Cinq mois après la visite d’Emmanuel Macron à Libreville, Le Canard Enchaîné a mis en scène une affaire de «bras cassé» et d’omerta autour du média Brut. L’enquête de GabonReview auprès du service de communication de la présidence gabonaise et de plusieurs journalistes ayant couvert l’événement dessine une réalité sensiblement différente, et une histoire autrement plus instructive sur ce que deux présidences et un média auraient eu intérêt à taire.

Emmanuel Macron et Brice Clotaire Oligui Nguema, à Libreville, en novembre 2025. En marge de leur rencontre, une interview non autorisée d’un journaliste de Brut a déclenché une séquence que deux présidences et un média auraient préféré banaliser.© Africacoeurnews

 

C’est une histoire de bras cassé, de silence et d’omerta que Le Canard Enchaîné a exhumée le 28 avril 2026, cinq mois après les faits. Selon l’hebdomadaire satirique français, la visite d’Emmanuel Macron à Libreville, les 23 et 24 novembre 2025, aurait été émaillée d’une violente bousculade à la sortie de l’Institut français du Gabon. Des membres de la sécurité rapprochée du président Oligui Nguema se seraient pris à un journaliste de Brut Afrique après qu’une question lui aurait «déplu». Dans la mêlée, une chargée de communication de l’Élysée se serait retrouvée à terre, le bras cassé. Puis, silence. La présidence gabonaise, l’Élysée et le média Brut auraient, chacun de leur côté, choisi d’enterrer l’incident : une «cure de silence demandée par l’Élysée», selon le Canard.

«Le bras cassé de l’Élysée à Libreville» : la version du Canard Enchaîné, que l’enquête de GabonReview nuance sur plusieurs points essentiels. © Captures d’écran / GabonReview

Les faits, tels que les reconstituent les sources de GabonReview, sont à la fois plus simples et plus révélateurs que ce qu’en a retenu le célèbre hebdomadaire satirique français. Les 23 et 24 novembre 2025, plusieurs médias internationaux avaient été accrédités pour couvrir la visite du président français au Gabon. Une consigne avait été clairement signifiée en amont par la partie gabonaise : le président Brice Clotaire Oligui Nguema n’accorderait aucune interview. Les journalistes étrangers accrédités en avaient été dûment informés.

C’est dans ce cadre que l’incident s’est produit. À la sortie de l’Institut français du Gabon, à Libreville, un journaliste de Brut Afrique a néanmoins tendu son micro au chef de l’État gabonais pour lui poser une question, sur la position du Gabon dans le conflit russo-ukrainien. Le président Oligui Nguema a répondu, sobrement, en affirmant la neutralité de Libreville entre ses différents partenaires. Un membre de la direction de la communication présidentielle a alors rappelé au journaliste que cette prise de parole n’avait pas été autorisée. Le service de sécurité rapproché du président s’est approché, de ce fait, du caméraman de Brut et a saisi temporairement la caméra, le temps de supprimer l’enregistrement.

La question que personne ne voulait entendre

Les choses en sont restées là. Il n’y aurait eu ni bousculade, ni violence physique, ni bras cassé, contrairement à ce qu’affirme Le Canard Enchaîné. «Tout ce que le Canard Enchaîné raconte est faux», tranche sans détour un journaliste indépendant ayant couvert l’événement. Même son de cloche pour un journaliste de Gabon 1ère. La manœuvre de suppression n’aura d’ailleurs servi qu’à moitié : des confrères présents avaient également filmé la séquence, et des bribes de l’interview ont malgré tout circulé.

Ce qui reste, en revanche, c’est la question posée et sa portée. Que le président gabonais ait réaffirmé la neutralité du Gabon sur la guerre en Ukraine, en présence d’Emmanuel Macron venu précisément resserrer les liens avec Libreville, n’est pas un détail diplomatique. C’est une position que Paris n’avait aucun intérêt à amplifier, dans un contexte où la France cherche à recomposer ses alliances africaines sur fond de concurrence russe et chinoise.

Trois silences, trois agendas

Le mutisme ayant suivi n’est pas, comme le suggère le Canard, le produit d’une omerta concertée. Il est le fruit d’une coïncidence d’intérêts entre trois acteurs aux motivations distinctes. Libreville se tait pour ne pas apparaître comme un régime hostile à la presse internationale, alors même que la saisie de caméra répondait à une violation caractérisée des règles d’accréditation librement acceptées.

Brut se tait parce que son journaliste avait outrepassé les conditions auxquelles il avait souscrit : rappeler la séquence revenait à s’auto-incriminer professionnellement.

L’Élysée, enfin, se tait parce que le fond de l’interview (un président africain affirmant sa neutralité face à la guerre voulue par Poutine, devant Macron, à Libreville) est diplomatiquement encombrant.

Trois silences, donc, qui se renforcent mutuellement sans s’être nécessairement coordonnés. C’est cela, en définitive, que Le Canard Enchaîné a pris pour une fracture. La formule dont s’est délecté l’hebdomadaire, «Garanti sur fracture», se retourne contre son auteur. La seule fracture avérée est celle entre le récit parisien d’un incident et la réalité d’un moment diplomatique que trois entités, pour des raisons chacune intelligibles, ont préféré laisser dans l’ombre.

GabonReview a contacté la présidence gabonaise, le média Brut était injoignable, de même qu’il a été impossible de joindre l’Élysée. Seule la partie gabonaise a répondu à nos sollicitations.

 
GR
 

0 commentaire

Soyez le premier à commenter.

Poster un commentaire