Trois millions cinq cent mille raisons d’espérer
3 518 621 habitants : et si, derrière le vertige démographique, se cachait une chance historique ? Tandis que l’Estuaire concentre près de 60 % de la population, une grande partie du Gabon demeure faiblement peuplée et conserve un patrimoine naturel exceptionnel. Dans cette chronique, Adrien Nkoghe-Mba* renverse la lecture anxieuse du recensement : entre une jeunesse qui cherche son avenir et une nature encore préservée, il voit moins une contradiction qu’une rencontre à organiser. Et peut-être trois millions cinq cent mille raisons de croire en une économie du vivant.

3 518 621 habitants, concentrés pour l’essentiel dans l’Estuaire, face à un immense patrimoine naturel encore préservé : un déséquilibre à transformer en force. © GabonReview
Le vertige d’un chiffre
J’ai lu le chiffre trois fois avant d’y croire vraiment. 3 518 621 habitants. C’est la population que la Cour constitutionnelle vient d’homologuer, au terme du premier grand recensement du Gabon depuis 2013. Treize ans plus tard, nous sommes presque deux fois plus nombreux qu’à l’époque.
Ma première réaction, je l’avoue, a été un léger vertige. Un pays qui double en une génération, c’est un pays qui doit nourrir plus de bouches, construire plus de logements, absorber plus de pression sur ses ressources. C’est le réflexe qu’on nous apprend à avoir face à la démographie : la craindre, la voir comme un problème à gérer plutôt que comme une force à accueillir.
Et puis j’ai regardé où, exactement, se trouvait cette croissance. Et le vertige s’est transformé en autre chose.
Un déséquilibre qui protège
Près de 60% de cette population tient dans une seule province, l’Estuaire. Libreville et ses environs concentrent l’essentiel de ce que le pays a gagné en habitants ces treize dernières années. Le reste du territoire – celui où dorment nos treize parcs nationaux, celui où la forêt gabonaise continue de respirer sans être dérangée – n’a pas connu la même poussée. Il a gardé, en grande partie, son silence.
Je trouve qu’il y a quelque chose de précieux dans ce déséquilibre, aussi contre-intuitif que cela puisse paraître. Nous vivons un moment que très peu de pays au monde peuvent encore connaître : une jeunesse en pleine expansion d’un côté, et un patrimoine naturel presque intact de l’autre. Ailleurs, la croissance démographique et la pression sur les écosystèmes avancent main dans la main, jusqu’à ce qu’il ne reste plus grand-chose à préserver. Chez nous, pour l’instant, les deux dynamiques ne se percutent pas. Elles coexistent, chacune dans son espace.
C’est cette coexistence qui m’intéresse, parce qu’elle n’a rien d’un hasard qu’on doit simplement constater. Elle est une fenêtre. Une chance qui ne restera pas ouverte indéfiniment si on ne s’en saisit pas.
D’un côté, il y a cette jeunesse nombreuse, concentrée dans l’Estuaire, pleine d’une énergie qui cherche où se déployer. De l’autre, il y a cet arrière-pays préservé, encore vierge de la pression urbaine, qui attend d’être compris, raconté, valorisé autrement que comme un simple réservoir de ressources à extraire. Entre les deux, il y a tout un pan de notre économie encore à construire : celle qui transforme cette jeunesse en gardienne et en bénéficiaire de ce patrimoine, plutôt qu’en menace potentielle pour lui.
Une jeunesse en réserve, une nature en réserve
C’est précisément le pari que porte l’économie du vivant. L’écotourisme qui fait vivre des villages entiers autour d’un parc national. La bioprospection qui valorise nos plantes et nos savoirs sans les piller. L’économie circulaire qui transforme nos déchets urbains en emplois plutôt qu’en pollution. Ce ne sont pas des concepts abstraits réservés aux rapports internationaux : ce sont des réponses concrètes à l’équation que ce recensement vient de nous poser noir sur blanc. Une jeunesse en réserve d’un côté. Une nature en réserve de l’autre. Et entre les deux, le travail qui reste à faire pour que la première se mette au service de la seconde, et inversement.
Ce qui me frappe, en refermant ce chiffre de 3 518 621, ce n’est donc pas l’ampleur de la croissance. C’est le moment où nous la découvrons. Nous connaissons enfin notre propre mesure, pour la première fois depuis plus d’une décennie. Et nous la connaissons à un instant où rien n’est encore joué : où l’Estuaire n’a pas encore dévoré le reste du pays, où nos parcs nationaux n’ont pas encore payé le prix de notre développement.
Un recensement, en apparence, n’est qu’un exercice statistique. Mais celui-ci, je le lis comme un point de départ. Il ne nous dit pas seulement qui nous sommes devenus. Il nous rappelle, en creux, tout ce que nous avons encore la chance de préserver – et tout le monde que nous avons, aujourd’hui, pour le faire.
À la semaine prochaine.
*Président de l’Institut Léon MBA
















0 commentaire
Be the first one to leave a comment.