Pétrichor : ce que l’odeur de la terre mouillée m’a appris sur la souveraineté du Gabon
Une promenade matinale à l’arboretum Raponda Walker, la rencontre quelques jours plus tôt avec la dirigeante d’un cluster de la cosmétopée, puis le discours tenu à Kigali par le chef de l’État : trois moments qui racontent la même bataille. Celle d’un Gabon qui refuse de rester pourvoyeur de matière brute et veut créer la valeur là où naît la ressource : dans les villages, au pied des arbres. Adrien Nkoghe-Mba, président de l’Institut Léon Mba, en tire une conviction limpide : la valeur ne voyage pas, elle s’enracine.

Sous les voûtes de moabi et d’okoumé centenaires, des papillons blancs voletaient par dizaines – silencieux, presque irréels, comme si la forêt avait décidé ce matin-là de se parer de quelque chose de léger pour contrebalancer tout ce poids d’ancienneté… Ici, la terre est vivante. © GabonReview
Il avait plu tôt le matin. Une de ces pluies brèves et franches comme Libreville en a le secret, qui lavent tout et repartent sans prévenir. Quand j’ai franchi le poste des éco-gardes de l’arboretum Raponda Walker, l’air portait encore cette odeur – le pétrichor, ce parfum de terre mouillée et de racines remuées que les scientifiques ont fini par nommer mais que nos grand-mères connaissaient bien avant eux. Une odeur qui ne trompe pas. Elle dit : ici, la terre est vivante.
J’étais seul. Et c’est peut-être pour ça que tout m’a semblé plus grand.
Sous les voûtes de moabi et d’okoumé centenaires, des papillons blancs voletaient par dizaines – silencieux, presque irréels, comme si la forêt avait décidé ce matin-là de se parer de quelque chose de léger pour contrebalancer tout ce poids d’ancienneté. Je me suis arrêté longtemps. Trop longtemps, peut-être, pour un homme censé avoir un agenda. Mais il y a des matins où la forêt vous impose son rythme, et où la seule chose intelligente à faire est d’accepter.
C’est dans cet état-là – les poumons pleins de pétrichor, les yeux encore habités par les papillons – que j’ai commencé à repenser à la femme que j’avais rencontrée quelques jours plus tôt.
Ce que la femme du cluster savait
Elle dirige un cluster engagé dans la cosmetopée – c’est-à-dire l’ensemble de la filière qui va de la plante vivante en forêt jusqu’au produit de beauté fini vendu dans les grandes capitales du monde. Une économie entière, que notre forêt équatoriale a tous les atouts pour nourrir, et dont le Gabon reste encore trop souvent le simple pourvoyeur de matière brute – celle qui part, qui se transforme ailleurs, qui revient en flacon à cent euros avec un nom français dessus.
La secrétaire exécutive que j’ai rencontrée se bat précisément contre cette logique-là. Avec une conviction tranquille, de celles qu’on ne discute plus parce qu’elles ont déjà traversé tous les doutes. Elle m’a dit une chose simple et radicale : transformer à Libreville, c’est déjà trop loin. La valeur doit naître là où naît la matière. Dans les villages. Dans les mains des femmes qui savent depuis toujours ce que chaque plante contient, ce que chaque huile guérit, ce que chaque résine protège. Ce n’est pas la matière première qui devrait voyager vers l’outil. C’est l’outil qui devrait voyager vers la matière première – et vers ceux qui en sont les gardiens.
En l’écoutant, je n’avais pas encore été à l’arboretum. Mais ce matin-là, sous les papillons blancs, j’ai compris ce qu’elle voulait dire. Ces arbres autour de moi – l’okoumé, le moabi, le padouk – ils ne demandent pas à être déplacés pour donner leur valeur. C’est nous qui devons venir à eux. C’est nous qui devons apprendre à transformer sur place, à enraciner la richesse là où elle naît, à ne plus traiter la forêt comme un entrepôt que d’autres viennent vider à leur convenance.
Raponda Walker l’avait compris. Il n’a pas attendu que le monde vienne reconnaître notre biodiversité. Il est allé à elle, arbre par arbre, nom par nom, avec sa science et sa fierté. La femme du cluster fait la même chose, cent ans plus tard. Avec d’autres outils. La même exigence. Le même refus de l’attente.
Ce que Kigali a confirmé
La semaine dernière, à des milliers de kilomètres de cet arboretum, notre chef de l’État se tenait devant les investisseurs et les décideurs économiques du continent réunis à Kigali. Et il portait, devant eux, cette même conviction : le Gabon ne veut plus être le pays qui regarde partir ses ressources. Il veut transformer localement, créer la valeur ici, écrire lui-même les termes de ses échanges avec le monde.
J’ai appris cela en rentrant de l’arboretum, encore imprégné de pétrichor. Et quelque chose en moi s’est posé.
Parce que c’est rare, ce moment où la conviction de ceux qui travaillent en forêt et la vision de ceux qui gouvernent semblent soudainement parler le même langage. Rare et précieux. Pas une certitude – les discours ont parfois la vie courte. Mais un signal. Une direction. Une de ces coïncidences qui ressemblent moins au hasard qu’à un commencement.
Les papillons blancs de l’arboretum voletaient sans bruit ce matin-là, indifférents à tout cela. La forêt, elle, n’a jamais eu besoin qu’on lui explique sa valeur. Elle transforme depuis toujours. Elle enracine depuis toujours. Elle produit, régénère et distribue en silence depuis des millénaires, sans attendre l’autorisation de personne.
Ce qu’elle nous enseigne n’est pas un secret. C’est juste ceci : la valeur ne voyage pas. Elle s’enracine. Et un pays qui comprend cela cesse d’être un fournisseur.
Il devient un auteur.
*Président de l’Institut Léon MBA













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