À Mayumba et à l’embouchure de la Nyanga, des sépultures vieilles de près de 150 ans font ressurgir des noms, des destins et un pan largement méconnu de l’histoire du littoral gabonais. Missionnaires, marins et voyageurs britanniques ou européens y reposent depuis la fin du XIX siècle. En documentant ces tombes menacées par le temps, les Compagnons Mémoriels poursuivent surtout un travail précieux : retrouver, avant qu’elles ne disparaissent, les traces matérielles d’une histoire gabonaise encore enfouie.

À Mayumba, le temps efface peu à peu les dernières traces matérielles d’un XIXᵉ siècle gabonais encore largement à documenter. © D.R.

 

Dans l’herbe sèche de Mayumba, quelques croix, stèles rongées par le temps et clôtures métalliques rouillées résistent encore. Certaines inscriptions se lisent. D’autres s’effacent. Derrière elles apparaissent pourtant des noms, des villes européennes, des dates : 1877, 1880, 1883, 1887, 1889, 1897. Presque un siècle et demi plus tard, ces pierres racontent une histoire du Gabon dont il reste beaucoup à écrire.

Cornaqués par Pierre Duro, expert judiciaire et conseiller de l’exécutif gabonais, surtout connu comme superviseur de la Task Force sur la dette intérieure et extérieure, les ‘Compagnons Mémoriels’ viennent d’en signaler officiellement l’existence au ministère gabonais chargé de la Culture et à l’ambassade du Royaume-Uni. Trois ensembles funéraires ont été géolocalisés et documentés : un premier à Mayumba comprenant environ une douzaine de sépultures, un deuxième également à Mayumba et un troisième à Igotchi, à l’embouchure de la Nyanga.

Des noms sortent de l’oubli

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Parmi eux, Thomas James Comber. Missionnaire britannique originaire de Peckham, à Londres, il meurt le 27 juin 1887, à seulement 34 ans, et est enterré à Mayumba. Sa tombe est toujours là. Les photographies réalisées sur place montrent une croix portant encore son nom et son origine.

Il y a également Henry Leeke, lieutenant de la Royal Navy originaire du Shropshire, noyé dans la rivière Mayumba le 23 juin 1883 ; William Henry White, missionnaire lié à Tottenham et à Yakusu, mort en 1897 à 31 ans ; Wheatley Jones, mort à Mayumba en 1883 ; George Fulton Haigh Newcombe, de Liverpool, mort en 1880 ; David Russell, décédé à l’embouchure de la Nyanga en 1877 ; ou William Henry Prost, mort à Nyanga en 1889.

Même un nourrisson apparaît dans cette mémoire retrouvée : le fils, âgé de huit semaines, du révérend G. R. Pople, mort en juillet 1897 et commémoré sur la même sépulture que William Henry White.

Ces hommes n’ont pas seulement laissé leurs noms dans la pierre. Les premières recherches commencent à restituer leurs trajectoires. Des sources de la Baptist Missionary Society permettraient ainsi de retracer les circonstances de la mort de Thomas James Comber pendant son évacuation du Congo et son inhumation à Mayumba. Pour Henry Leeke, des sources navales britanniques établissent un lien avec la présence du HMS Stork à Mayumba en juin 1883 et un accident survenu sur la rivière.

Peu à peu apparaît ainsi un autre XIXᵉ siècle gabonais : celui d’un littoral connecté aux routes maritimes, commerciales et missionnaires reliant l’Europe, le Gabon et le bassin du Congo.

Sauver les traces avant qu’elles disparaissent

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Mais l’intérêt de la découverte tient aussi à son urgence. Les photographies sont éloquentes : métal attaqué par la rouille, pierres altérées, peintures disparues, inscriptions parfois à peine déchiffrables. Les Compagnons Mémoriels indiquent que certaines inscriptions ont déjà disparu. Ils ont donc entrepris de photographier les tombes, transcrire les textes encore lisibles et géolocaliser les différents ensembles.

Aucune restauration sauvage n’est annoncée. L’association précise au contraire qu’elle n’envisage aucune intervention physique sans concertation avec les autorités compétentes. Elle demande notamment au ministère si ces ensembles funéraires figurent déjà dans les inventaires patrimoniaux ou les archives de l’État.

Au Royaume-Uni, la démarche vise maintenant les archives de la Royal Navy, de la Baptist Missionary Society et différents fonds à Liverpool, Manchester, au Pays de Galles ou dans le Shropshire. L’objectif est de mettre des biographies derrière les noms et de comprendre pourquoi ces hommes se trouvaient sur le littoral gabonais lorsqu’ils y sont morts.

De Gué-Gué à Mayumba, une mémoire à retrouver

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Il faut aussi regarder ce travail dans sa continuité. Après le Mur des Souvenirs du pont de Gué-Gué à Libreville, consacré à la bataille de 1940 et inauguré en novembre 2025, la démarche mémorielle s’est également portée vers Cocobeach et Mimbeng, avant Mayumba aujourd’hui. Le Mur des Souvenirs entend précisément transmettre aux générations futures la mémoire des combattants, notamment anonymes, de la bataille de Libreville.

Cette persévérance mérite d’être encouragée. Non parce que chaque pierre ancienne devrait nécessairement devenir un monument, mais parce que les Compagnons Mémoriels mettent en évidence quelque chose de plus vaste : le Gabon possède encore, parfois à ciel ouvert, des sites historiques dont la connaissance, l’inventaire et la documentation restent à approfondir.

Mayumba en fournit désormais une saisissante illustration. Sous des croix rouillées et des épitaphes presque effacées ne reposent pas seulement quelques étrangers morts loin de chez eux. Subsistent les fragments matériels d’une époque où le littoral gabonais appartenait déjà à une histoire beaucoup plus vaste que ses frontières.

Et cette fois, le temps presse : certaines pages de cette histoire ne sont pas conservées dans des livres. Elles sont encore écrites sur des pierres qui s’effacent.

 
GR
 

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