Changer les ministres suffit-il à changer le quotidien des Gabonais ? Au lendemain du remaniement gouvernemental, entre départs attendus, maintiens surprenants et nouveaux visages, une question demeure : au-delà des nominations, qu’est-ce qui changera réellement dans la conduite de l’État ? Ike Ngouoni* interroge cette fascination pour les hommes providentiels et rappelle une évidence trop souvent éclipsée par le jeu des chaises musicales : ce ne sont pas les noms qui font les résultats, mais les décisions, les moyens et la capacité de l’État à agir.

Les fauteuils se vident, les noms changent, les attentes demeurent. Mais au-delà du jeu des chaises musicales, la véritable mesure d’un remaniement reste ce qu’il change dans la vie des Gabonais. © GabonReview

 

Depuis des semaines, on attend. On attend que le courant revienne, que les pompes se remplissent, que les partis sachent où ils en sont. Hier, neuf mois après le gouvernement de janvier, la nouvelle liste est tombée, et chacun y a cherché la réponse à sa propre attente. Dans bien des conversations, le ministre de l’Accès universel à l’Eau et à l’Énergie devait partir, et il est parti. Dans ces mêmes conversations, la pénurie de carburant devait elle aussi coûter un portefeuille, et le ministre du Pétrole et du Gaz est resté. Pendant quelques heures, le pays a commenté des noms.

C’est qu’un remaniement ne répond jamais à une seule attente. Il envoie un message, compose avec les équilibres entre provinces et sensibilités, rassemble les soutiens dont tout gouvernement a besoin pour agir, et organise des départs qui ressemblent à des ruptures tout en préservant des continuités, car on peut se séparer d’un ministre sans vouloir le perdre. Tout cela est de la politique ordinaire, et elle est nécessaire.

Mais il porte une autre promesse, moins avouée, que l’on pourrait appeler thaumaturgie : la croyance que le geste de nommer transforme le réel. Un nouveau nom à la tête de ce ministère, et l’on espère que les coupures vont cesser. Un nouveau visage à l’Intérieur, et l’on attend que la loi sur les partis cesse de faire des remous. Un changement dans l’équipe économique, et l’on attend que les prix baissent. Derrière ces attentes se cache la recherche de la perle rare, ce ministre que l’on espère trouver de remaniement en remaniement parmi les nouveaux hommes et les nouvelles femmes du Président. L’attente est compréhensible. Les personnes comptent, et la compétence, l’intégrité, l’autorité d’un ministre peuvent changer beaucoup de choses. Mais un État qui attend la perle rare pour fonctionner a confié à la chance ce que son organisation devrait garantir.

On peut emprunter à Joseph Tonda, qui parle d’une société des éblouissements, l’image de cette lumière qui retient le regard. L’annonce concentre les attentions sur les personnes, au risque de laisser dans l’ombre les conditions dans lesquelles elles devront agir. Puis les yeux se réhabituent, et l’on cherche ce qui, derrière les noms, a vraiment bougé.

Avec la nouvelle Constitution, le président de la République est chef du gouvernement et les ministres exercent sous son autorité. Changer de titulaire ne suffit donc pas à infléchir la ligne, qui relève de l’arbitrage présidentiel. Le successeur peut hériter de budgets contraints, de responsabilités qui se chevauchent, d’arbitrages en attente. Il peut aussi trouver dans le changement d’équipe l’occasion d’une meilleure exécution. Le geste, à lui seul, ne dit pas lequel des deux.

Pour avoir observé ces moments de l’intérieur, je connais l’écart entre la liste que l’on commente et la décision qui compte. La première est publique, elle circule, elle se discute. La seconde se prend ailleurs, sans éclat, et c’est elle que l’on ne voit presque jamais. Une nomination change beaucoup lorsqu’elle s’accompagne d’un mandat que le ministre peut dire en une phrase, de moyens qui arrivent avant les résultats que l’on attend de lui, d’un arbitrage rapide quand deux administrations se disputent le même dossier. Elle change peu lorsque rien de cela ne suit.

Cela ne rend pas les ministres secondaires. Ils doivent proposer, alerter, obtenir, conduire. Mais leur arrivée oblige à une distinction que l’éblouissement risque de brouiller : ce qui relevait d’eux, et ce qui relevait des moyens, des procédures, des décisions qui s’imposaient à eux. Sans cette distinction, on juge les ministres sur ce qu’ils ne contrôlent pas, ou on les absout de ce qu’ils contrôlent.

La valeur d’un remaniement se mesurera après l’annonce, quand les caméras seront reparties et que les dossiers reviendront sur les bureaux. Pour une famille confrontée à la vie chère, un patient qui attend des soins, un entrepreneur dont le dossier reste sans réponse, le changement prendra une forme concrète, ou n’en prendra pas.

Les noms auront changé dans le gouvernement.

Qu’est-ce qui aura changé dans leur vie ?

Ike NGOUONI AILA OYOUOMI*

Président, AILA, Cabinet de conseil stratégique

 
GR
 

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