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Professeur de français et critique littéraire, Valéry Biveghe Obiang présente dans la tribune ci-après le dernier recueil de nouvelles de Rodrigue Ndong, un des écrivains les plus prolifiques du Gabon. Publié en novembre 2020 aux éditions Shanaprod, «Je vous vends la mémoire de Shakespeare» est, selon notre critique, membre du Club Lyre qui œuvre à la promotion du Livre, une vision du monde de l’enseignant et écrivain gabonais. Dans cet article Valéry Obiang envisage de mettre en lumière les réseaux thématiques présents dans le livre ainsi que certains aspects discursifs.

Le recueil de nouvelles de Rodrigue Ndong. © montage Getty Images/Gabonreview

 

Valéry Biveghe Obiang. © D.R. / archives personnelles

«Je vous vends la mémoire de Shakespeare[1]» ou l’exploration de l’éclectisme d’un style attachant et bouleversant du recueil de nouvelles de Rodrigue Ndong.

Pour les curieux qui suivent l’actualité littéraire avec attention, le titre : Je vous vends la mémoire de Shakespeare vous est certainement familier.  Il s’agit du recueil de nouvelles de Rodrigue Ndong. L’auteur est à la fois romancier, essayiste, dramaturge et par ailleurs enseignant à l’Université Omar Bongo de Libreville, et plus précisément au Département de Lettres Modernes. Il se démarque par la constance de sa plume et fait partie des auteurs gabonais les plus prolixes actuellement[2].

Je vous vends la mémoire de Shakespeare est un recueil de douze (12) nouvelles, reparties sur quatre-vingt-neuf (89) pages. Le livre a été publié aux Editions Shanaprod. Etabli à Montréal, ce cabinet de consultation numérique a une ouverture à l’international à travers l’exercice de plusieurs de ses activités, dont l’accompagnement des écrivains, la vente des livres en ligne et l’édition. Le livre version papier est disponible à Libreville, au prix unique de dix mille francs et à l’étranger au prix de 17.40$ Can. La version papier est également sur le marché depuis la sortie officielle du livre en novembre 2020 sur le site : https://boutique.bouquinbec.ca/je-vous-vends-la-mémoire-de-shakespeare.htlm au format epub.  Ce format se lit avec le logiciel calibre pour Windows et Ebook.

La configuration thématique et discursive

Je vous vends la mémoire la mémoire de Shakespeare se présente comme une œuvre aux nouvelles variées. Le titre en lui-même renvoie à la dernière nouvelle qui donne son nom au livre. Cette nouvelle met en scène la découverte du cadavre de Vincent Ndong, fumeur de chanvre impénitent, par sa belle-sœur, sabine. Habitée par la rigidité cadavérique, le mort tient dans sa main inerte, un bout de papier bien enroulé et carbonisé à moitié «entre l’index et le majeur[3]». Lino Ndong, le maitre des lieux qui caresse depuis toujours le rêve de devenir écrivain un jour en dépit des graves difficultés rencontrées dans la vie quotidienne. En rentrant chez lui un jour, après un rendez-vous manqué à Four-Place avec son éditeur, ce dernier trouva sa table de travail vide : le manuscrit du poème de dix pages qu’il avait écrit après une illumination et toutes les peines du monde a disparu. Son épouse et lui sont interrogés par la police.  Ces péripéties plutôt déconcertantes pour le lecteur sont le point de départ d’une enquête policière poussée par un inspecteur de police méticuleux afin de tenter d’élucider le mobile du crime au sein de cette famille.

Une lecture minutieuse nous a permis de distinguer que plusieurs dénominateurs communs existent dans l’ensemble du recueil. Nous en avons relevé deux aspects principalement.  D’abord l’univers du livre et du fait littéraire. On découvre des personnages ayant un intérêt accru pour cet outil de savoir. On peut le vérifier avec les nouvelles[4] telles que : «La machine», «7 millimètres à six coups», et «Le Vieux maître», «John Donne», ou «Mater Doloresa»

 Nous avons pu relever en second lieu, deux nouvelles qui s’organisent autour du rapport littérature et cinéma. Dans ces deux nouvelles, la stratégie narrative est maîtrisée. Cela nous permet de comprendre que l’auteur excelle dans cet art où l’effet de surprise est graduel et parfois brusque. En effet, au fil de la lecture, il s’opère un écart différentiel qui surprend inexorablement le lecteur : il découvre finalement que les scènes narrées se déroulent parfois sur une scène de tournage ou devant des spectateurs présents sur un plateau télévisé. Des techniques cinématographiques sont empruntées pour les incorporer au processus de création littéraire. Les images verbales participent à colorer certains effets liés aux sentiments des personnages et à la description de la topographie. C’est le cas avec les nouvelles[5] «Seul» et le « Châtiment« .

Ces différentes observations expliquent le principe d’hétérogénéité qui gouverne le texte à travers le caractère polyphonique des thématiques abordées, des registres utilisés, de la diversité des perspectives narratives et des formes de tonalité que l’on rencontre au fil des pages. Le recueil en lui-même constitue un voyage où l’on va à la rencontre de l’Humain, des hommes et des femmes à des lieux différents, à des époques différentes, confrontés à des contingences heureuses, douloureuses et tentées parfois de surprises ineffables.

De plus, la configuration thématique du recueil est large et harmonieuse. L’on retrouve des thèmes tels que la trahison, l’amour, la passion, la souffrance, la mort, la sexualité, l’angoisse existentielle, la nature, le tout abordé tantôt d’une manière grave, tantôt d’une manière satirique ou calquée sur le modèle du conte.  Le caractère comique est pertinent dans des nouvelles telles que «Lance- Roquette» ou «John Donne». Des situations graves sont notamment évoquées à l’exemple de l’inceste ou le meurtre mais la psychologie des personnages et leurs caractères niais ne manquent pas d’extirper chez le lecteur un sourire marqué par l’étonnement, le doute ou l’émerveillement.

La dimension littéraire n’est pas la seule convoquée dans cette œuvre. Le contour philosophique est également présent à l’exemple de cette réflexion sur la solitude : «Qu’est-ce que la solitude, finalement ?  Certains pensent que la solitude ne vaut qu’en considération d’une foule. On est seul que comparativement à une masse de gens envers lesquels on se montre distant. Une sorte d’exil intérieur. Une plongée en soi et un refus des autres[6]»

Pour finir, ce livre est un véritable régal. Le plaisir des yeux est perceptible par l’agencement méticuleux des mots, rendant ainsi la lecture suave et agréable.  On y rencontre des figures historiques exhumées et ramenées à la vie (Rimbaud, Verlaine, Barres, Tristan Tzara) par les personnages de l’œuvre. L’écriture est simplifiée, parfois rude et parfois nerveuse selon l’intention de l’auteur. Le réalisme social y est convoqué pour dénoncer certaines mortifications de notre société. Les mots traquent les maux afin de panser les plaies d’une société fiévreuse. Le style de l’auteur oscille sur un mode raisonné et une imagination accrue suscitant chez le lecteur des émotions diverses : la joie, le dégout, la tristesse, l’étrangeté. C’est la raison pour laquelle nous pensons que l’originalité de ce livre repose essentiellement sur l’intuition créatrice de son auteur. C’est justement à ce titre que Paul Ricœur affirme : « Une œuvre littéraire reçoit une configuration unique qui l’assimile à un individu et que l’on appelle style[7] ». Ce style est celui de l’écrivain Rodrigue Ndong.

Par  Valéry Biveghe Obiang, professeur et critique littéraire

Les références bibliographiques

[1] Rodrigue Ndong, Je vous vends la mémoire de Shakespeare, Montréal, Shanaprod, 2020.

[2]  Rodrigue Ndong est l’auteur d’une vingtaine de livres : Une Saison d’écrivains, Paris, Edilivre entre 2010-2020 (3 volumes),  Lire, le propre de l’homme, Paris, Edilivre, 2019… Des Romans : Il en va ainsi depuis Matthieu l’évangéliste, Paris, Edilivre2016, Louise- Ozane d’Akok, Paris, Edilivre, 2020…Théâtre : Le Retour du parrain, Paris, Edilivre 2015, … plus tard, si plus tard il y a (2 Volumes) Paris, Edilivre, 2018 et 2019.

[3] Extrait tiré de «Johne Donne», p.80.

[4] Respectivement aux pages : 20, 26,60, 38 et 82.

[5]  On retrouve ces nouvelles aux pages : 13 et 73.

[6] Extrait de la nouvelle  «Seul», p.12.

[7] Cité par Sabine Pétillon, «Style, critique génétique et modèles  rédactionnels : perspectives linguistique», Corpus (En ligne), 5 /2006, mis en ligne le 19 novembre 2007, consulté le  10 juillet 2021. http : // journal. Openedition.org/corpus/473.

 

 

 
GR
 

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