Omboué, 1er août 2026 : Quand Pierre Akendengué est rentré à la maison
Au-delà du « Retour aux sources originelles », les prémices d’une économie culturelle
Pendant que Libreville s’affairait aux derniers réglages de la Fête des Cultures, à 400 km de là, Omboué retenait son souffle. Plus de 2 000 personnes ont assisté, samedi 1er août, au stade municipal d’Omboué, au concert hommage rendu à Pierre Claver Akendengué à l’initiative du Label ROMEPA*. Placé sous le thème « Retour aux sources originelles », l’événement a permis au monument de la musique gabonaise de se produire pour la première fois sur les terres qui l’ont vu naître, dans une ambiance empreinte d’émotion et de ferveur populaire.

82 ans et une voix intacte : Pierre Claver Akendengué électrise le stade municipal d’Omboué lors de son premier concert sur ses terres natales. © Zara Lo Photographie
PCA enflamme le stade municipal d’Omboué
Embarqué dans cette belle aventure, nous avons vécu de l’intérieur ce moment unique dans l’histoire culturelle de notre pays. Nous réalisons alors que l’appel que nous avions lancé, cinq mois plus tôt a été entendu (Lire notre chronique Edito Culturel du 13 mars 2026).

Public conquis, danseurs en costumes traditionnels et retrouvailles musicales : quelques images (en vrac) du concert «Retour aux sources originelles» à Omboué. © Zara Lo Photographie
À 19h, l’atmosphère est déjà électrique, bien avant que les premières clameurs ne jaillissent. Le public, compact et impatient, murmure dans la fine brise de la lagune Nkomi, les yeux rivés sur une scène plongée dans la pénombre, en attendant l’arrivée du maître. Sous la férule d’un Michel Ndaot des grands jours, en maitre de cérémonie, le concert hommage bouillonne de belles promesses. Le décor est planté mais il faut encore attendre. Le programme est annoncé. Le concert se veut sobre, puissant et riche en symboles. A commencer par les promoteurs. Dans son allocution d’ouverture, Michel Essonghé, président de ROMEPA, rappelle que cette initiative vise à réparer une injustice symbolique : « Pierre Claver Akendengué est connu dans le monde entier, mais il ne s’était encore jamais produit dans son village natal. Nous avons voulu lui offrir ce retour tant attendu et permettre à son peuple de lui témoigner toute sa reconnaissance », a-t-il déclaré, soulignant que cet hommage, intime et solennel, était devenu une œuvre collective portée par les filles et fils d’Omboué.
Le projet est noble et sa portée louable. Le décor visuel et sonore est planté. Place à la musique. On annonce une alternance entre chansons, textes parlés et ambiances sonores exceptionnelles.
Passage de témoin
Avant l’entrée de la légende de la musique gabonaise, Poussy Makindo et Prisca Along ont assuré la première partie, installant une ambiance festive dans un stade déjà acquis à la cause de l’artiste. Le ton est donné. Sobre. Solennel. Puissant. Leurs voix portent. Leurs textes aussi. Les deux jeunes artistes égrènent leurs répertoires, dans l’esprit du génie qui a toujours nourri l’inspiration de PCA. L’héritage est lourd, mais pleinement assumé. En guise transition Along chante « Nomb’Oramba » un titre de PCA. Un interlude qui a ravi les cœurs d’un public déjà impatient. Le stade comprend : la relève n’est pas une promesse. Elle est déjà là.
L’entrée en scène
21h12. Les lumières s’éteignent. Un frisson de basse. Le souffle des cymbales. Derrière une toile translucide, une silhouette. Puis la toile tombe. Pierre Claver Akendengué, surgit sous une ovation immense, illuminé par un faisceau de projecteurs, sous ses habits de lumière. Le regard vif et le geste assuré, dès le premier titre, sa voix s’est révélée puissante, juste, transperçant l’espace. 82 ans, et aucune ride sur le timbre. Ni artifice, ni playback. Juste la vérité d’une voix qui a porté le Gabon dans le monde.
Les morceaux se sont enchaînés, oscillant entre des ballades suspendues où tout le monde retenait son souffle et des envolées rythmées qui ont embrasé la foule.
Une longue ovation a accueilli celui qui se produisait pour la première fois sur sa terre natale. Riche d’une abondante discographie, il a été difficile pour l’artiste d’exécuter tout son immense répertoire. Qu’à cela ne tienne, certains titres non programmés ont dû être exécutés à la demande du public.
Au fil de la soirée, il a interprété plusieurs titres emblématiques, dont Nandipo, Olando Ayilé, Afrika Obota, Ntsé Ngani, L’Oublié et Ghalo Ghalo. L’émotion s’est intensifiée avec les retrouvailles sur scène avec son ami d’enfance Hilarion Nguema, avec lequel il a repris Télégrama, avant d’être rejoint par Claude Damas Ozimo pour interpréter Tonda Salé, Imbo et Gamba, replongeant le public dans les grandes heures du groupe Les Sphinx, Jeunesse Band et Afro Succès, à l’aube de la musique moderne gabonaise. L’exécution de chaque titre était précédée d’une anecdote, témoignage des amitiés solides tissées dans l’insouciance de l’enfance et qui ont subsisté aux affres du temps et des trajectoires individuelles.
Le bouquet final
Ces instants ont fait de ce concert bien plus qu’un spectacle : un hommage à la mémoire, aux valeurs humaines, à l’identité culturelle et à l’héritage artistique de l’un des plus grands ambassadeurs de la musique africaine.
Après quatre heures d’une générosité rare, le rappel a achevé de libérer les dernières énergies. Les mains levées, les sourires partagés et les refrains repris en chœur ont transformé ce simple concert en un moment suspendu. Tous les titres étaient repris en chœur par les spectateurs de tous âges. Le bouquet final arrive sur Epuguzu. 2000 personnes, d’une seule voix. Des enfants nés en 2010 qui connaissent les paroles. Des anciens qui pleurent. En quittant le stade, l’oreille qui bourdonne encore de plaisir, on a emporté avec soi cette rare sensation de communion vivante.
Perspectives
L’un des temps forts de la cérémonie a été la diffusion d’un message vidéo surprise du président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema depuis la Gambie où il séjournait. Dans son allocution, le chef de l’État a salué « l’immense carrière de Pierre Claver Akendengué et son rôle dans le rayonnement de la culture gabonaise à travers le monde. Son intervention a été chaleureusement applaudie par le public ». Il a surtout évoqué au passage la perspective d’un concert au Palais de la Démocratie dont les contours seront sans doute précisés dans les prochaines semaines. Le message est clair : ce qui se passe à Omboué compte pour la Nation.
Le concert « Retour aux sources originelles » visait certes à rendre hommage à Pierre Claver Akendengué en lui offrant son premier grand concert populaire dans sa région natale, mais il a surtout permis de mettre en lumière la beauté d’une région juchée entre Lagune et Océan, tel un écrin où l’hospitalité des peuples du Fernan Vaz n’a pas été démentie. Considéré comme l’un des plus grands ambassadeurs de la musique gabonaise et africaine, l’auteur de Nandipo est reconnu à travers le monde pour ses chansons engagées en faveur de la justice, de la paix, de l’unité africaine et de la valorisation des cultures du continent. Cette soirée est déjà considérée comme l’un des grands événements culturels de l’année 2026 au Gabon. Le pari a été relevé et la mission accomplie.
Ce concert était certes un hommage, mais il doit maintenant devenir un projet. Car pendant 6 heures, Omboué a prouvé 3 choses :
- Il y a un marché. Des centaines de personnes ont payé, voyagé, dormi pour un concert. Les vendeuses de beignets, les tenanciers de buvettes, les piroguiers ont travaillé. La culture peut faire vivre.
- Il y a un territoire. Omboué n’est pas « enclavée ». Elle est entre lagune et océan. L’hospitalité des peuples du Fernan-Vaz est une marque. Le décor est planté. Il manque la scène permanente.
- Il y a une mémoire à structurer. Il y a 10 ans, le Festival Nandipo avait tenté l’aventure. Sans ingénierie, sans budget pluriannuel, sans vision ICC, l’élan est retombé.
Il faut faire le choix inverse cette fois.
Omboué : Pôle des Industries Culturelles et Créatives
Imaginons et rêvons. Un Weekend Culturel annuel. 3 jours. Concerts. Rencontres. Marché de l’artisanat. Résidences d’artistes. Masterclass.
Les retombées seraient concrètes :
– Tourisme : valorisation du patrimoine culturel, hôtels, campements, restauration, transport fluvial et terrestre
– Emploi : Des jeunes formés à la régie, au son, à la lumière et aux métiers du tourisme
– Création : un label local, un studio, une maison des artistes
– Rayonnement : positionner le Gabon profond sur la carte des festivals d’Afrique centrale
Ce ne serait pas seulement un bel hommage à celui qui a porté « Nandipo » à travers le monde. Ce serait transformer la culture en levier de développement local. En industrie.
La prochaine étape commence maintenant : transformer l’émotion d’une nuit en économie pour 10 ans. Parce qu’au Gabon, la culture ne doit plus être une parenthèse. Elle doit être une politique durable.
Hugues-Gastien MATSAHANGA,
Essayiste, Spécialiste des Industries Culturelles et Créatives
Auteur de « La Chanson Gabonaise d’Hier et d’Aujourd’hui », Editions Raponda Walker, Libreville, 2002
(*) Label ROMEPA : Richard Onouviet, Michel Essoghe, Pierre Akendengue.
Photos avec l’aimable autorisation de Zara Lo Photographe – Page Facebook.















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