Oligui veut initier ses ministres au Ndjobi : et si la Constitution ne suffisait plus ?
À Ontala, Brice Clotaire Oligui Nguema a lâché une phrase qui pourrait peser beaucoup plus lourd qu’elle n’en a l’air : il reviendra avec son gouvernement pour «les initier au Djobi». Derrière l’anecdote culturelle surgit une vieille histoire gabonaise, celle du pouvoir, du serment et de la parole donnée. Omar Bongo avait déjà fait entrer de hauts cadres dans cette institution initiatique. Et bien avant Oligui, un analyste politique avait lancé une idée provocatrice : puisque Constitutions et promesses politiques sont si facilement malmenées, pourquoi ne pas leur adjoindre un serment traditionnel réputé autrement plus difficile à trahir ?

Oligui Nguema à Ontala, lors de son annonce fortuite de l’initiation prochaine de son gouvernement au Ndjobi. Après le serment républicain, le pouvoir à l’épreuve du sacré. © GabonReview (capture d’écran)
La scène se déroule à Ontala, enclave obamba du département de Léconi-Lékeri, dans le Haut-Ogooué. Brice Clotaire Oligui Nguema donne des instructions concernant des travaux lorsqu’il annonce presque incidemment : «Les travaux doivent commencer. C’est pas quand je vais revenir avec le gouvernement pour les initier là-bas au Djobi, ils vont me dire, mais le président est venu, il nous avait dit ça, on initie. Tu dois commencer les maisons avant l’initiation du gouvernement au Djobi.»
La phrase pourrait passer pour une saillie présidentielle dans un environnement traditionnel. Elle l’est beaucoup moins dès lors qu’on s’arrête sur les mots : le président parle bien de «l’initiation du gouvernement au Djobi». Et l’histoire politique gabonaise donne à cette annonce une résonance particulière.
Omar Bongo l’avait fait avant lui

Entre République et traditions, l’investiture d’Oligui Nguema le 3 mai 2025 à Angondjé avait déjà donné au sacré une place au cœur du cérémonial présidentiel. Ontala lui donne aujourd’hui une autre portée. © Facebook.com
Dans sa thèse de doctorat consacrée aux rapports entre religion locale et pouvoir politique au Gabon, Guy-Donald Adjoi Obengui documente la politisation du Ndjobi sous Omar Bongo. Au début des années 1970, écrit-il, l’initiation fut imposée d’abord à de hauts cadres du Haut-Ogooué, puis à des proches collaborateurs du chef de l’État. Une pratique normalement volontaire prenait alors, selon le chercheur, la forme d’une «contrainte politique».
Au cœur du dispositif : le serment. «L’Okèlè é Ndjobi» engage la parole de l’initié dans un univers où mensonge, parjure ou trahison sont réputés exposer leur auteur à des sanctions qui dépassent celles des hommes. Le chercheur analyse ainsi son utilisation politique comme une forme de «contrat politique», associée dans certains témoignages à la fidélité, à la protection mutuelle et à la consolidation du pouvoir. Oligui veut-il ressusciter cette mécanique ? Rien, dans sa déclaration d’Ontala, ne permet de l’affirmer.
Ils ont pourtant déjà juré loyauté
Une différence majeure existe cependant avec les débuts du pouvoir d’Omar Bongo : les ministres gabonais sont aujourd’hui déjà liés par un serment institutionnel. Introduite sous Ali Bongo avec la révision constitutionnelle de 2018, leur prestation de serment a été conservée par la Constitution de la Ve République.
La formule n’est pas anodine. Les ministres jurent notamment de respecter «la Constitution et l’État de droit» et leurs obligations de «loyauté à l’égard du Chef de l’État». Oligui Nguema a perpétué ce rituel : son premier gouvernement de la Ve République a prêté serment le 8 mai 2025 et le deuxième le 5 janvier 2026.
À quoi pourrait donc servir le Ndjobi là où la République exige déjà un serment ? À renforcer une loyauté déjà jurée ? À lui donner une dimension spirituelle ? Ou simplement à inscrire le gouvernement dans une tradition culturelle ? Le président ne l’a pas précisé.
Et si le serment devait aussi contraindre le chef ?
Une autre lecture mérite d’être rappelée. Au lendemain de la mort d’Omar Bongo et de l’arrivée d’Ali Bongo au pouvoir, Laure Patricia Manevy, enseignant et journaliste, avait développé dans GabonEco (site aujourd’hui hors-ligne) une proposition provocatrice : faire entrer le Ndjobi ou le Mwiri dans le cérémonial républicain du serment.
Son idée partait d’un constat sévère : les Constitutions peuvent être révisées, les promesses électorales oubliées et la parole politique reniée. Pourquoi ne pas doubler le serment constitutionnel d’un serment traditionnel ? Manevy évoquait notamment le «taper le diable» du Mwiri, dans un univers initiatique où le parjure est réputé exposer son auteur à des sanctions spirituelles.
La logique se trouvait ainsi renversée. Sous Omar Bongo, le rite pouvait contribuer à garantir la fidélité des hommes au pouvoir. Chez Laure Patricia Manevy, il devait garantir la fidélité du pouvoir à sa propre parole. L’article original de GabonEco ayant disparu avec les archives du site, il serait hasardeux d’en restituer les formulations exactes. Mais son idée centrale reste dans les mémoires.
Angondjé, déjà un signe ?
Avec Oligui apparaît peut-être une troisième configuration. Lors de son investiture, le 3 mai 2025 au stade d’Angondjé, le cérémonial républicain avait déjà été mêlé à une séquence traditionnelle. Junior Xavier Ndong Ndong, alors président du Conseil national des rites et traditions, y avait participé, dans un décorum où attributs républicains et symboles traditionnels du pouvoir s’étaient côtoyés.
Seize mois plus tard, Ontala semble pousser le curseur un peu plus loin : ce n’est plus seulement la tradition qui entre dans le cérémonial du pouvoir, c’est le gouvernement que le président annonce vouloir conduire au Ndjobi.
Reste alors une question délicate : les ministres seront-ils libres de dire non ? Une initiation volontaire relève de la liberté culturelle et spirituelle. Une initiation implicitement obligatoire parce que souhaitée par le chef de l’État poserait une question autrement plus sensible dans une République.
Les ministres ont déjà juré leur «loyauté à l’égard du Chef de l’État». S’ils entrent demain au Ndjobi, il faudra donc surtout comprendre ce que le sacré est censé ajouter à cette parole déjà donnée. Plus d’un demi-siècle après Omar Bongo, Ontala réveille ainsi une vieille interrogation gabonaise : quand la parole politique ne suffit plus à garantir la parole politique, faut-il appeler le sacré à son secours ?
















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