Le remède a empoisonné le malade. Cinq mois que le Gabon vit débranché, et le bilan est un cas d’école : la suspension des réseaux sociaux censée assainir l’espace numérique a accouché d’une épidémie de piratages, d’une économie du VPN florissante et d’une fronde juridique en règle. Réunies le 11 juillet à Libreville autour de Patrice Thérence Mezui, six organisations de la société civile démontent pièce par pièce la décision n°0002/HAC/2026 : inconstitutionnelle, disproportionnée, entachée de «détournement de pouvoir». Et exigent son abrogation immédiate.

Derrière chaque VPN installé à la va-vite, une porte ouverte aux piratages : la société civile alerte sur la recrudescence des cyberattaques depuis la coupure. © GabonReview (image d’illustration générée par IA)

 

Cinq mois. C’est la durée, déjà, d’une suspension décrétée «jusqu’à nouvel ordre» par la Haute autorité de la communication (HAC), au nom de la lutte contre «les désordres informationnels, le cyberharcèlement et la diffusion de contenus haineux». Objectifs que la société civile dit partager sans réserve. C’est la méthode qu’elle récuse : une «méthode répressive globale» qui, en voulant sanctionner des dérives individuelles, aurait fini par punir des millions de citoyens, des milliers de PME, de start-up et d’acteurs de l’informel «qui dépendent entièrement de ces canaux numériques pour leurs activités économiques quotidiennes».

«Une démocratie forte ne saurait s’accommoder du muselage des espaces d’expression publique» : Patrice Thérence Mezui (2e à partir de la droite) et les représentants du collectif, le 11 juillet 2026 à Libreville. © D.R.

Le front est large et sa composition en dit long sur la transversalité du malaise : le Réseau des organisations libres de la société civile pour la bonne gouvernance au Gabon (ROLBG), SOS Prisonniers, l’Association Réconciliation, l’ONG Educaf, Tournons la Page Gabon, le Réseau Femmes Lève-Toi, Le REDAC, le Copil citoyen et la Ligue nationale des droits humains, dont le leader, Patrice Thérence Mezui, a donné lecture de la déclaration. Le texte ne se contente pas d’une protestation de principe. Il déroule une démonstration en règle, articulée autour d’un triptyque : l’atteinte aux libertés, le boomerang sécuritaire, l’illégalité de la décision. Une architecture argumentative qui ressemble moins à un communiqué qu’à un mémoire en annulation.

Le boomerang du VPN

C’est sans doute l’argument le plus détonnant de la déclaration : la suspension aurait produit l’exact contraire de l’effet recherché. Contraints de recourir massivement aux réseaux privés virtuels (VPN) pour contourner la restriction, les Gabonais auraient ouvert, sans le savoir, une brèche béante dans leur propre sécurité numérique. Le collectif constate ainsi «une recrudescence alarmante des cyberattaques et des piratages de comptes WhatsApp, un phénomène dont aucun citoyen n’est à l’abri». Un constat que plusieurs médias internationaux, dont RFI, ont relayé dès le lendemain de la déclaration.

L’avertissement va plus loin et touche au régalien : «Imaginez un haut fonctionnaire de l’État qui est piraté : ce sont les secrets de l’État qui sont exposés», prévient Patrice Thérence Mezui, pour qui cette vulnérabilité généralisée «risquerait d’impacter les systèmes de l’État, des institutions bancaires ou d’autres secteurs vitaux». En clair : en voulant assainir l’espace numérique, le régulateur l’aurait fragilisé jusque dans ses fondations. Le remède serait devenu le poison.

Un «détournement de pouvoir» caractérisé ?

Sur le terrain du droit, la charge est tout aussi frontale. Convoquant l’article 14 de la Constitution, l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et l’article 9 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, les neuf organisations rappellent que les textes applicables «évoquent le retrait ciblé du contenu illicite et non la suspension globale des réseaux sociaux». Conclusion sans appel : «une suspension générale, absolue et indéterminée d’un canal d’expression moderne est inconstitutionnelle».

Plus grave encore, le collectif s’attaque à la compétence même du régulateur. Les missions de la HAC, fixées par ordonnance, consistent à veiller à la liberté de la presse et au respect de la déontologie par les professionnels des médias. «En aucun cas, ces attributions ne lui confèrent le pouvoir de censurer de manière préventive, générale et indéterminée l’accès des citoyens aux réseaux sociaux. Une telle mesure relève d’un détournement de ses pouvoirs de régulation», assènent les signataires, qui vont jusqu’à prêter à la décision «un but purement punitif ou politique visant à faire taire l’opinion critique». Édictée «sans délai ni terme fixe», dépourvue selon eux de toute démonstration d’un «péril imminent», la mesure serait «radicalement» entachée d’illégalité.

Trois exigences pour sortir de l’impasse

Au-delà du réquisitoire, la déclaration formule une feuille de route. Premièrement, la levée immédiate de la suspension, présentée non comme une concession aux contestataires mais comme une mesure de salubrité numérique, seule à même de «freiner la cybercriminalité qui sévit actuellement dans le pays en raison de l’usage généralisé des VPN». Deuxièmement, la primauté des procédures judiciaires et des engagements internationaux du Gabon dans la conduite de l’action publique.

Troisièmement, enfin, l’ouverture d’un «dialogue inclusif» entre les autorités, la HAC, les opérateurs de télécommunications et la société civile, afin de définir «des mécanismes de modération concertée et respectueux des droits humains». Les signataires renvoient au passage à un projet de loi de régulation des réseaux sociaux qui serait en attente de promulgation, suggérant que le cadre légal adapté existe déjà sur le papier. Et de conclure par un avertissement qui sonne comme un principe : «une démocratie forte ne saurait s’accommoder du muselage des espaces d’expression publique». Cinq mois après la coupure, la balle est désormais dans le camp des autorités.

 
GR
 

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