautions effectivement acquises à l’État, les pénalités, les régularisations et les autres frais perçus par l’administration. Or cette ventilation n’est pas publiquement disponible.
Le migrant est aussi un contribuable indirect
Dans une discussion autour d’un post sur Facebook, une jeune gabonais fait remarquer : « les étrangers habitent dans des maisons louées chez les gabonais. Non assurés à la CNAMGS, ils payent plein pot dans les hôpitaux et les pharmacies ; ce qui est un soulagement, en termes de trésorerie, pour ces structures ».
En effet, un résident étranger se loge, mange, se déplace, téléphone, achète des biens et paie des services. À travers ces dépenses, il supporte TVA, taxes diverses et droits incorporés dans les prix. Lorsqu’il exerce une activité formelle, il peut également acquitter impôts, taxes professionnelles et cotisations sociales.
En face, bien sûr, existent d’autres coûts : écoles pour les enfants, hôpitaux, sécurité, eau, électricité ou administration. Mais une dépense brute ne dit rien du solde final. Pour savoir si l’immigration constitue une charge nette ou une contribution nette, encore faut-il mettre les recettes et les dépenses sur la même balance.
Ce qu’il manque toujours l’addition
La vraie question est donc moins de savoir si l’immigration « coûte » au Gabon que de déterminer combien elle lui coûte réellement et combien elle lui rapporte. Il faudrait mettre face à face cartes de séjour, cautions, amendes, IRPP, cotisations, fiscalité des entreprises et TVA, taxes et timbres municipaux dans l’informel, puis les dépenses publiques supplémentaires liées à la population étrangère.
Alors seulement apparaîtrait un bilan. Il pourrait être positif, négatif ou très variable selon les catégories de migrants. Aujourd’hui, les données publiques ne permettent pas de le dire sérieusement.
Avec plus de 1,2 million d’étrangers sur son territoire, le Gabon ne peut plus se contenter d’impressions. Avant de juger le poids de l’immigration, encore faudrait-il présenter l’addition entière.
















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