À partir de la Grande Interview accordée par le chef de l’État au quotidien L’Union le 4 mai dernier, Adrien NKoghe-Mba*, président de l’Institut Léon Mba, propose une lecture stratégique du triptyque présidentiel : entrepreneuriat des jeunes, création d’emploi au cœur du PNCD 2026-2030 et diplomatie verte. Convoquant la grille d’Anne-Marie Slaughter, l’échiquier et le web, il y décèle une seule et même architecture de réseau, où le capital naturel gabonais devient à la fois infrastructure productive et levier diplomatique. Et, invite à penser le Gabon non plus comme pion sur l’échiquier mondial des matières premières, mais comme architecte d’un nœud stratégique de la transition écologique.

«Un Gabon qui parle de forêt depuis une forêt vivante, d’économie bleue depuis des eaux préservées, de transition écologique depuis un tissu entrepreneurial vert en mouvement – ce Gabon-là parle depuis une position d’autorité que nulle rhétorique ne peut simuler. C’est la crédibilité du témoin, et non du plaideur.» © Gabon Review

 

Au cours d’une Grande Interview exclusive accordée au quotidien L’Union le 4 mai dernier, le Président Brice Clotaire Oligui Nguema dresse le bilan de sa première année à la tête du Gabon et livre sa vision pour les années à venir. Dans ses mots, quelque chose qui dépasse l’intention politique ordinaire. Lorsqu’il appelle la jeunesse gabonaise à embrasser l’entrepreneuriat, lorsqu’il pose la création d’emploi comme la priorité absolue du Plan National de Croissance et de Développement (PNCD) 2026-2030, et lorsqu’il ambitionne de positionner le Gabon un leader de la diplomatie verte et climatique, il ne formule pas trois objectifs distincts. Il dessine, peut-être sans le nommer ainsi, une seule et même architecture. Une architecture de réseau.

L’échiquier et le web

Dans son ouvrage The Chessboard and the Web, Anne-Marie Slaughter, ancienne Directrice de la Prospective du Département d’Etat américain, pose une distinction qui éclaire avec acuité la situation gabonaise. Le monde, dit-elle, ne fonctionne plus selon la seule logique de l’échiquier – celle des États, des hiérarchies et des rapports de force. Il obéit désormais aussi à la logique du réseau : horizontale, distribuée, multi-acteurs, où la puissance se mesure moins au rang qu’à la centralité dans les flux d’influence et de ressources.

Le Gabon se trouve précisément à ce carrefour. La transition portée par le discours de transformation des paradigmes est en réalité une invitation à changer de grammaire : passer d’un modèle échiquier – l’État rentier distribuant des ressources via l’emploi public – à un modèle réseau, où de multiples acteurs privés, connectés entre eux et au monde, créent de la valeur de manière distribuée.

Le capital naturel comme double infrastructure

Le Gabon dispose d’un avantage comparatif que peu de nations peuvent revendiquer : 88 % de couverture forestière, une façade atlantique d’une richesse halieutique considérable, une biodiversité parmi les plus denses du continent. Ce patrimoine naturel – que la troisième finalité du PNCD entend précisément préserver et valoriser – n’est pas seulement un décor. C’est une infrastructure à double vocation.

Il est d’abord la matière première de tout entrepreneuriat vert et bleu sérieux : écotourisme haut de gamme, agroforesterie durable, pêche certifiée, biotechnologie appliquée à la biodiversité. Autant de filières qui peuvent générer des emplois dignes sans épuiser le capital naturel – à condition que des entrepreneurs formés, financés et connectés s’en emparent.

Il est ensuite l’argument central de la diplomatie climatique. Un Gabon qui parle de forêt depuis une forêt vivante, d’économie bleue depuis des eaux préservées, de transition écologique depuis un tissu entrepreneurial vert en mouvement – ce Gabon-là parle depuis une position d’autorité que nulle rhétorique ne peut simuler. C’est la crédibilité du témoin, et non du plaideur.

Une réciprocité stratégique

Le lien entre entrepreneuriat vert et diplomatie climatique est profondément réciproque. D’un côté, un tissu entrepreneurial crédible donne à la diplomatie sa légitimité. On ne négocie pas depuis la même position au sein de la CCNUCC lorsqu’on peut montrer des PME qui emploient des jeunes, des coopératives certifiées, des startups de surveillance environnementale. Le monde ne se contente plus de déclarations d’intention ; il demande des preuves de terrain.

De l’autre, une diplomatie climatique réussie ouvre des marchés que l’entrepreneuriat seul ne pourrait jamais atteindre. Elle attire les fonds verts internationaux – Fonds Vert pour le Climat, mécanismes REDD+, obligations souveraines durables – qui peuvent directement capitaliser des entreprises locales. Elle donne aux produits gabonais labellisés durables un accès à des marchés premium où le consentement à payer pour l’authenticité écologique est réel et croissant. Sans arrière-boutique entrepreneuriale, la plus belle vitrine diplomatique ne vend rien.

La jeunesse comme acteurs-ponts

Slaughter insiste sur une figure centrale dans l’architecture des réseaux efficaces : celle du boundary spanner, l’acteur-pont, celui ou celle qui connecte des mondes différents et fait circuler la valeur d’un réseau à l’autre. Dans le contexte gabonais, cette figure prend un visage très précis : le jeune entrepreneur vert et bleu.

Un jeune Gabonais formé à l’agroforesterie, capable de monter un dossier pour le Fonds Vert pour le Climat, connecté aux réseaux d’incubateurs panafricains, sachant naviguer entre les exigences d’un investisseur privé et les critères d’une certification internationale – ce profil n’est pas seulement un entrepreneur. Il est simultanément un acteur économique, un ambassadeur du modèle gabonais, et un nœud de connexion entre l’économie domestique et la scène climatique mondiale. C’est précisément ce que l’appel du Président de la République à transformer les paradigmes rend possible.

La condition décisive : gouverner le réseau

Slaughter met en garde contre l’illusion du réseau spontané. Un réseau sans gouvernance devient chaotique. Une gouvernance sans réseau, figée et inefficace. Le Gabon ne peut se contenter ni de laisser faire le marché, ni de piloter depuis un État centralisateur. Il lui faut construire simultanément l’écosystème et ses régulations.

C’est là que la troisième finalité du PNCD – un patrimoine naturel préservé et valorisé – prend toute sa dimension politique. Elle n’est pas un objectif environnemental parmi d’autres. Elle est le cadre de gouvernance sans lequel ni l’entrepreneuriat vert ne peut s’épanouir durablement, ni la diplomatie climatique ne peut maintenir sa crédibilité. Préserver la forêt, ce n’est pas s’interdire de la valoriser. C’est maintenir la qualité des nœuds fondateurs sans lesquels tous les autres perdent leur raison d’être.

Du pion à l’architecte du réseau

L’ambition qui se dessine mérite d’être nommée clairement : faire du Gabon non plus un simple producteur de matières premières, un pion sur l’échiquier mondial des ressources, mais un architecte de réseaux – un pays dont la valeur stratégique réside dans sa capacité à connecter des acteurs, à faire circuler des ressources, à structurer des alliances autour de son capital naturel exceptionnel.

Ce passage de l’échiquier au web est précisément ce que signifie la transformation des paradigmes. Et cette transformation ne peut se produire que si trois dynamiques s’enclenchent simultanément : une jeunesse entrepreneuriale verte formée et financée, une diplomatie climatique qui rapatrie des ressources concrètes, et une gouvernance du patrimoine naturel qui préserve la qualité du nœud fondateur.

Le Gabon a la forêt. Il a l’océan. Il a une jeunesse. Il a désormais, avec Oligui Nguema, une vision claire, inspirante et des orientations stratégiques cohérentes. Le défi aujourd’hui n’est plus de formuler cette vision – elle existe. Il est de donner les moyens aux acteurs capables de la traduire concrètement sur le terrain : des entrepreneurs, des diplomates, des formateurs, des financeurs qui disposent des bons outils, des bons réseaux, et de la détermination absolue pour faire du Gabon ce qu’il a vocation à devenir – un nœud stratégique de la transition écologique mondiale.

*Président de l’Institut Léon MBA

 
GR
 

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